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Full text of "Lisant Moliere"

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EN LSSANT 



MOLIERE 




OUVRAGES DU MEME AUTEUR 

PUBLIES PAR LA LIBRAIRIE HACHETTE 



Dans la Collection des GRANDS AUTEURS 

FRANQAIS : 

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EMILE FA G U E T 

DE L'ACADEMIE FRAN?A1SE 

EN LISANT 

MOLI ERE 

L'HOMME ET SON TEMPS 
L'ECRIVAIN ET SON CEUVRE 




DEUXIEME EDITION 



LIBRAIRIE HACHETTE 

79, B d SAINT-GERMAIN. PARIS 



Tous droits de traduction, de reproduction 
et d : 'adaptation reserves pour tous pays. 
Copyright by Hachette and C° 19 14. 



AVANT-PROPOS 



Dans la serie d J etudes sur nos grands ecrivains 
qui aura pour litre general En lisant... je 
me propose, en lisant, en efjet, avec mon lecteur, 
Tauteur ce jour-la choisi, de le situer dans son 
temps et dans le monde particulier ou il a vecu ; 
de reconnoitre son temperament et son caracthre 
surtout a ce quil en a dit ou a ce qu'evidemment il 
en a laisse percer ; de saisir la nature particuliere 
de son genie et de la fair e saisir sur le texte mSme ; 
d'eviter le plus possible les idees generates et d'at- 
teindre Vintimite mSme de Vauteur, de vivre, autant 
qu'il est loisihle, avec lui. Je voudrais en/in que 
« En lisant... y> equivalut a peu pr£s a « En con- 
versant avec... » Le projet est parfaitement tem&- 
raire. Le rialiser a demi, ou moins encore, est le 
succes que je nespere pas, mais que je souhaite. 

E. F. 




EN LISANT MOLIERE 



LE TEMPS 



j^t'ayaht yecii (a Page d'homme) k Paris que de 
11 i658 a 1673, Moliere est essentiellement un 
faomme de 1660, un homme du temps de iajeimesse 
de Louis XIV. 

Ge temps est curieux. C'est l'6poque de la monarchic 
absolue qui est triomphante, qui est indiscutee et qui 
plait, etant representee par un jeune homme charmant, 
briiiant, amoureux des feteset, en mime temps, prudent, 
avis»6, appliqu6 et igtelligent. Celte epoque est ess'en- 
tteliement differente de celle ou vecut La Bruyere, de 
Fepoque de la vieillesse de Louis XIV, de Fepoque oil 
la monarchic etait tout aussi absolue, tout aussi triom- 
phaote, tout aussi indiscutee, mais 011 elie ne plaisait 
guere plus a personne, elanfc iourde, morose et triste. 
. Cette epoque de 1668-1675 est a la fois pour la 
France comme une aurore et une apotfaeose. Par plus 
dun aspect elie ressemble a celle du Consulat et des 
commencements del'Empire, 1800-1810. La France se 
sent a. \jarrassee des eSernels agitateurs que, de 1610 a 
16.53 j eiaient Ses grands seigneurs suivis des petits et 
qui ont eie definitivement re'duils a la fin de la Fronde. 
Elie realise son reve eternel qui est un pouvoir tr&s 
fort ? qui ne soit pas bfele. Eile se sent aim^e — et c'est 



EN LISA NT MOLIERE 

vrai — de son chef et de trois ou quatre ministres qui 
se payent largement, il est vrai, mais qui travaillent, 
qui sont tr£s attaches au bien public et qui sont des 
bommes superieurs. Elle n'a jamais d£sir6 plus et a le 
plus souvent obtenu moins. 

Elle sent la religion protegee, respect^e, mais pen 
aim^e, point trop aim^e au moins, point jusque-la que 
les chefs de l'£tat ob&ssenti ses ministres ou dirigent 
la politique dans leur int&r&t. 

Elle sent, avec nettet6 sans doute, et si elle le sent 
nettement elle a raison, que c'est le rfegne de la bour- 
geoisie moyenne qui commence. Rien n'est plus vrai. 
Saint- Simon dira plus tard de tout le vhgne de 
Louis XIV : « Ce long r&gne de vile bourgeoisie ». 
Cela est juste surtout de la premiere moitie du regne. 
Les nobles ni ne gouvernent plus ni neconspirent plus. 
lis ne sont plus rien dans FEtat. lis ne sont plus-qu'of- 
ficiers (et tres boos) aux armees et courtisans tres bril- 
lants a la Cour. Le peuple et la bourgeoisie, aiment jus- 
qu'& ces fetes splendides que le Roi leur donne, parce 
qu'il comprend qu'a les diver tir et a les attacher k sa 
personne, il les annihile ou tout au moins les neutra- 
lise. 

Gette seconde noblesse aussi, les Parlementaires, 
sont ecrases ; le Roi les a reduits au role d'officiers du 
Roi, de commis aux proces et n'admetpasqu'ils soient 
da vantage. 

Gette autre noblesse aussi, TEglise, est diminuee ; 
elle fait grande figure encore, ce que le peuple ne dp- 
teste point ; mais Ton sent bien que la France ne sera 
plus gouvernee de longtemps par des cardinaux. 

La bourgeoisie regnant, gouvernant, administrant, 
sous un roi fastueux, aimable et vainqueur, 3a gloire 
militaire, Fordre dans la rue, dans 1' administration et 
dans les finances, la gloire litteraire et artistique, ou 



LE TEMPS' 

le peuple n'est pas ixes bon jog®, mais qu'il sent, dont 
il est fier et qu'il exige et dont il est satSsfail que le 

prince s'occope, tel est ce temps, Fun des ties rares 
ou la France a ete vraiment heureuse de vivre et qu'elle 
a desire qui durassent indefiniment. 

II n'a pas un tres haut idea! ; il n'est pas chevaleres- 
que, 'il n'est pas stoique, il n'est pas tres chr6tien et 
ce n'est pas un temps de croisades ; il est raisonnable, 
de bon sens, d'esprit moyen assez juste, avec un sen- 
timent assez haut de la dignite et de la grandeur natio- 
nal.es. II est solide et ■ dans une ferme assiette; il ne 
donne ni dans les chimeres sottes ni dans les chimeres 
genereuses; son architecture a pour beautes et pour 
vertus la stability la carrure et la belle ordonnance 
avec quelque elegance discrete ; les vetements de pierre 
que se mettent les hommes sont en bon drap solide, 
nettement coupe et ou Ton est a Faise. 

Ce temps tres particulier a beaucoup inspire Mo- 
liere et il en a ete un des representants les plus exacts 
et il s'est infiniment complu k lui plaire. 




L'HOMME 



Molseee elait Parisien, n& an centre de Paris le 
1 5 Janvier 1622, filsd'un tapissier valet de chani- 
bre du Roi. I! fut Parisien jusqu'li P&ge de vingt-cinq 
ans el par consequent le resta toujours. Sauf daux on 
Irois figures de provinciaux burlesques, la province, 
ou il vagabonda pendant douze ans, n'a rien laiss6 
dans son oeuvre. II fit des 6tudes ? nle semble-t-il, tr&s 
ordinaires ; car, sauf Plaute, Terence et un peu de 
Lucrecej rien dans ses oeuvres ne montre qu'il ait 
rien retenu de l'antiquit6. Plus lard it fit connaissance 
avec la litterature iialienne et en a tire quelque profit 
II ful 5 dit-on, uo peo eleve de Gassendi, qui pnt lui 
donner queiqee teinture de philosophie epicurienne. 

Surtout, jusqu'i vingt-cinq ans, il fut jeune Parisien 
k Faise, flineur, badaud 9 intelligent^jrequentant le 
ihMtre depuis 1'enfance et curieux de la literature 
environaanfe. 

II fonda 11a the&tre,' Vlltustre thidire, comine les 
jeunes gens de nos jours fondent uoe jeune revue. 
Avec une comedienne deja un peu mure ? il se mil k 
la i&le d'ene de ces troupes diles alors cc troupes de 
e&mpagne » qui exploitaient les provinces. II cournt 
les provinces pendant dou^e ans. On constate sa pr$~ 

4 



VHOMMB 

sence, et son succes, a ftonen ? ville Ires litfeYaire alors 5 
Lyon, Grenoble, MontpeSlier, Beziers, Pezenas. II e 5 est 
pas impossible que Scarron l'ait yu jouer an Mans el 
Fait peint, ires favorablement, sous le nom du come- 
dieo Bestin* 

II jouail les auteurs du temps* surtout CorEeille s eu 
vogue immense a cette epoque, et ii etait deja (m&is ires 
pen elj comme la plupart des hommes superieurs ? 51 
n'a pas iteprecoce), a la rencontrej anteur lui-iri£me. 
II accoinmodait poor son theatre des pieces italieraes ; 
il ecrivait soit des canevas de pieces : la Jalousie du 
Barbouilld (d'ou ii devait lirer plus tard George Dan- 
rfm), le Mddecin volant (dont quelques morceaux devaient 
passer dans le Medecin malgrd lui)^ soit des pieces en- 
tires: I'Stourdi, le Dipil amoureux, les Pricxeuses ridi- 
cules. 

En 1 658 ii yint -a Paris, I! avail ele" connu et 
aime, en.provioce 5 du prince de Gonti. Celui-ci le pre- 
seota a Monsieur, frere do Roi, el Monsieur le presenta 
au Roi lui-m&me. Moliere joua - deyant lui Nicomede* 
Le Roi autorisa Moliere a £iablir sa troupe a Paris avec 
le litre de troupe de Monsieur. La Comddie frangaise, 
qui ee se doutait pas alors de son glorieux avenir,, etait 
fondee. 

Pendant quinze ans Moliere joua pour la Ville sur 
sou theatre, pour le Roi el la Gour a FontaiiiebSeau 9 a 
'Versailles, k Chambord. II eul des demeles avec le parti 
devot et avec la magistrature pour Don Juan, dont on 
lui fit retrancher la fameose schne du pauvre, et pour 
Tartuffe, dont le Premier President Lamoignon retarda 
longtemps Sa premiere representation, que le Roi finil 
par permettre. II se maria eo 1661, a Fage d'Araolphej 
avec une de ses comediennes, Araiande Bejart, qui 
etait la filie de Madeleine, la comedienne avec laquelle 
il 4tait parti qua tone ans plus tdt pour eourir le monde. 



EN LISANT MOLIERE 

Cette jeane fille 6tait plus jeune que lui de vingt-deux 
ans, 

Le mariage devait etre malheureux. II le fut aussi 
completement que possible. Moliere fut meme absolu- 
ment s^pare de sa femme pendant quatre ans. II ne 
repril la vie commune avec elleque quelques mois avant 
sa mort. 

jftpuise par ses quinze ans de travail furieux comme 
auteur, comme directeur ? comme acteur et comme 
courtisan, il expira quelques faeur.es apres avoir joue 
une deraiere fois le Malixde imaginaire, le 17 fevrier 
16785 a l'age de cinquante et un ans. 

D'apres 1111 portrait ecrit par une de ses comedien- 
nes, la du Croisy, « il n'etait ni trop gros, ni trop mai- 
gre ; il avail la taille plutot grande que petite, le port 
noble, lajambe belle; il marchait gravement ; avail Fair 
tres sdrieax\ le nez gros, la houche grande, les levres 
epaisses, le teint brun, ies sourcils noirs et forts, et 
les divers mouvements qu'il leur donnait lui rendaient 
la physionomie excessivement comique. A 1'egard de 
son caractere, il etait droit, complaisant, genereux. » 
II etait tout a fait aumonier et charitable et jusqu'a 
la munificence ; tres serviable et excellent ami, ires 
irritable cependant et pratiquant pen le pardon a l'en- 
droit de ses ennemis comme il apparait par ce qu'il a 
dit publiquement de Boursault (en le nommant), de 
Vadius, qui est peut-etre Manage, et de Trissotin qui 
est assurement. Gotin. II avait les mceurs libres et 
relachees d'un homme de theatre. II. avait des « gouts 
d'artiste », comme nous disons maintenant, Pamour 
des beaux ameublements, des ceuvres d'art, d'un inte- 
rieur riche et un peu fastueux ; ces gouts etaient 
assez rares, k cette epoque, dans ia bourgeoisie. 

II aimait fort, dit la du Croisy, « haranguer » ses 
comediens et cela n'est pas dementi, au contraire, par 



VHOMME 

le r61e qu'il se donne, comme on sail, clans V Im- 
promptu de Versailles ; mais dans le prive, avec ses 
amis, "ii parlait pen, comme la plupart de ceux qui 
out quelque chose k dire, el onTappelait « le con- 
templates », c'est-&-dire le xn&litatif. 

Ii ae semble pas avoir ? pendant sa vie si remplie, 
complete les Eludes, ^videniment sommaires, qu'il 
- avait faites dans son enfaace. Outre Plaute, Terence ef 
Lucreceque j'ainomm&3 ? i! semble .avoir connu Babe- 
lais et Montaigne el e'est bien tout Aupres de Racine, 
de Boileau et surtout de La Fontaine ?! est un igno- 
rant. L'education de son .esprit, comme cellede Shako- 
speare, a consiste a regarder. a observer et a ecou- 
ler les hommes. Pour les homines de g6nie c'est la 
meilieure et e'est presque la seole qui leur convienne. 
L'instruction livresque ne sert de rien aux sots et les 
hommes de genie n'en on! pas besoin ; entre ces deux 
classes sent les gens de naoyen ordre pour qui §Ue 
est un agrement honn&te et incontestablement recom- 
mandable, si bien qu'& tout hasard it faut conseillet 
a foul le monde de se considerer comma de moyen 
ordre. 

II est ires remarquable qu ? il n'eut point t de hauies 
vertus, mais qu'il n ? eut point de ridicules. Cela est si 
vrai que ? dans tons ies vioJents Ii belles qu'on a fails 
contra lui, on ne lui reproche absolument que celui 
d'avoir 6te mari trompe. Or e'est certainement une 
sottise que d'epouser k quarante ans une jeune filie 
de dix-huit ; mais songeg comme k cette epoque cette 
sottise etait frequente et ires souveni n'entrainait pas 
de consequences a vous ridiculiser, Le xvx* slecle le 
xyii , le xviix® sont remplis de ces unions dispropor- 
tionnees et sans doute e'est son ridicule k Moliere de 
les avoir railiees etSprement, et precisement d'en avoir 
contracts une ; mais sur taut d'exemples rassumnts 



EN USANT MOLIERE 

il se pouvait croire autoris£ : & penser que la siemte ae 
tournerait pas mal. 

II etait glorieux, ii etait riche, il 4lait bon; II &ait 
(c trhs bien aupres dn maitre ». Ce sont choses qui 
compeiisent sou vent dans i'esprit des femm.es ia diffe- 
rence de i'age. II le smalt el il l'a Indique dans le role 
de son Ariste de Vlttcole des maris, II a Hi mari ridi- 
cule, mais il n'a pas ate tris ridicule en se mariant. 
Tant y a que c'est bien le seul ridicule qu'il alt en. 

I! n'£tait point mari iyrannique, i] n*etaifc point 
avare, il n'6tait pas grognon, il n^elail pas p&lant, ii 
n'etait pas affect£, il n&imi pas precieux, iln'eiaiipas 
hypocrite; il n'dtail pas charlatan, il n'£tait pas pro- 
vincial, il n'&ait pas bourgeois gentilhomme, il 
n'etait pas importun, II n'dtait pas Irompeur en amour, 
encore qu'il fftt polygazne, il n'etait pas mechant et 
n'a jamais- trouve sob bonheur k raieer le bonheur 
conjugal des autres. II n'etait pas roalade imaginaire 
l'etant tres reelSement et brava'oi plut6t la maladie; 
enfin ii n'avaif aucun des ridicules q^il a poursuivis, 
absolument aucun. Je ne songe point a dire que c'est 
ce qui le rendait si sensible aux ridicules des aufcres, 
car j'ai ioujours vu qoe ce sont les plus ridicules qui 
trouyent les autres grotesques et les sols sont les pins 
railletm de ioos les hommes; el je ne veux rien dire 
si ce Best que Moiiere n'avatt aucun de ces defauts 
qui font qu'on se rie de vous. II n'etait pas expose k 
ce retour qu'il a indique quelque part en disaul : 

Qui rit d'aufrui 
Doit craiodre qu'en revanche on rie dussi de lui. 

Je n'irai point jusqu'J assurer que Moli&re a mm en 

pratique sa fameuse Biasime : 

II faut mettre le poids d'une vi'e cxeioplaire 

Dans les corrections qu'aux autres on veut faire, 

8 



UBOMME 

car sa vie ne fut pas exemplaire pleinement; xnais 
encore ce grand fleau du ridicule, comrae Fa appele La 
Bruy&re, pouvait trapper sur les ridicules saos s'at- 
teindre et sans que le boot do b&ton le touch&t, 

comme Scapie pretendait &ire louche. 

Tout compte fait, comme homme 5 51 est extreme- 
menl sympathique, moins qu'un Gprneille, sans 
doute, mollis qu'un Lamartiaej moins que les grands 
g&xereux, plus que La Fontaine, plus que Racine, k 
pee pr&s autantque Boileau, avecqui, femmes k part ? 
51 a beaucoup de rapports et qui ne s'est pas irooipl 
en faisant grand cas de iuL 

I! vaut mieux, iuoraieraeiii ? que son 03uvre 5 ce qui, 
je le reconnais, n'est pas beaucoup dire; mais ii y a 
tant d'auteurs qoi ? moralement, sont beaucoup au- 
dessous de leurs oeuvres qu'ii faut retenir ce trait de 
Moliere et bien s'en souvenir, pour que les severites 
que Ton pourra avoir poor I'oeuvre soient maintenues 
peut-6tre & Fegard de rauteur, aiais ne nokcissenfc pas 
1'homme lui-m§me. 



@ 



PREMIERE VUE SUR L'QEUVRE 

DE MOLIERE 



Lisons les pieces de Moliere et de chacune don- 
noos-nouSj s'il se peut ? une image exacie pour 
tirer de toutes, plus tard, des conclusions generates. 



LA JALOUSIE DU RARROUILLE 



a Jalousie du BarbouilU est une de ces farces du 
j genre italien que -la troupe de Moliere jouait dans 
les provinces. 11 semble' qu'elle n'ait jamais ete jouee 
a Paris. Moliere s'en est s^rvi un.peu, plus tard, pour 
George pandin. Elle fut ahsolument enierree jus- 
qu'-en 1734. A cette epoque, Jean-Baptiste Rousseau, 
qui se trouvait posseder les manuscrits de la Jalousie 
du Barhouille et du MSdecin volar k t, les envoya tous 
deux a M. de Chauvelin pour V edition complete de 
Moliere que celui-ci preparait. Depuis, ces deux 
pieces ont toujours paru dans les editions completes 
de Moliere. La Jalousie du Barhouille', en ce qu'elle est 5 



LA JALOUSIE DU BARBOUILL& 

est fort divertissante. Noa seulement on y trouve des 
scenes qui seront plus lard developpees dans George 
Dandiriy mals des scenes qui passeront avec quelques 
modifications dans le Manage force (scenes de Sga- 
narelle et Pancrace et de Sganarelle et Marphurius). On 
y trouve aussi des calembours (JSi se rompt — .Cicdrori) 
que Moliere aima toujours et Pon sait qu'il en a itiis 
jusque dans Tartuffe. (« C'est veri tablemen t ia tour.de 
Babylone ? car chacun y babille, et tout le long de l'aune ») 
et les Femmes savantes («... offenser la girammaire. 
— Qui parie d'offenser grand'mere ni grand-pere? »)'. 
On y trouve aussi des coq-a-Pane (« Sais~tu d'ou. 
vient ce mot? - — Qu'il vienrie de Villejuif ou d'Au- 
bervilliers ») que Ton retrouvera dans les Femmes 
savantes (« Et je t'ai deja dit d'ou vient ce mot. — Ma 
foil Qu'il vienne de Ghaillot, d'Auteuil ou de Pon- 
toise... »). 

Ledessin etleniouvement general decette petite piece, 
evidemment improvisee, est deja d'un maitre, d'un 
homme qui en tant qu'ins trait du theatre est deja tout 
ce qu'il sera. 



© 



LE. MSDECIN VOLANT 



Lb MSdecin volant est le prototype do MSdecin 
malgrS lui. he litre ne peot pas £ire explique avec 
line enilere certitude. Je crois qu'il faut Ten tendre dans 
le sens de medecin Improvise. Les faux soldats, horn- 
mes que Ton engageait poor nn jour afui de les faire figu- 
rer dans une revue et de combler les vides de la com- 
pagnie, s'appelaient passe-volauis. Le Sganarelle dn 
MSdecin volant, comme plus lard eeloi du MSdecin 
malgri lui, est on figurant, no faox docteur, no mede- 
cin miprovis6 pour la circonstance ; de Ih son mom de 
MSdecin volant. II est probable que c ? est Ik f interpre- 
tation veritable. 

Le Mddecin volant ful }Ou6 en province etsemble bien 
n'avoir jamais 6t& pu& k Paris. IS contienl des parties 
qui son! de ia derni&re grossieret6 et que Moli&re a 
en le plus grand soin de suppriinef quand il a transform^ 
le MSdecin volant en MSdecin malgrS lui. II ne poavait 
pas -risquer les m&mes choses k Paris qu'en province ? 
parce qu'il y avail ceile grande difference qn'4 Paris 
les femmes af latent an th6&treet qu'en province elles n'y 
allaienl quasi point. 

Le MMecin volant est nn pen 6crit en commedia deW 
arte* c'eat-A-dire que quelquefois nn developpement 

12 



LE MiDECIN VOLANT 

est ialsse" en Maine el abandonne a ia faniaisie de I'ac- 
teur qui jouera le role. On voit par exemple dans le 

rdle de Gros4ien6: « Crojez-vous-que ce ne soil pas 
le desir qu'elle a d'avoir un jeune bomme qui la tra- 
vaille? Voye2-vous la connexite qu ? il y a, etc. » et, 
entre parentheses : « Galimatias » ; ce qui veut dire : 
« ici le comexlien placera' nn galimatias quelconque k 
son gr& ». De m$me l'avocat fait de loogs compli- 
ments a 8ganare!ie 5 mais encore l'auteur n'en ferit 
que la moiiie et ajoule un « etc. » pour indiquer a 
Vacteur qu'il pent poorsuivre en improvisant. 

Une partie de la piece est un guignol, e'est-a-dire • 
une piece k traveslissements burlesques : Sganarelle, 
faux medecin 5 est surpris par le pere de iamille sans 
habit de m&iecin, il dit qu'il esi le frere du m6decin 
et qu'il lui ressemble comme deux gduttes d'eau se 
ressemblent (souvenir de cela daos le Maiade imagi- 
naire) ; il se presente au pere de famille tantdt eu habit 
de medecin, tantot en habit bourgeois, avec une grande 
rapidite de changementde costume, pour faire croire a 
Fexistence reelle de deux personoages ; il se presente 
rn^me, du haul d'one fene'tre, sous i T aspect des deux 
personaages, elant en habit bourgeois mais tenant de 
fa main et du coude le chapeau, la fraise et la robe du 
m£decin, etc. C'est le guignol. Moliere usera encore 
de ces proeddes, mais plus mod&ement. 




L'fiTOURDI 



IEtoubdj est encore une piece de province, mais 
elle s etejouee aussi a' Paris. C'est un imhroitle, 
comme on disait alors, tin imbroglio, comme on dit 
aujourd'hui, c'est-a-dire un compose de plusieurs 
petites intrigues, et c'est-i-dire que c'est une piece 
qui appartient an theatre anterieur a Moiiere. La 
piece est ciaire du reste et souvent comique; Elle a 
de la verve et une allure vive et alerte. Le principal 
personnage tient de l'etourdi proprement dit et du 
genereux, ce qui le rend tres sympathique tout en 
le laissant tres plaisant. Ge genre d* humour qui pre- 
sente un personnage a la fois comme comique et 
comme digne d'affection, comme homme dont on se 
moque et que Ton aime, comme homme dont on rit et 
a qui l'on sourit est proprement anglais et se rencontre 
tres souvent dans les auteurs anglais du xvxn e et du 
xix e siecle. Moiiere n ? a pas laisse de le coimaitre, 
temoin i']Etourdi et FAlceste du Misanthrope et le 
Chrysale des Femrnes savantes. 

Le style de Vfttourdi ne plaisait pas du tout a Vol- 
taire qui y trouvait des fautes centre la langue. Pour 
Voltaire est faute centre la langue tout ce qui s'eloigne 
de la langue du xvni e siecle. A ce compte — et c ? estce. 

i4 



L'ETOURDI 

qu'il dit — Comeille, La Fontaine et Mfpliere en four- 
millent. Je reconnais dureste que, irieme enseplagant 
au point de vue de lalangue da temps de Mfoliere, ily a 
des fautes dans l'$tourdi; mais rien n'est plus juste 

aussi que cette remarque de Victor Hugo que dans 

' Vfltourdi il y a unelangue vive, coloree, heureusement 

m6taphorique, qui tient encore du temps de Louis XIII 

et qu'on retrouvera moins dans Moliere a mesure qu'il 
avancera. Hugo citait avec ravissement, etj'esti me qu'il 
avail raison, ces vers de VEtourdi : 

Et puis apres cela votre conduite est belle ? 
Pour inoi, j'en ai souffert'la g£ne sur mon corps; 
Malgr£ le froid je sue encor de mes efforts : 
Attache dessus vous, comme'un joueur de fooule 
Apres le mouvement de la sienne qui roule, 
Je pensais retenir toutes vos actions, 
En faisant de mon corps milie contorsions. 

« Quelle vivacite, disait Hugo, quelle souplesse ! La 
langue de Rabelais n'est pas plus vivante 1 » II aurait 
pu citer d'autres passages. UEtourdi, qui est reste au 
theatre, ' soutient tres bien la representation encore 
aujourd'hui. Ce vers est reste en proverbe : 

Vivat Mascarillus, fourbum imperator ! 




LE B$PIT AMOUREUX 



Ls Dipit amoureux a &ti donne - k Paris tout de suite 
apres r&ourdi. II avait ete" jou6 en province. II 
est moms complexe que t'Mioutdi. I! n'y a qu'une 
intrigue, a la v6rite assez emmflfe et que I'auteur, k 
la fin, sembie avoir eu assez de peine a debrouiller. 
Les personnages soul aimables etant jeunes, nails, 
amoureux et prompts' & ces coleres legeres qui font 
sourire parce qu'on a le sentiment qu'elies sent* faites 
pour se dissiper assez vite. On sait que Moliere a 
repris dans le Tariuffe ia scene de brouillerie et de 
raecommodement des deux amoureux. Gomme fa 
tr&s bien fail remarquer Voltaire, le prototype de ces 
scenes de rupture et de retour est le Donee gratixs 
eram d* Horace. « Elles soot enfio devenues des lieux 
communs, mais elies plaisent toujours. » II y a dans le 
Dipit amoureux un personnage excellent. C'est le pe- 
dant M6taphraste. 

Ce personnage £tait de tradition dans la comeclie 
italienne; mais celui du Dipit amoureux est original; 
ii a son trait particulier. (Test plut6t encore !e bavard 
que le pedant, ou e'est un pedant prodigieusement 
bayard et il a ses raisonspour ccla; car 

Un sot qui ne dit mot ne se distingue pas 

D'un savant qui se tait. 

18 



LE DEPIT AMOUREUX 

Or on n'a jamais assez montre que Foil est savant. 
Metaphraste est un orateur intemperant. I! est de ceux 
quidisent: <c Quand je oe parle pas, je ne pense pas » et 
qui croient penser quand ils pa dent Le torrent des 
mots s'elaoce dans le Yide de leur intelligence et, ne 
le remplissant jamais, s'eropresse toujours, Le Depit 
amoureax 9 avec son fond traditionnei* avec ses person- 
nages traditionnels aussi, avec ce deguisement d'une 
fille engarcon ? etc., est pour nous ? etait Mjk en i658 ? 
une jolie petile chose su.rano.ee. 




LES PRJSCJEUSES RIDICULES 



Ow Be voit pas, quoi qu'en ait dit Voltaire, que les 
Precieuses ridicules aient 6t6 jouees en province 
avant de Favoir &t& k Paris et elles ont bien Fair d'etre 
le premier ouvrage parisien de Moli&re ; elles sont 
d'un homme qui arrive dans un pays nouveau pour 
lui taut ilFa quitte depuis longtemps, qui en flaire vite 
le ridicule le plus sensible et qui fait de ce ridicule le 
premier gibier de sa chasse. 

Les Precieuses ridicules sont le premier pas qu'aifc 
fait Moliere dans sa campagne contre toutes les affec- 
tations* L'affeciation du bel esprit et du beau parler 
&ai$ le d6faut et le ridicule de ces femmes dites pr£- 
cieuses qui paradaient d$hs les ruelles de Paris. Moliere 
proiesta qu'il ne railSait que celles.qui 6taient « ridi- 
cules ». II dit dans sa Preface: « Les v6ri tables pre- 
cieuses auraient tort de se piquer lorsqu'on joue les 
ridicules qui les imitent mai ». Au vrai, et on le voit 
par les textes emprunt£s au Gyrus de Mile de Scud6ry, 
c*est de toutes et des plus huppees qu'il se moqua 
cruellement. 

On pent trouver que 1'invention qui consiste h faire 
prendre par les prfcieuses des valets pour des homines 
d'esprit est un peu puerile et que celle qui consiste a 

18 



LES PRECIEUSES RIDICULES 

faire punir ainsi les precieuses par leurs amiants de~ 
daignes est un peu dure. li y a 5 chez Moliere ? queSque 
bra tali te populaire que Ton retrouvera dans d'autres 
ceuvres de lui, dans les plus faautes, comme dans le 
Misanthrope , au cinqui&me acte ? brutality qui ticnt aux 
mceursdu temps ? lesquelles n'6taient£16gantes qu'i la 
surface. 

Mais ce n'est guere sur cela que l'attention du spec- 
tateer est attiree. Elle se concentre tout entire sur le 
jargon des precieuses, sur la parodie que Mascarille 
fait de ce jargon, sur la parodie que fait Mascarille des 
mines des hommes du tel air et Finteret de la pi&ce 
n'est que IL Une tradition recueillie par le Mena- 
giana veutque Manage, d&s la premiere representation, 
ait dit a Chapelain : « Eh bien ! II nous faudra bruler 
ce que nous avons ador£ » . II n'est pas tr&s probable que 
le propos ait ete tenu, qu'une petite pi&ce d'un auteur 
de peu d'autorit^ encore ait tout de suite 6t6 consideree 
comme une revolution litteraire. Une autre tradition 
recueillie par Voltaire veut qu'a une des representations 
un vieillard se soit eerie au milieu du parterre : « Cou- 
rage ! $f oli&re ; voili la vraie comedie I » Ce propos 
est beaucoup plus vraisemblable, confirm^ qu'il est 
par Fimmense succ&s que celte pi&ce obtint. En tout 
cas, le vieillard avail raisori, la vraie comedie £tant la 
pemture des moeurs du jour, et il avait raison encore 
s'il devinait que c'etait la vraie comedie de Molibre 
qui faisait son avenement : les ridicules de l'hoxnme, 
mats particuii&rementdela society de son temps f entail 
ce que devait etudier Moli&re et e'est ce qu'il faisait 
pour la premiere fois. 

Voltaire fait observer, k propos des Pricieuses ridi- 
cules , que « l'envie de se faire remarquer a ramene depnis 
le style des precieuses » et il nomme en note Tourreil 
(ceiui dont Racine disait, en lisant sa traduction des 

19 



EN LISANT MOLIERE 

Philippines: « Le bourreau ! II donne de Fesprit k De- 
iiiosth&ne »), Fontenelie, La Motte et il note que ce 
style a reparu sur le theatre menie. Ces renaissances 
de Fesprit precieux sont periodiques. II y a. et cela 
est bien nature!, deux choses immortelles: c'est Foeuvre 
de Molifere et les ridicules qu'elle a fouett6s. La come- 
die n'extirpe pas les ridicules, elle ies refoule pour un 
temps et, en les refoulant, elle leur donne une force de 
retour* qui se manifeste plus tard. Gela est heureux, du 
moms pour elle; car si elle supprimait les ridicules 
qu'elie fronde elle ne rimerait a rien au bout de cin- 
quante ans et elle se serait ensevelie dans son triom- 
phe. Que Moliere nous plaise encore cela prouve sur- 
tout qu'il n'a corrige personne. Ce qui fait une come- 
die immortelle, c'est Fimmortalite de son objet et, par 
consequent, Pinutilite de son effort. 




SGANARELLE 

OU LE COCU IMAGJNAJRE 



Sganabelle ou le Cocu imaginaire est simplement 
une pikce gaie. (Test line piece populaire, joyeuse, 
analogue, quoique inferieure, aux Joyeuses Commeres 
de Windsor. L'intrigue est simple et facile, moins le 
denouement qui est un peu peniblement amene et 
auquel on veut assez que Moliere n'a attache aucune 
importance. La langue est un peu crae et verle, mais 
elie est drue et vigoureuse et'il y a peu de vers de 
comedie plus nerveux et pieinsque ceux-ci: 

Quel plus rare parti pourriez-vous souhaiter? 
Peut-on trouver en moi quelque chose a redire? 
Gette ladle, ce port que tout le monde admire, 
Ge visage si propre a donner de Famous*, 
Pour qui mille beauies soupirent nuit et jour ; 
Bref, en tout et partout, 01a personne charmante 
Nest done pas un moreeati dont vous soyez contents ? 
Et pour rassasier votre appetit gourmand, 
II faut joindre au mari le ragout dun galand ? 

II y a un peu de comedie de moeurs dans cette piece. 
Moliere y raille pour la premiere Ibis un travers de 
son temps et de tous les temps, la peur d'etre cocu et 

21 



EN LISANT M0L1ERE 

c'est-i-dire la terreur du ridicule; car il est admis 
chez nous que le mari trompe est ridicule et c'est 
pour cela qu'au xvn® siecle mari tromp£ et « sot » 
6taient synonymes (Moliere a encore employ^ le mot 
dans ce seiis). Gette terreur qui a g&te de fort lion- 
netes gens est elle-m&me ridicule et, pour mieux dire, 
il n*y a dans cette affaire qu'elle qui le soit. C'est d'eile 
que Moliere s'est moque avec sa verve ordinaire, La 
morality de sa com6die est que sur ce point comme sur 
tous les autres il ne faut pas « croire trop de leger >> et 
c'est cette morality que donne Sganarelle, momentane- 
ment corrige\ quand il dit a la fin (avec Fexag&ration 
comique, bien entendu) : 

De cet exemple-ci ressouvenez-vous bien ; 

Et, quand vous verriez tout, ne croyez jamais rien. „ 

Le pouvoir de Fimagination est feien saisi dans 
cette piece et en la rapprochant du Malade imagi- 
naive on voit que Moliere a bien entendu cette chose 
importante qui est que la peur est la mere de Fimagi- 
nation et que par Fimagination elle donne des maux 
plus grands que les maux r6els puisqu'aussi bien il 
serait moins douloureux d'etre cocu et malade reelle- 
ment que de F&tre imaginairement. 




DON GARCIE DE NAVARRE 

OU LB PRINCE JALOVX 



Don Garde dd Navarre est une tragedie oil une 
« comedie heroYcjtie », cc-mme Fa intitul£e l'au- 
teur. Moliere, qui jouait quelquefois des roles tragiques, 
dans les pieces de Corneille par exemple, voulut faire 
F^preuve du talent d'auteur tragique qu'il pouvait 
avoir. L'experierice fut malheureuse. Don Garcie est 
une pi&ce froide^ un pen guind^e et assez mal faite. 
Elle n'eut aucun succfes et n'en pouvait avoir un qui 
fut Men vif. On pent croire que Fanimosite de Moliere 
conlre la tragedie, telle qu'elle se marque dans Id Cri- 
tique de l ! $cole des femmes, est un ressentiment de Mo-; 
li&re contre lichee de Don Garcie de Navarre, et que 
Moli&re a dit, plus ou moins consciemment : « J'ai 
6chou£ dans la tragedie; mais lacom&iie est beaucoup 
plus difficile que la trage-die et je suis Fhomme qui 
echoue dans un genre inferieur parce qu*il est habitu£, 
k un genre plus relev6. » C'est ainsi qu'on calme une 
rancune et surtout qu*on la manifesto 

Siniauvais qu'eut et6 jug6 Don Garcie, les mor- 
ceaiix en $taient bans ou plutot des morceaux puisque 
Moli&f e a pu mettre dans le role d' Alceste des fragments 
tr&s considerables du r61e de Don Garcie et dans 



EN LIS ANT MOLIERE 

Amphitryon un morceau tres considerable de Don 
Garcie et dans Tartuffe un fragment notable de la 
meme piece*. 11 pouvaitagirainsipuisque Don Garcie 
n'avait pas eteim prime et neTa ete qu'apres sa mort. 
II a insere ces fragments dans ses comedies, d'abord 
parce que Von n'aime pas a rien perdre, ensuite parce 
qu'il prenait a cela un malin plaisir, en disant: « Je 
leur ferai applaudir ce Don Garcie qu'iis ont dedai- 
gn£ »* 

Gardons-nous, du reste* d'oublier ■ de dire qu'en 
dehors des morceaux de Don Garcie mis dans la bou- 
che on du Misanthrope on de Jupiter on de Tartuffe, 
il y a des couplets charmants dans Don Garcie, Lisez 
ayec attention cette jolie defense de la jalousie. « Ces 
son peons, dit la confidente Elise ? sont facheux sans 
doute, mais 

Pour l'e moins font-ils foi d'une dme bien atteinte, 
Et d'autres cheriraient ce qui fait voire plainte. 
De jaloux mouvements doivent dtre odieux, 
S'ils partent d'un amour qui depl&it a nos yeux; 
Mais tout ce qu'un amant nous pent montrer d alarmes 
Doit, lorsque nous reunions, avoir pour nous des charmes: 
G'est par la que son feu se pent mieux exprimer; 
Et plus il est jaloux, plus nous devons Maimer. 

G'est ce que Coraeille avail deja inrfique dans un 
jpli vers : 

Et plus l'amour est grand, plus il est delicat 

i. Don Garcie de Navarre II, v; Misanthrope IV, m, 17 vers(un 
peu arranges); Don Garcie de Navarre IV, vi ; Misanthrope IV, in, 
38 vers (un peu arranges); Don Garcie de Navarre II, vi ; 
Amphitryon Acte II Jin de la scene VI : 27 vers tres arranges, changes 
pour la plupart de vers a!e*andrins en vers irrtgulurs; Don 
Garcie II ; vi, Tartuffe IV, v : 6 vers un peu arranges. On trou- 
verait, je crois, assez facilement quelques transpositions oioins 
importantes. 

24 



DON GARCIE DE NA VARRE OU LE PRINCE JALOUX 

(c'est-a; dire susceptible). Et c'est encore dans Don 
Garcie de Navarre que Ton rencontre ce delicieux 
couplet d'elegie que les critiques citent parlout sans 
oser, ce sembte, dire qu v il est de Don Garae ; mais 
sans craindre de le decrediter en disant quit est de Don 
Garcie, je pretends rehabilitee Don Garcie en disant 
qu'il en est. II s'agit du veritable amour : 

Mais que centre ses vceux on combat vainemerit, 
Et que la difference est connue aisement 
De toutes ces faveurs qu on fait avec etude, 
A celles ou du coeur fait pencher.l'habiiude! 
Dans les unes toujours on parait se forcer ; 
Mais les atitres, helas ! se fon! sans y penser, 
Semblables a ces eaux si pures et si belles, 
Qui coulent sans effort des sources naturelles. 

11 apparait a la notice que Voltaire a ecrite sur Don 
Garcie de Navarre qu'il ne Favait pas hi, non plus 
que ies dernieres pieces de Corneille. 11 faul le lire; 
il merite d'etre hi, qu'on en dise ce qu'on voudra, h 

Fusage que Moliere en a fait, on voit qu'il en a dit :" 
erat quod tollere velles, et tant s'en faut qu'il ait eu 
tort. • 




U fiC OLE DES MARIS 



L'ficoLE des maris est la premiere piece de Moliere 
qui procedeun pen de Fantiquii6. L'ide> premiere 
en a ete donnee tres 6videmment k Moliere par les 
Adelphes de Terence ; mais il s'est affranchi de toute 
imitation, tant pour ce qui est de Fintrigue que pour 
ce qui est des id£es exprimees dans la piece, de la 
th&se, si Ton veut se servii* de ce mot. Moliere, dans 
VEcole des maris, ne sduleve rien de moins que la ques- 
tion de Fenseignement et de Feducation des lilies. Faut- 
il laisser aux jeunes filles une grande independance, res- 
pecter leur persqnnalit^, leur autonomie ; ou faut~il les 
surveiller, les bricler et les tenir dans une 6troite depen- 
dance ? VoilSi la question qu'il pose avec une parfaite 
netted et une fermet6 impdrieuse. Par la bouche et par 
1'exemple de son personnage sympathique, Moliere se 
prononce pour Findependance et la liberty et il entasse 
le ridicule sur ceux qui sont partisans de Fautre solu- 
tion. Le partisan desverrotis et des grilles est moque, 
bafou^ et berne\ Le partisan de la liberty feminine est 
honored respect^, aim6 et finalement epouse, quoique 
vieillard, par une jeune filte charmante. 

Je conviens qu'il est regrettable que Moli&re ait 
compromis sa these par la pousser trop loin, par trop 

26 



U&COLEBES. MARIS 

a suivfe sa pointe », comme il dit, par « en ttiettre 
trop » ? comme nous disons famili&rement, et qu'il ait 
fait 6pouser sa jeune fille cfaarmante par un homme 
tr&s sens6, tr&s judicieux et tr&s liberal, mais « sexag&- 
liaire », ce qui est le mettre en danger et le punir de 
sa sagesse. D'abord cela est faux et je erois quel'oii n'a 
jamais vu, sauf dans les confes a dormir debout que 
Frosine debite a Harpagon, uiie jeune fille amoureuse 
d*un homme dfc soixante ans. De plus, c'&ait pour 
Moli&re aller contre son inspiration faabituelte, contre 
sa pensfe ordinaire qui est qu'a jeune femme il faut 
jeune mari, qui est toujours, sauf ici, pour les ma- 
nages jeunes. II eut £te beaucoup plus raisonnable et 
beaucoup plus sain de presenter la jeune fille comme 
$e croyatit amoureuse du sexag&iaire parce qu'elle a 
pour lui de la sympathie et le vieiilard comme Faver- 
tissant de son erreur et de son imprudence, Feclairant 
et fina'ement la mariant avec un sien neveu de vingt- 
cinq ans. 

Peut4tre, et'm&me il est probable qoe Moli&re 6tait 
a cette date (1661) sous Finfluence de son amour pour 
Armande Bejart, plus jeune que lui de vingt-deux ans, 
et c6dait-il au desir de convaincre Armande qu'un 
mariage disproportion ne pour ce qui est des %es est 
tr&s raisonnable quand le mari Fest lui-m&me, et il y 
aurait eu de la part de Moli&re un paradoxe inl6ress6. 

Peut-etre, et les deux bypotfa&ses ne sont pas exclu- 
sives Fun© de Fautre, voulait~il prouver sa tfa&se par 
un a fortiori, pour ainsi parler, et voulait-il faire enten- 
dre qu'on reussit si bien a se faire aimer par la con- 
descendance et par le respect des libert£s honn&tes de 
la femme que la jeune fille va dans ce cas-la jusqu'a 
vous 6pouser, fussiez-vous un vieiilard, k plus forte 
raison vous epouse avec enthousiasme si vous avez 
quarante ans. 



EN LISA NT MOLIERE 

11 est possible. Reste cependant que cette entrance 
g&le la piece, du reslevraie, juste, fine et spirifuelle k 
souhait. Car eniin il est Ires wai que c'est une grande 
chance de bonheur que d'epouser un homnje raison- 
nable ; mais encore celui qui, k soixante ans, epouse 
une jeune fille de vingt n'est pas raisonnable, et que 
devient Ja these? 

Sauf ce defaut, capital il est vrai, la piece est d'un 
grand bon sens et d*une profonde moralite et le comi- 
que en est tres puissant. C'est du reste une piece tres 
bien faite, une des mieux faites de Moliere, et Voltaire 
a grandement raison de lui donner cette louange. Je ne 
puis que repeter apres lui que le denouement de I'Ecole 
des maris, vraiseniblable, naturel, tiredu fond de Fin 
trigue et, ce qui vaut bien autant, extremement conii 
que, est le meilleur des pieces de Moliere. 




LES FACHEUX 



es Fdcheux sont une pi tee a tiroirs 9 com me on dit 
en jargon theatral, c'est-a-dire une piece qui ne serf 
qu'a faire defiler devant le spectafeur un certain nom- 
bre d'originau*. II n'y a done rien a dire de cette pi&ce 
ni an point de vue des idees, ni an point de vue de 
Pintrigue, puisqu'il n'y a ni intrigue ni idees. Cela 
n'empeche point du tout cette piece d'etre un petit 
chef-d'oeuvre. Elle est comme un album de caricatures 
et ces caricatures sont merveilleuses. Ellessontsidiver- 
tissantes qu'on regretterait bien que Se defile en fut 
interrompu par « faction » on simplement par un inci- 
dent ? et 1'on pent dire des Fdcheux comme de certains 
romans philosophiques on psycfaologiques trop pen 
nombreux : « Cela esi si interessant qu'en le lisant 
on a toujours penr qu'il n'af rive quelque chose » . C'est 
un chapitre de La Bray ere, de La Bray&re quand'il 
cede an demon dn burlesque ou do caricatural que 
Pon sait qu'il a bien connu. Les caracteres, touspousses 
a la charge, comme il allait de soi dans nne pi&ce de 
ce genre, sont du reste d'une parfaite justesse. On a 
cette impression que de chacun de ces caracteres un 
auteur comique du xvm 6 siecSe aurait voulu faire et 
aurait fait, et peut-etre avec succes, une pitee tout 
entire, au moins en un acte. 

*9 



m US ANT MOLlkRE 

II parait que ie personnage du chasseur a 6t& sug- 
g£r£ a Moliere par le Roi lui-meme quand la piece, 
preincrement jou£e chez Foucquet, au chateau de 
Vaux, fut reprise chez le Roi a Fontainebleau. «Vous 
en avez oublie un », aurait dit le Roi k Moliere en lui 
montrant M. de Soyecourt. Le piquant c'est que, 
d'apr&s une tradition qu'a recueillie Voltaire, Moliere, 
qui ignoraitle jargon de la chasse, aurait prie de le docu- 
menter sur cette affaire M. de Soyecourt lui-m&me, II 
6tait bien certain que M. de Soyecourt ne se reconiiai- 
trait point. G'est ce qui arrive toujours et Moliere ne 
Pignorait pas. II a joue la une jolie comediedansla vie 
priv£e et il a fait une experience de moraliste. La come- 
diene corrige personne, puisque, pour quelle corrigeat 
quelqu'un, il laudrait qu'on se reconn&t dans les por- 
traits qu'elle presente, ce qui n'arriye jamais, M. de 
Soyecourt a laisse un agreable souvenir dans la me- 
moire de Moliere ; car il a traced nouveau sa silhouette 
en quelques vers dans le Misanthrope : 

Dans le brillant commerce il se m&le sans cesse, 
Et ne cite jamais que due, prince ou princesse : 
La qualite Fent&te ; et tous ses entretiens 
Ne sont que de chevaux, d'^quipage et de chiens... 




UBCOLE DES FEMMES 



^aiss riScole des femmes, Moli&re a repris la ques- 
tion et la these dont il s'etait occupe dans VEcole 
des maris, mais h un point de vue nouveau et assez dif^ 
fdrent. Dans I'&cote des maris, ii £tait question surtout 
de Fidmation des filles ; dans I'Ecole des femmes, il 
est question surtout de Vinstrmtion des filles. Un 
homme a fait clever une toute petite fille pour en faire 
safenimeet adefendu qu'on lui donnataucune instruct 
tion et a present -qu'on la rendit idiote autant qu'il se 
pourrait, A son avis, 4pouser une sotte est pour n'etre 
point sot et vous savez le sens special qu'a ce dernier 
mot au xnf siecle. Or, qu'arrive-t-il ? II arrive, par le 
fait mdme et par Fefiet de cette fagon d'instruire, que 
notre homme est rendu aussi sot qu on pent Fetre ici- 
bas. ¥oi!4 Fid£e de l'ouvrage, voili la th&se et voila la 
moralite de la pi&ce. 

Cent une these tr&s juste. Comma Fa tr&s judicieu- 
sement et tres finement montr^ Francisque Sarcey, 
pour avoir quelque chance, quand on est homme 
d'&ge, d'etre aira6 d'une jeune fille, il faut &tre cultive* 
etqu'elle le soil. Une jeune fille elevfo intellecluelle- 
raent, devemie utieintellectiielle, peut aimer un homme 
d^ge ? intellectual lui-m^me ; une jeune fille non ins- 

3i 



BN LISANT MOLIERE 

truite, jamais; celle-ci suivra le mouvement natael 

qui est que la jeunesse aille vers la jeunesse, La seule 
chance qu'aurait pu avoir Arnolpfae d'etre aime est 
done celle qu'ii a supprimee eii ne se spiritualisant 
pas lui-meme et en ne spiritualisant pas sa protegee. 
II a raisonn^ en parfait absurde. 

D'une facon plus generate la th&se nous parait tr&s 
juste encore a nous faommes du xx e siecle qui ne 
croyons pas a la bonte de la nature, qui croyons a la 
verlu de 1'education et qui, sans tonsber dans le beat 
optimisme pedagogique^ avons plus de confiance en 
la femme cuitivee et intellectuellement developpee qu'en 
la femme restee a i'etat sauvage. C'est pour cela que 
Moiiere a eu sur ce point un approbateur et auxiliaire, 
Fenelon, et un adversaire, Rousseau: F6neion, per- 
suade qu'on ne saurait trop eiever les fern roes, Rous- 
seau, toujours revant de l'excellence de I'etat de nature, 
convaincu qu'il ne faut rien leur apprendre. 

L'ficole des femmes, ouvrage tres hardi, fut exire- 
mement discut6 en sa nouveaut6 et depuis, com me on - 
le voit suilisamment par la Critique de tEcole des 
femmes, de Moiiere lui-meme et par quelques factums 
du temps qui nous sont parvenus. Certaines- crudites 
de langage dont les precieux et precieuses avaient net- 
toye la bonne compagnie et par suite commenoaient 
a nettoyer le theatre, et certaines equivoques un peu 
appuyees alarmerent quelques pudeurs. Certain eloge 
de 3a complaisance chez les maris a l*6gard des femmes 
infid&les parait avoir disoblige et fut plustard ^prement 
condamnd et fietri avec indignation par Bossuet. Celui- 
ci n'a pas compris ou peut-etre n'a pas voulu com- 
prendre que la tirade de Chrysalde a laquelle i! fait 
allusion (IV, vni) n'est qu'une taquinerie et une gouail- 
lerie rabelaisienne de Chrysalde a 1'adresse d'Arnolphe 
. et loin d'etre ce que pense Moiiere n'est pas m.&me ce 

3^ 



UECOLE DES FEMMES 

que pens® sfeieusemeBt Chrysaide* Nous reviendrons 
sur ce point. 

On voit Voltaire h£sitei' singuli&rement stir t&ole 
des femmes que tantdt, dans la m£me page s il declare 
« usie fihce m&nag&e avec taut d'art que quoique tout 
en, recils elle est touie en action, el admirable par 
1'adresse ^®c laquelle Moli&re a-su attache?* et plaire 
pendant cinq acles par la seule confidence d'Horace au 
Yieiliard el .par de simples r£cits », tant&t, « inf&rieure 
en tout k VMcole des maris et stertout dans le denoue- 
ment qui est aussi postiche dans Creole des femmes : 
qu*il est bien amene dans Vltcole des -maris »; Pour 
nous, r&ole des femmes est Sa premiere des grandes 
comedies de Sfoiiere lant par rimportance du sujet 
que par 1 'extreme habilete de rintrigue. 




LA CRITIQUE 

BE U&COLE DES FEMMES 
ET VIMPROMPTU DE VERSAILLES 



T a Critique de I'jficole des femmes et VImpromptu 
1 j de Versailles sont de petites pieces ou Moli&re a 
expos6 ses. id£es litt^raires. Nous nous en occuperons 
done quand nous en serous k 6tudier les principes g&ni- 
raux de Moli&re sur Fart dramatique. Observons seule- 
ment icique ses « dissertations », comme Moliere les 
appelle lui-meme (Preface de Vtloole desfemrnes), sont 
bien de petites pieces de theatre, tres bien composees 
comme pieces de theatre, ayar.t des peripeties, 6tant « en' 
sc&ne », comme disent les auteurs et les critiques, e'est- 
i-dire donnant Fimpression, non d'une chose 6crite, 
mais d'une chose vecue et qui commence a etre vecue 
du moment meme ou la toile se I&ve, sans premedita- 
tion et sans calcul. Toute pifece doit avoir Fair d'un im- 
promptu. A ce titre il n'y a pi&ce de theatre qui soit 
plus pi&ce de theatre que VImpromptu de Versailles et 
que la Critique de VEcole desfemrnes. Pour ce qui est 
de cette demi&re pi&ce il faut rappeler que Boursault 
crut se reconnaftre dans le personnage de Lysidas et, de 

34 



LA CRITIQUE DE UECOLE DBS FEMMES 

depifc, fit jouer k THotelde Bourgogne une petite piece 
satlrique intitulee la Portrait du Peintre ou la Gontre- 
Critique. De ]k y 1'amertume, ir&s condamnable d'ail- 
leurs, de Moli&re centre Boursault dans I' Impromptu 

de Versailles. 




LE M AM AGE FORCE 



e Manage ford n'est qu'une simple farce, Moliere 
n'y a pas mis autre chose que ses procedes ordi- 
naires et la verve puissanfe et abondanie qu'il trouvait 
toujours prete k son service. La scene do pedant seep- 
tique est assess divertissante. II n'est pas impossible que 
M. Maurice Bar res s'en soil souvenu dans le petit 
ouvrage ou iS se peint lui-mfone donnant des coups de 
Mton k M. Renan. Bu reste il n'est pas probable ; 
mais le rapprochement s''impose h xm professeur de 
litterature et qui ne le ferait perdrait son litre de pro- 
fesseur d'histoire litteraire. La scene de Sganarelle et 
Alcantor est filee avec une rare perfection, CeSle ©u 
Sganarelle ecoute et entend sans etre vu ies propos de 
Dorimene k Lycaste et apprend avec une parfaite pre- 
cision le sort qui lui est reserve dans son menage par 
son honnete fiancee, prete a un jeu de scene aussi 
divertissant que possible. La moralite de cette piece est 
un peu succincfce. Eiie est, ce me semble, que quand 
on est un imbecile iifaudrait avoir du courage et que 
quand on n'a pas de courage il faudrait au moins n'&lre 
pas un imbecile. C'est une chose qui n'est pas abso- 
lugient inutile a dire ; mais c'est surtout la fagon jie la 
dire qui a de l'importance. 

36 



LA PRINCESSE D'EUDE 
OU LBS DIVERTISSEMENTS 

DE L'lLB ENCHANT£E 



a Prihcesse d' Slide n'est qu'un divertissement de 
cour. Aussi bieo nVt elle eo aucun succes a Paris, 
et n'eo meritait aucun. Cette piece avail ete comman- 
dee k Moliere pour les fetes de mai 1 664, h Versailles. 
Presse* par le temps, Moliere n'ecrivit en vers que le 
premier acte et xme page de la premiere scene du 
second. L'ouvrage trahit on peu la h&te dans laquelle 
. ii fni 6crit. Je dirai peut etre plus loin qu'il se sent 
aussi de ia plate courtisanerie dont il ne faul pas dis- 
sisFieler que Moliere etait asses loin d'etre, exempt. II 
ne laisse pas d'y. avoir ? dans la Princesse d' Slide, des 
choses ires dignes de Moliere, tout le personnage 
de Moron par exemple qui rappelie si agreablemenfc 
celui de Falstaff: 

Je suis voire valet, j'aime mieux que Ton dise : 

« C'est ici qu'en fuyant, sans se faire prier, 

Moron sauva ses jours des fureurs d'un sanglier, » 

Que si Ton y disait : « Voila Tiliustre place 

On 1q brave Moron, d'une berofque audace, 

Affrontant d'un sanglier l'imp6tueux effort, 

Parjm coup de ses dents vit terminer son sort. » [gloire, 

— Fortbien..,. — Oui, j'airae miens, n'en deplaise a la 

Yivre an monde deux jours, que mille ans dans I'M stoire. 

37 



EN LISANT MOLIEBE 

On pent Ute agr^ablement louche, aussi, du double 
manage, ir&s Men conduit, de la princesse qui, pour 
se faire aimer du prince, se declare k lui amoureuse 
d'un autre et du prince qui, pour amener la princesse 
a Famour pour lui, se declare k elle &pris d'une autre 
beaute ; et cela pourrait tr&s bien s'appeler les Faus- 
ses confidences. 

Gette pi&ce, malgre certaines taches, est en v6rit6 
tres aimable. On ne pent lui reprocher s&ieusement 
qu'une chose, c'est qu'elle soit de Moli&re. Les hom- 
mes de g6nie devraient avoir la generosity de laisser 
faire k d'autres les ouvrages ou ils ne mefctent que du 
talent. Voltaire fait reroarquer que la m^rne ann^e on 
la Princesse d'ffilide echoua k Paris, Quinault fit repre- 
sentor laMbre coquette et que celadutdonner k Moliere 
de r^mulaiion La Mhre coquette, bien qu'elle ne fut pas 
« la seule bonne comMie qu'on eut vue en France 
hors les pieces de Moli&re », et ii ne faut rien exag&- 
rer, ni oublier Cyrano de Bergerac et Gorneille, est 
une excetlente comedie, tant comme piece decaract&re 
que conume pi&ce d'intrigue et il est tr&s possible 
qu'elle ait donri£ de l'6mulation k Moliere, encore que 
Moliere n'en eut auciir^ment besoin. 




DON JUAN 
'OU LE FESTIN BE PIERRE 



Le sous-titre de cet ouvrage provient d'un contre- 
sens assez curieux. La piece espagnole de Tirso 
de Molina est intitulee El Combidado de piedra, ce qui 
veut dire le convive de pierre on le convie" de pierre, et 
le convive de pierre c'est la statue du Commandeur. 
Les com^diens italiens la jouerent a Paris en i664 
sons le titre de le Festin de pierre, peut-etre par une 
confusion de convive signifiant encore an xvr 3 siecle 
repas (du latin convivium) et de convive signifiant an 
xvn e siecle celui qui prend part k nn repas (du latin 
convivd). Qnoi qu'il ea soit Moliere adopta le mot 
sans, probablement, y reflechir autrement. Les come- 
diens de F Hotel de Bonrgogne jouerent aussi nn Fes- 
tin de pierre en vers, du poete Villiers. La piece de 
Moliere, ecrite mi pen vite pour profiter de V actuality, 
de la vogue qu'avait le sujet et pour combler le vide 
que d'une part Finsucces de la Princesse d 1 Elide , d'au- 
tre part Finterdiction du Tartuffe laissaient dans le 
theatre, porte des traces de precipitation et m6me 
d'une certaine incoherence. II y a certainement pin- 
sieurs hommes dans Don Juan, ou si Fon veut et c'est 

39 



EN LISANT M0U3SRB 

le parti que je prends eoninne favorable & Moli&re, un 

homme a ^liferents %es de sa vie, mais ceux qui ont 
v£cu un pen ioogtemps savent que ce n'est pas loia 
d^lre Sa meme chose, II y a surlout.de veri tables' 
depressions du sujet ou du persoonage principal. On 
est peine de voir le Don Juan si grand, si vaste el si 
baut ? au premier acie ? passer, dbs le second , sans tran- 
sition, k ce qu'on appeile la periode anciiiaire et 
s^diiire des paysannes*en leur promeilant le mariage, 
comme le dernier des courtauds de booliqueo Cest 
afors _ alors settlement, da reste — qu ? oa songe k la 
eeiebre impertinence de Mussel : 

Quant au roue fran^als, an Don Juan ordinaire, 
Ivre, liohe, joyeux, raiflant 1'homme de pierre. 
He demandant partout qu'a trouver le mn bon, 
Bernant Monsieur Dimanche et disant a son -ptve 
Qu'il serait mieux assis poor lui faire un sermon: 
G'est Fombre d'un roue qui n@ vaut pas Valmont. 

Mais partotst ailleurs, quoique presentant encore, 
quelques contradictions? an moios apparentes ? dif- 
ficile?* k expliquer, il a une cerlaine grandeur sata- 
nique ou au moins n&ronienne qui impose singu- 
li&rement a Fimagi nation et qoi trouble jprofond£ment 
la sensibility et it se trouve que les vess par .Jes- 
quels le meme Musset caracterise le Lovelace de • Ei~ 
chardi»on 9 s'&ppliquent ires pr^cisemeni au Don Juan de 
Moli^re. 

Corrompant sans plahir, amouretix 'de lui~mime 9 

Et poor s'aimer ton fours voulant toujours qu'on I'aime, 

Regardant au soleil son' ombre se mouvoir ; 

Des qu'une source est pure et que i'on pent s'y voir 

Yeriant, e->mme Nar**isse, y penrher son front bl$me 

Ei ch&rehaM la donleur-pour s 9 en faire un miroir, 

■40' 



DON JUAN OU IE FESTIN BE PIERRE 

Son i&&&\ $ e'est lui. Quo! qu'il dise ou qui! fasse, 

II se regard© vivre et s'ecoute parier. 

Gar il laut que demain on dise qeand i! passe : 

« Get homssse que voiia, e'est Robert Lovelace, & 

Autour de ce naot-la le monde pent router ; 

11 est Fax© du monde et lui permet d aller. 

Qui, tens ces traits par lesquels Mussel d6finit. le 
Boa Joan de Richardson peuventlr&s precisements'ap-, 
piiquer an Lovelace de Moliere, d'oii i'on pent con- 
ciure,-et c ? est assez mon &vis ? que Richardson f quand il 
icrivit Clarisse Harlowe, n'avait pas compietemeol 
onMie le Festin de pierre. Ge que Moliere a mis admi- 
fablement en iucniere e'est'la mechancete de Fhomme 
k bonnes fortunes, qu'elle soil cause on quelle soil 
effet et que ce soil la mechancete qui ait inspire an 
m£ch;int ie besom de conque>ir 3es caBurs poor les tor- 
turer oo que Ce soil l'habitude des bonnes fortunes, qoi 
ait donne* au s6ducteur une certaine dnret^ constate© 
milie ibis. C'est Moliere qui a ecrli la comedie du 
Michanl et celle de Cresset ne devrait etre intitule 
que le MSdisant on le Saiirique. La devise du me- 
chant de Cresset 

Les sots sont ici-bas pour bos menus plaisirs 

est striclement la devise &u salirique, tandis que la 

devise du Don Juan de Moliere serai I : 

Les coenFg sensible® sorit pour nos menus plaisirs 

ce qui est tout autre chose. On pent croire qu'il n'y 
a dans Don Juan aucune imitation de f antiquity. 11 a 
eie remarque que le type de Don Juan est absolument 
inconnu. dans la litterature antique, Cela vient peut- 
£tre.que ce qui fait pour nous I'inter&t de Don Juan 

/$ i 



EN L1SANT MOLIERE 

n'&ait d'aucun int&rSt pour les anciens. Ce qui fait 
pour nous l'int£r£t de Don Juan c'est ou qu'il est en 
r^volte contre la religion, ou qu'il est en re volte con- 
tre la society, ou qu'il est m£chant, ou qu'il est trop 
bon — car ce type existe aussi. Or, dans l'antiquit6, 
ce type existait ; mais n'£tant pas en r£volte contre une 
religion tris indulgente, ne paraissant pas dangereux 
pour une society forte, sa mechancei6 existant peut- 
Ure mais n'apparaissant pas parce que la femme 
antique, beaucoup moins sensible, n'avait gu&re de 
d&espoirs d'araour, restraint, ainsi, k n'&tre qu'un 
sensuel, qu'un horn me qui s'amuse, il ne presentait 
pas plus d'interet qu'un gourmand ou qu'un ivrogne. 
Ceci est un exemple curieux de cette loi, que la civi- 
lisation, en raffinant les sentiments, a multiple les 
moyens et les occasions de souffrir et a multiplie 
aussi les types, les caract&res. Un « caract&re » nou- 
veau c'est un homme ou une femme qui a invent^ un 
nouveau moyen de souffrir soi-m£me et de faire souf- 
frir les autres. 

-' J'ajouie qu'il ne faut pas dire tout h fait que le type 
de Don Juan est inconnu de la litterature antique la 
plus considerable. En ce temps-li il s'appelait Zeus. 




I 



V 'AMOUR ME DEC IN 

5 Amoue MiDBGiN est line simple farce , mais c'esl line 
„j date. G'est la premiere comedie(i 665) oil Molifere 
se soit moqu6 des medecins. II commen^ait sans doute 
a &£re malade. II ne perdit pas Fhabitade de railler la 
Faculty et, ne gu^rissant pas, comme ildisait autrefois 
dans V Impromptu qa'il fallait toujours'un marquis pour 
divertirla compagnie, il senibie a partir de i665 avoir 
remplac^ les marquis par des docteurs. La farce de 
V Amour mSdecin est, dm- reste, lestement enlev^e, 
d'un admirable mouvement sc6nique, et la sc&ne de 
la consultation et de la dispute des m6decins est a elle 
seule un petit chef-d'oeuvre de verve 'bouffonne. Mo- 
lifere avail rencontr6 une nouveile mati&re et il Fexploi- 
fait avec cette obstination legere et allegre qui est un 
des traits de son caracl&re. 

Ce qu'il a poursuivi chez les m£decins, comme chez 
tant d'autres, c'est Paffectation, le charlatanisme, la 
gravity, « ce mystere du corps, comme adit La Roche- 
foucauld, inventfe pour cacher les defauts de l'esprit » , 
Pabsence de franchise et de naturel. Ges travers, ou 
plutdt ce travers, sous les diS&rentes formes qu'il revSt, 
est Pantipathie meme de Moliere. Ajoutez, sur quoi je 
reviendrai sans doute plus loin, que Moliere a beau- 

43 



EN LISANT MOLIERE 

coup airoe a feire -ce qu'un siecle plus tare! Diderot & 
recommande si instamment el si justement a moo avis 
aux ponies comiques : trailer do ridicule des profes- 
sions ei non plus do ridicule des caracteres. Moliere a 
peint suridui des ridicules -de caracteres, nfiais (com me 
Racine dans les Plaideu'ri) il a peiot aussi des ridi- 
cules de profession : ridicules des medecins, ridicules 
des hommes de let Ires. L ide'e de Diderot n ? est done 
point line nouveauie. On pourrait mesne reprocher a 
Dsdero| v ci^a¥oirenfoi|€e uneporte ouverte, k quoi Foil 
pouiraitrfyondre quels porte.s'e'tant referaiee iln'&ait 
pas inutile de ia rouvrir- 

Dans ie A a tecteur que Moliere a ecrit an sujet de 
cette petite piece il j a ua mot bieii digne de conside- 
ration : «... On sail bien que les comedies ne soot fai- 
tes que pour fore joules; etjeneconseillede lire ceSle-ci 
qu'aux gersoones quionides yeux pour decotivrir dans 
•la lecture tout lejeu du theatre », Cela.intimide; car 
ees personnes sont r&res. Encore est-il'*que c ? est une 
profonde verite. 



© 



LE MISANTHROPE 



Voltaire a dit de Britannicus que c ? est la pifee des 
connaisseurs. On en pourrait dire aotaoi du Mi- 
santhrope etanfc question de Moli&re, C'est Se chef- 
d'oeuvre de la delicaiesse, de la 'finesse^ de Fesprit, du 
too de bonnfecompagnie et en m£me temps de la psy- 
cliologie juste et profqnde.C'est en m&ne iemps la pifece 
-de Moliere la mieux £crite 9 la pios soignausement f la 
plusadroitement, et Ton ne'saurait, k eel %ard ? mettre 
en parall&le avec eile que V Amphitryon et les Femmes 
savantes. 

Le litre n'est pas tris ban, puisqu'il ne s'ajuste 
exaciement ni k Alceste, ni h Philinie, le misanthrope 
6tant Fhomme qui m£prise les horn Dies ^ qui les deteste 
et qui les fuit, et Alceste etant Fhomme qui yen! les re- 
former et qui par consequent les aime encore ^ et Pfai- 
linte 6tant Fhomme qui tout en les m^prisaiit les sup- 
pose avec bonne- humeur et leiir est serviable. I! n'y 
a pas -beaucoup de misanthropie 14- dedans. Le vrai 
litre serait Unsociable et la v£rii6 est qu'AIceste n'est 
pas autre chose que Finsociable par imp£tuosit6 de 
vertu ; et e'est nn _type do reste ires int£ressant qui a 
ses beaux cotes, qui a ses ridicules inevitables et dont 
Moliere n'a dissimuie ni les ridicules ni les beau&s, 

•45 



EN LISANT MOLIERE 

trhs habile k montrer dans leurs justes proportions les 
uns et les autres. 

(Test plaisir de copier Voltaire quand il a raison, 
parce que, quand cela lui arrive il est la raison faabii- 
lee du style le plus charmant du monde. Aussi je ne 
dirai pas et je lui laisse dire que Moli&re, en conce- 
vant le Misanthrope, « s'est fait &lui-m&ne un sujet ste- 
rile^ prive d'action, denu6 d'inter&t », qu' « il n'y a 
d'intrigue dans la pi&ce que ce qu'il en faut pour faire 
sortirlescaract&res, mais pen t-etre pasassez pour atta- 
cher » , mais qu' « en recompense tons ces caractferes ont 
une force, une v6rit6 et une finesse que jamais aucun 
auteur comique n'a connues commelui». Voltaire re- 
marque tout aussi bien que Moli&re est le premier qui 
ait su tourner en scbnes les conversations du monde et 
y meter des portraits (comme dans les conversations 
du monde k cette 6poque et la mode des portraits 
commence au moment ou Moli&re ^crit cette com6die). 

Le Misanthrope, dit encore Voltaire, « est une pein- 
ture continuejle » , mais une peinture « de ces ridicules 
que les yeux vulgaires n'apergoivent pas » . G'est peut- 
Stre un peu trop dire, mais il n'est qu'absolument vrai 
que le Misanthrope est moins encore une com&lie de 
caracteres qu'un tableau de la soci^te elegante du temps 
ou Moli^re ecrit. Marquis fats, faommes de qualit&- 
auteurs et qui lisent leurs vers dans les compagnies, 
hommes du monde gracieux, aimables et serviaMes, 
parfaitement sceptiques au fond et contempteurs Sjm 
monde dont, du reste, ils ne pourraient pas se passer ; 
mondaines sens£es, judicieuses et froides, avec les 
meilleures manieres ; mondaines prudes, doucement 
intrigantes, doucement envieuses, doucement calqmnia,- 
trices, d'une douce papelardie et nous donnant 1'im- 
pression de ladies Tartu ffe et d'Onuphres en vertu- 
gadin ; mondaines m^disantes et spirituelles, pleines de 

46 



LB MISANTHROPE- 

bonnes graces pour tons ceux qu'elles veulent s'atta- 

cher ? point mauvaises, mais tres peu sures et prefeVant 
leur salon a tout ce qu'on a pu consid<Srer comme le 
bonheur ; au milieu d€ tous ces e*tres pleins de petites 
passions et a qui la passion est inconnue, pour faire 

contraste et pour mieux faire ressortir fcous les traits, 
un paysan du Danube ? tr&s civilise* du reste, qui, 
m£me, se contienl, mais qui s'echappe souvent et qui 
fait iclater dans ces incartades ses ridicules et ceux des 
autres et qui finit par se convaincre, de son incapa- 
city de s'adapter a ce milieu : voila la peinture de la 
societe polie'en 1666. 

C'est une pure merveille et Ton comprend assez 
qu'une pareille piece n'ait eu aucun^ succes dans sa 
xiouveaute\ Le -Misanthrope est une de ces pieces qui 
doivent etre imposes a la foule par l'admiration conti- 
nue des connaisseurs pendant un siecle. C'est a peu 
pres Fhistoire des Plaideurs dont Racine dit qu'ils n'eu- 
rent pas de succes a Paris, « qu'ils- furent jou^s ensuite a 
Versailles, que 1'on n'y fit point scrupuledes'y rejouir 
et que ceux qui avaient cru se dishonorer de rire a 
Paris furent obliges de rire a Versailles pour se faire 
honneur » . Les connaisseurs jouent a la longue pour 
les pieces superieures le role du Roi pour les Plai- 
deurs et obligent la foule a les applaudir par respect et 
par respect huraain. Mais toute piece a la fois tres belle 
et tres nouvelle ne pent pas plaire a la foule en sa 
nouveaute. Cela pent consoler de leurs echecs les hom- 
mes de genie et quelques autres. 




LE MfiDECIN MALGRi LUI 



Poub 'soutenir le Misanthrope qui ne faidait pas d'ar- 
gent, comme nousdisons, Moliere ecrivit leMidecin 
malgri lui qui en fit' beaucoup, et Foe ecoutait le 
Misanthrope pour relenir sa place k foouter le Midecin 
matgrS'lm. Pour fetre juste, ii faut reconnoitre que si le 
Midecin malgri lai n'esfc qu'une farce, c'est la meilleure 
des farces de Moliere. EMe est d'uoe verve extraordi- 
naire, meme chez le maitre de la verve. Jamais I'ima- 
gination boufFonne n'avait &\& plus jeune, plus verte Hi 
plus jaillissante. 

C'est encore une satire contre les medecins, mais re» 
marquez ce . tres heureux detour. Les medecins n'y 
sont pas moques directement. Us le sont en .ce sens 
qu'un faiseur de fagots, d'une ignorance parfaite, sauf 
dix mots de latin qu'il a retenus ayant 6t6 domestique 
chez un apothicaire, fait tres bien 1'effet d'un midecin, 
impose comme tel, est admir6 corarne tel, se fait une 
reputation en un tournemain etguerit aussi bien qu'un 
midecin pourrait faire. C'est 1& le trait de talent, de 
tres grand talent et qui met le Mddecin malgri lui au 
premier rang des comedies ou les medecins sont iaille? 
et k un tres faaut degre dans le theatre tout en tier de 
Moliere. 

48 



LE MEDEC1N MA LORE LUI 

Le MSdecin malgrS lui est reste en possession de 
divertir le public. Sganarelle medecin est reste le type 
de 1'homme qui fait exercice illegal de la medecine et 
qui, par son aplomb et sa faconde ei c'esl-a dire par 
Fexageration meine des defauts ordinaires des rnede- 
cins, reussit plus qu'eux, ce qui est, du reste, a la honte, 
nori des medecins, rnais do. public. Le Medecin malgrS 
lui est nae des plus proverbiales des comedies de Mo~ 
liere, !a plus proverbiale peut-etre, et on, a vu passer 
dans la conversation couranie et dans la langue com- 
mune et y rester, Monsieur Robert, Fhomme qui vent 
separer des gens qui se battent et qui est battu par les 
deux partis qu'il a reconciles contre lui par son inter- 
vention ; ie mot de Martine : « Et si je veux qu'il me 
batte, moi ! », le mot de Sganarelle qui a parle du 
coeur a droite et du ibie a gauche, a qui Von fait re- 
marquer que c'est 1'in verse ei qui repond ; « Oui, cela 
etait autrefois ainsi ; mais nous avons change tout 
cela » ; le mot du rnenie Sganarelle : « Hippocrale dli 
que nous nous couvricns — Hippocrate dit cela 
— Oui. — En quel chapitre? — Dans le chapitre des 
chapeaux. » Etc, CeUe piece est un fleuve de eomique ; 
it y a plus : elle en est une source. Molsere en 1666 est 
le plus gai des hommes, do rnoins quand il ecrli, 11 ne 
faut pas generalises* Mtivement. 



a 




MtiUCERTE, 

PASTORALE HfiROIQUE 

Melicerte est line piece qui est restee inachevee, 
Presse par !e temps, Moliere n'avait fait que deux 
actes de ceite piece commandee par le Roi ; le Roi vou- 
iutbien se conienter de ces deux actes et Moliere n'a- 
vait pas, sans doute, pris assez de plaisir k fcrire ces 
deux actes pour etre d'faumeur k terminer ; il n'e'tait 
point du nombre de ces auteurs qu'ii a raiii^s qui trou- 
vent 6galement bon tout ce qui est parti de leur main. 
II ne faut point s'acharner atrouver des beautes dans 
M&licerte, corame ties critiques qui n*ont pour res- 
source que de dire exactement le contraire de ce qu'ont 
dit tous ies autres et qui se font ainsi une originality 
a pen de frais et aussi de peude valeur. Gependant cette 
piece n'est point du tout sans merite. Le quiproqoo 
n'est pas sans piquant qui consiste en ceci qu'Eroxene 
et Daphne viennent toutes deux demander au vieux 
Lycarsis la main de son fils et que Lycarsis croit tout 
de suite que c'est iui-me*me qu'elles adorent. II y 'a, g& 
,«t li, des vers d'amour fort agreables : 

Et vous pouvez r avoir, cette injuste tristesse ! 
Vous pouvez soupgonner mon amour de faiblesse, 
Et croire qu'engage par des charmes si doux, 
Je puisse gtre jamais k quelque autre qu'|i vous •? 

5o 



MELlCEIiTE, PASTORALE HEROIQUE 

Que je puisse accepter une autre main offerte ? 
tie ! que vows ai-je fait, craelle ftjf&icerte, 
Poor trailer ma tendresse avec taut ~de rigueur, ' 
Et faire un jngement si mauvais de mon coeur ? 
Quoi ! faut-il que de lui vous ayes quelque crainte ? 
Je suis bien malhetireux de souffrir cette atteinte ; 
Et que me serf d'aimer comme je fais, feelas ! 
Si yous $te$ si pr£te a ne le croire pas ? 

II y a, sows le voile de Feloge d'un roi ancien, nn 

eloge de Louis XIV que Foe pent comparer^ sans lui 
faire trop de tort, k celui, si connu, qui est dans la. 
Bfrdnice de Racine : 

Pour le Prince s entre tons sans peine on le remarque ; 
Et d'une stade loin II. sent son grand monarque; 
Dans toute sa personne il a je ne sais quoi 
Qui d'abord fait juger que c'est uri maftre roi. 

Toute sa cour s'empresse a chercher ses regards : 
Ce sont autour de lui confusions plaisantes ; 
Et Ton dirait d'un tas de mouches reiuisantes 
Qui suivent en tous lieux un doux rayon de raiel. 

Entin i'on Be volt rien de si bean sous le ciel. 

Je ne comprends rien & I'appreciation que fait Vol- 
taire de Meiicerie : « Get ouvrage est dans tin genre 
qui n'est pas celui de Moliere... » MeliceHe est une 
comeclie antique dans le meine genre qa* Amphitryon 
el par consequent n'est pas du tout en dehors du 
genre de Moliere, qui du reste a plusieurs genres. I! 
est probable que Voltaire n'a paslu MMeerie, ce qui, 
tout compte fait ? est pardonnable. 



© 



LA PASTORALE COMIQUE 



I h n'y a rien a remarquer sur ces six pages de petits 
vers simplement destines a iliustrer un divertisse- 
ment. Avisons seulement un entrelacement de vers 
de neuf syllabes et de huit syllabes et de dix syllabes, 
assez curieux et qui est quelque chose sur quoi nous 
aurons peut-etre a revenir. 

Croyez-moi, batons-nous, ma Sylvie, 
Usons bien des moments precieux ; 

Contentons ici notre envie, 
De nos ans le feu nous y con vie : 
Nous ne saurions, vous et moi, faire mieux. 
Quand 1'hiver a glace nos guerets, 
Le printemps vimt reprendre sa place, 
Et ramene a nos champs leurs attraits ; 

Mais, helas ! quand i'age nous glace, 
Nos beaux jours ne reviennent jamais. 



II y a peut-etre a redire sur la coherence du rythme ; 
mais ies vers en soi sont tres agreables. No tons ceci 
que c'est sans doute en s'exenjant, dans ses ballets, 
aux cadences du vers libre que Moliere a acquis en ce 
genre-la la maitrise presque incomparable qu'il montra 
plus tard dans son Amphitryon. 

52 



LE SICILIEN 

OU L'AMOUR PEINTRE 



Voltaire a pleinement raison au jugemenfc qu'il 
donoe cie t Amour peintre: « (Test la seule petite 
piece en un acte [de Moliere] ou il.y ait de la gr&ce 
et de la gaSanterie. Les autres pefites pieces que Mo- 
liere donoait comrae des farces ont d'ordinaire un 
•fond plus bouffon et raoins agreable. » On ne saurait 
dire phis juste. L' Amour peintre ressemble assez sensi- 
blemeut au Barbier de Seville de Beaumarcfaais et 
c'est-a-dire que le Barhier de Seville lui ressemble, II 
y a de la-galanterie, de la gr&ce et autant de gaiete du 
resie que dans les pieces les plus gaies de Moliere. 
Le style en est ton I particulierement soigne" et le molle 
atque faceium d'Horace, en -donnant bien a chacun de 
ces mots tout son sens, est bien la double qualification 
qui lui convient. II y a 9 com me dans quetques autres 
pieces de Moliere, un assez grand nombre de vers 
alexandrins ou de vers plus courts mais Ires nette- 
ment marques meles a la prose et qui n'y detonnent 
pas. Victor Hugo estirnait beau coup V Amour peintre 
et il aimait a en citer les premieres lignes qui sont en 
effet d'un joli style metaphorique et, ce qui sans doute 
jQattait Foreille d'Hogo, tout en Vers, car on pourrait 
Ires bien les disposer typographiquement ainsi : 

53 



EN LISANT MOLIBRE 

II fait noir comme darts un four : 
Le ciel s'est habille ce soir en Scarambuche, 

Et je oe vols pas one etoile 
Qui mpntre le bout de son sues. 
Sotte condition que celie d'un esclave L 
De ne yiytb jamais pour soi... 

Voili encore sur quoi nous aurons occasion de re- 
venir, 

- & Amour peinire est un charmaxifc chef-d'oeuvre en 
un acle. 




AMPHITRYON 



Amfhitbtoh esl certainemeni le chef~d*ceuvre de 
Moliere comme versificateur ; mais, meme comrne 
comedie, il a une valeur de premier ordre. La piece est 
de Plaute ; mais Moliere Pa remaniee librement, y a . 
mis beaucoup de lui et lui a donne une finesse et aussi 
une poesie, par exemple dans les dialogues entre Jupiter 
et Alcmene, qu'elle etait infiniment loin d'avoir dans 
1'auteur latin. (Test une transformation complete. Le 
role de Sosie, amplifie, elargi ? est devenu une mer~ 
veille et les' scenes entre Sosie et Cleanihis, qui sont 
de Moliere absolument seul, sont d'une franche gaiete 
planiureuse qui fait songer a Rabelais, mais a un 
Rabelais qui serait de bonne compagnie. Moliere a pris 
Yidee de son prologue dans le Dialogue de Mercare et 
Apollon de Lucien ; mais Pidee seutement, et le dialo- 
gue de Mercure et de la Nuit dans Moliere, qui est si 
spiritual, est absolument de Moliere seul. Je ne dis 
rien ni des plaisanteries tres vulgaires que Moliere a 
laissees a Plaute, ni de Pagencement des scenes, ni 
du mouvement general, toutes choses par oil Moliere 
est, a mon avis, incontestablement superieur a son 
loodele. 

55 



EN LISANT MOLIERE 

Voltaire a recueilli une tradition qui vent que 
Mme Dacier ait fait one dissertation poor prouver que 
Y Amphitryon de Plaute est fort au-dessus de celui de 
Moliere ; mais qu'ayant oui dire que Moliere vouiail 
faire une comedie sur les femmes savantes, elle ait 
snpprime cette dissertation. La tradition me paraitune 
iSgende. Comme 11 y a quatre ans entre Amphiiryhh 
eUes Femmes savantes, il est pen probable que Moliere 
preparat les Femmes savantes ou merae songeat a les 
faire en 1668. 1! faut considerer aussi qu'en 1668 
Mme Dacier avait quatorze ans et qu'il est invraisem- 
blable, quoiqu'il ne soit pas impossible, qu'a eel age 
elie ait pris les armes. 

Le parti pris de Mme Dacier de toujours preferer 
les anciens aux modernes, quoi qu'iis aient fait les 
tins et les an ires, aura donne naissance a cette histo- 
ries te. Ouaura dit, pendant la querelle des Anciens et 
des Modernes : « Si Mme Dacier avait ete la an temps 
d' Amphitryon, elle aurait prouve la superiority de 
celui de Piaute ! -— Non ; elle aurait ete effrayee par 
les Femmes savantes qui etaient en preparation. » Et, 
comme il arrive si souvent, d'un mot d'esprit est nee 
une legende, d'une legende une tradition et d'une tra- 
dition un fait considere comme historique. 

Amphitryon est une piece essentieliement prover- 
biale. C 7 est depois V Amphitryon qu'on appelle « ara j 
phi try on » celui qui donne a ?diner, a cause des deux 
vers de Sosie : 

Le veritable Amphitryon 

Est r Amphitryon oil Ton dine. 

II me parait certain aussi que la locution « etre dans 
la bouteiile », dans le sens de « etre dans le secret », 
vienfc aussi d'un mot de Sosie qui, lorsque Mercure iui 

56 



AMPHITRYON 

raconfe plat par plat le dejeuner que Sosle a fait, tout 
seul, ie matin, s'ecrie :< 

Gette preuve sans pareille 
En sa faveur conclut bien ; 

Et Toil n'y pent dire lien, 
S'il n'etait dans la bouteille. 

On peul faire cle grandes reserves sur Amphitryon 
relativement a Sa moraiite ; mass, comme ceuvre d'art, 

il est quelque chose de tout a fait merveilleux. 




GEORGE BAN DIN 

OU LE-MARl CQNFONDU 



George DAisitts est ia piece de Moli&re, la seule, jc 
crois, oii Sa gmeie du dialogue et de tout le detail 
n'a pas pu triompher de la tristesse du suje't. Le sujei, 
c'est be man trompe par sa femme el par surcroit 
tellemeni ridieulise par elle que Se spectator est evi* 
demment invite k rire avec elle du mari qu'elle trompe 
et qu'elle ridiculise* Or le spectateuf ne rit pas beau- 
coup ou se reproche de rire, Beja du temps de Moli&re, 
selon Voltaire, qui a k tradition, & quelques personaes 
se revollereni ». Voltaire ajoute que ces personues 
cc pouvaient consid£rer que la coqiietieriedecette femme 
n'est que la punitioa 1 de la sotti&e qu'a fsite George 
Dandin d'epouser lafilie d'un gentilhomme ridicule ». 
Rien de plus juste ; rriais si coupable que soifc Dandin, 
on ne trouve pas son ^cMtimeni en proportion de sa 
faute et il y aura toujours quelque g6o,e a ecouter 
George Dandin, corame il y en a toujours une dans le 
monde quand quelqu'un raconte, evidemmeni dans le 
dessein de vous Faire rire, one histoire qu'il y a queique 
lieu de trouver tristc on, dans le dessein de vousatten- 

58 



GEORGE B.ANDIN OU LE MAUI CONFONDU 

drir ? um histbire qu'il y a lien de trouver plaisante. 
On sait-assez Pellet de ces discordances. Les Italiens 
appelleat cela un sproposhq. Malgr£ tout le talent de 

Moii^Fe ? George Dandin est bien on pen un sproposito 
ou ? si Foil veuij il y a quelque chose de cela. 




V AY ARE 



("^omme 1'Amphitryon, VAvare est tir6 de Plaute ; mais 
j Moliere a encore phis transforme la Marmite de 
Plaute qu'il n'avait transforme CA mphitryon et il n'y a 
pas de comparaison a faire de la piece de Moliere a celle 
de Piaute, encore que Moliere se soit beaucoup servi de 
celle-ci. La pi&ce de Plaute, bien qu'on ne rne fera 
jamais dire qu'Euclion soit « un avare de circonstance » 
et bien quej'estime qu'il est parfaitement un avare de 
temperament, la pi&cede Plaute n'est gu£requ'unejolie 
comedie anecdotique ; celle de Moli&re est une grande 
etude de passion. Moliere y entre dans sa grande ma- 
niere qui consiste, autour du personnage principal, 
a peindre toute une famille et a montrer cette famille 
desorganisee par le vice du personnage principal. Ge 
genre de comedie est a la fois la comedie de caraclere 
et la comedie sociale. Quant au personnage principal 
il est peint, selon le proced6 constant, ou plutot selon 
le principe constant de Moli&re, a la fois odieux et ridi- 
cule, le ridicule Temportant toujours et le soin etant 
pris qu'il y ait une progression constante du ridicule. 
Certaines scenes, comme celles d'Harpagon avec Ma- 
riane et avec son fils, comme celle dite « de la cas- 
sette » au cinqui&me acte, sont les plus comiques que 
Ton ait jamais vues sur aucun theatre. 

60 



UAVABB 

La piece ne plot pas dans sa nouv'eaute* parce que 
c'£tait one grande comedie en prose. Le public ne s'y 
habitoa qo'a la reprise et peu a pen. En verity, poor 
one fois je serais tente de dire qoe le public avail rai- 

son. Une grande comedie surtout comme I'Avare qui 
ne laisse pas d'&treun pen abstraite, one grande come- 
die d'aotre part ou il y a beaocoop de cooplets et aossi 
beaocoop de maximes et d'apophtegmes serait excel- 
lente en vers de Moliere* s'y ajosteraii ao mieox et 
sembSe les appeler etfait regretter qu'ils n*y soient pas. 

Cerfcaines podeors de gout son! singulieres et si Ton 
pent Ires bien-approuver Voltaire de blamer le mot de 
Frosioe : « JesaisTart de traire leshommes », ne pent- 
on pas s'etonnerqu'ii troove « maovaise plaisanterie » 
ce mot dela meme Frosine : « Je marierais, si je 1'avais 
entrepris, le Grand Tore avec la Repubiique de 
Venise » ? 

L'Avare a ete tres bien tradoit par Fielding qoi a 
ajoote plusieors traits fort heureux a ia piece de Mo- 
Here. Voltaire se moqoe avec raison d'un autre traduc- 
teor anglais qoi, donnant on avare do vivani encore de 
Moliere, ecrit dans sa preface : « Je crois pou voir dire 
sans vanite que Moliere n'a rien perdu enire mes mains. 
Jamais piece franc, aise n'a ete maniee par on de nos 
poetes, quelque niechant qu'il fut, qu'elle n'ait ete 
rendoe meilleure. Ce n'est nl faute d'invention, ni 
faote d'esprit que nous emprontons des Francais ; e'est 
par paresse. G'estaussi par paresse que je me sois servi 
de VAoare de Moliere. » II faot se garder de Fexces 
des meilleores choses et le pafcriotisme loi-meme peot 
faire dire parfois des sotiises. 

L'Avare est encore one des pieces les plus proverbiales 
de Moliere. JL'on dit cooramment on « Harpagon » 
poor dire on avare ? et « Sans dot ! » et « les beaox yeox 
de la cassette » sont passes dans la conversation coorante. 

61 



TARTUFFE 



Taetuffe passe, avec le Misanthrope, font le chef- 
d'oeuvre de Moliere. Gette piice, dont trbis actes 
avaient 6te p®6§ en 188/1 a Versailles, devant le Roi, 
avec applaudissement de celui-ci, fut jouee cette m&me 
annee tout entire devant le prince de Cond6 et tout 
aussitdt attaqu£e violemment par les divots faux ou 
vrais. Moliere n'osa pas la jouer sur son theatre et se 
contenta de la lire dans les compagnies. En 1667, il 
obtint du Roi nee permission verbale de la repr&enler 
et 1] la donna au public. B&s le lendemain de la pre- 
miere representation qui avail en sans doute beaucoup 
trop de succes, ie Premier President du Parlement de 
Paris, Guillaume de Lamoignon. l'interdit. C J est a cette 
occasion, dit Voltaire, sans garantir rauthenticite de 
Fanecdote (c< on pretend que »), que Moliere, s'adressant 
an public de sa seconde representation, lui dit : « Mes- 
sieurs, nous allions vous donner le Tariaffe, mais 
Monsieur le Premier President ne veut pas qu'on le 
joue. » Inutile de dire que Moliere etait trop prudent 
pour sacrifier ses infcerets a une saillie et que le mot n\ 
jamais 6te prononc6. Je le soupgonne d'etre de Voltaire 
Iui-m£me. II est assez joli pour &tre de lui. 

Quoi qu'il en soit, Moliere sollicitale Premier et pro- 
ds 



TARTUFFE 

testa devant lui qu'il nVvait eu nullement le dessein 
de moquer la religion, mais qu J il avail en an contraire 

celui de la d£fendre. « (Test pr&isemenf ce que je • 
yous reproche, repondit le Premier, Je vous reproche 
de defendre la religion dans 1111 th£&tre, qui n ? est pas 
nn lieu ou it soil convenable delad&endre. » Molj&re, 
dit-on ? fut un pen deconcertS. II multiplia les pri&res 
et les plain teB aupres do Roi, et la piece 5 enfin autorisfe 
aufchentiquement, fut joufe le 5 fewer 1689 el eut, 
chiffre extraordinaire pourl'epoque, quararite represen- 
tations consecutives. 

Comme I' Avare j Tartuffe estle tableau d'une famille 
eMv&siee ou pres de Fetre par le vice de.son chef. Le 
vice d'Orgon, c'est la beiise et la devotion etroite et 
Mehe qui acheve et consomme sa stupidite quand elle 
est exploitee parnn habile hypocrite on. phi lot par un 
hypocrite k moitie habile. G'est un drame tres noirqui 
se termine en comMie par un denouement accidentel. 

Des deux per sonnages principaux, a savoir le trom- 
peur et la dupe, c'est la dupe qui est le mieiix crayon- 
nee etqui « se tient » le rnieux. Dans la composition 
de son personnage du trompeur, Moliere a ete g&ne, 
servi aussi, mais tout cornpte fail plus g&n6 que servi ? 
par la necessite qu'il fat comique en menie temps 
qu'odieux et ily a peul-etre un leger flottement. 

La disposition de la piece elle-ineme prete k la dis- 
cussion. L'un des deux personnages priacipaux, Tar- 
tuffe, ne parait qu'au troisi&me acte et sans doute Fat- 
tente qu'on a de luiaugmente VeSet de son apparition 
sur le theatre ; mais encore est-il que cette attente est 
un peu prolongeeetdonne quelque impatience, ce qu'il 
faut toujours eViter au theatre. Moliere se defend sur ce 
point dans sa fameuse Preface en disant qu'il a voulu 
« mettre tout son art et tons ses soins pour bien dis- 
tinguer le personnage de lliypocrite d'avec celui du 

63 



EN USA NT MOLIERE 

vrai devot et qu'il a employe deux actes entiers a pre- 
parer la venue de son sceierat ». Voila qui est bien, 
mais sur ces deux actes il y en a un qui ne prepare 
point du tout la venue du sceierat et il n'y a que le 
premier qui la prepare, du reste avec un tres grand art. 
Pourquoi done ce second acte, dont la plus grande 
partie au moins est un pur remplissage ? Pourquoi cette 
longue scene de depit amoureux inutile a Taction et 
meme ou Mariane montre on peu un caractere qui 
n'est pas le sien et ou, encore, la puerilite des deux 
amoureux pourrait oter de Finteret qu'on a pour eux 
et par consequent de Finteret general de Fouvrage, et 
qui encore detonne dans Fouyrage, Tartuffe etant tres 
netlement une comedie realiste et la scene du depit 
amoureux ressortissant a la fantaisie de la comedie ita- 
lienne? 

Mon idee la-dessus est celie-ci : Moliere, avec raison 
peut-etre, voulant faire Tartuffe surtout odieux, n'a 
voulu le montrer dans le manege quotidien de son 
hypocrisie et de ses mines que par les discours de Do- 
rine, de Madame Perneile, de Cleante et d'Orgon, et ne 
le montrer lui-meme, en chair et en os, que dans trois 
scenes capitales : declaration a Etroire, malediction du 
fits, Tartuffe au pxege, et il a pense qu'ainsi Feilet serait 
plus grand et cela pourrait se discuter, et je suis sur 
que Shakespeare aurait montre Tartuffe de la premiere 
scene a la derniere, qu'il Faurait montre mangeant, bu- 
vaht, « rotant », ecrasant sa puce avec trop de colere, 
etc., et que Feffet eut ete aussi grand, peut-etre plus ; 
mais enCia Moliere, encore une fois peut-etre avec rai- 
son, a pease que Tartuffe, paraissant seulement en trois 
scenes essentielles, serait d'un art plus concentre* et 
plus fort ; soit, mais alors il fallait qiFil le tint eloigne 
de la scene pendant deux actes sur cinq et il ne pou- 
vait pas « preparer sa venue », e'est-a-dire faire parler 

64 



TARTUFFE 

de lui pendant deux actes tout enfiers ; il y aurait eu 
monotonte ; il ne pmivait (aire parler de lui que pen- 
dant un acte; restait done un acte k remplir de n'im- 
porte quoi ; Moliere Fa rempli d'une conrte scene k la 
fois essentielle et bien k sa place : Orgon proposant k 
sa fille Tartuffe pour epoux, et puis, etant a court, il 
Fa acheve de remplir par sa scene de depit amoureux 5 
qui, de quoi qu'en faveur de Moliere notre amour pour 
lui nous entretienne, doit etre reconnue comme faisant 
trou. 

II plut des Hbelles contreMoli&re Sl'occasson de Tar- 
tuffe et ii y a une literature de Tartuffe comme il y a 
une lilterature du Cid. Dans un de ces factums, l'au- 
teur, qui etait dit-on un cure de Paris, alia jusqu'i 
demander qu'on brulat Moliere, On reconnait la ces 
moyens de discussion qui ont toujours 6te employes 
par ions les partis. 

Tartuffe est la plus proverbiale peut-etre de toutes les 
comedies de Moliere. Le mot « Tartuile» estdevenu un 
nom generique pour designer un hypocrite de religion 
et meme un hypocrite de quelque nature qu'il soit. 
« Tartufferie » est un motconlinuellement usite. Beau- 
coup de mots sont devenus proverbes : « Serrer ma 
haire avec ma discipline. » — « ciel, pardoonez-lui 
comme je lui pardon ne. » — « II est de faux devots 
comme il est de Faux braves. » — « Le pauvre horn me ! » 
C'est Sa marque de la porteetl'une comedie que ses 
traits caracteristiques soient eternels ; e'est la marque 
aussi quelle ne corrige point, et le signe de sa gloire 
est le signe de sa vanite. 




MONSIEUR DE POURCEAUGNAC 



^s toutes les farces de Rtoli&re, Monsieur de Pour- 
ceaugnac est la plus bassement bouffonne et la 
moins spiritueile. Gette pi&ce, faitepourle Roi, estun 
spectacle pour laquais. La distance est immense entre 
Monsieur de Pourceaugnac et le Me'decin malgri lui, 
et meme entre Monsieur de Pourceaugnac et les Four- 
heries de Scapin. Gette farce fait meme fr&rrir quand 
on songe jusqu'oii il fallait que Moli&re s'abaiss&t pour 
plaire soit k la cour, soit au parterre. L'homme qui 
avait 6crit le Misanthrope et qui venait de jouer le Tar- 
tuffe ne pouvait ecrire Monsieur de Pourceaugnac 
qu'avec dugout, et pour qu'ilFecrivit, il fallait qu'il s'y 
sen tit forc£, de quoi 1'on ne peat que le plaindre. Je 
ne comprend pas Voltaire disant Apropos de Monsieur 
de Pourceaugnac — k propos de toute autre pi&ce de 
Moliere je comprendrais fort bien qu'il le dit — « II 
y a dans toutes les farces de Moli&re des scenes dignes 
de la haute com6die ; un honime sup^rieur, quand il 
hadine, ne peut s'empecher de badiner avec esprit. » II 
m'est impossible de voir dans Monsieur de Pourceau- 
gnac nl scfenes dignes de la haute comedie, ni badinage 
spirituel, ni m&me badinage et c'est haladinage qu'il 
faudrait dire. Je soupgonne encore une fois Voltaire 

66 



MONSIEUR BE POURCEAUGNAC 

de s'&tre dispense de lire Monsieur de Pourceaugnac 
avant d'en fcrire et cette fois ce n'est point du tout 

poor Fen bl&mer que je Yen soupconne. Ce que j'ap- 
prouve pleinement dans la demi-page de Voltaire sur 
Monsieur de Pourceaugnac, c'est ceci : <c On n'ecrivii 
pas contre Monsieur de Pourceaugnac ; on ne cherche 
k rabaisser les grands homines que quand ils veulent 
s'61ever ». 




LES AM ANTS MAGNIFIQUES 



Cette pifece, commandee h Moli&re par le Roi pour 
s'adapter &unes£rie de divertissements — il est in- 
calculable combien la faveur du Roi pour Moliere lui a 
fait perdre de temps a des niaiseries et a coute de chefs- 
d'oeuvre a notre pays — cette piece ne pouvait guere 6tre 
bonne et elle ne Test point. Gependant Moliere y a fait 
preuve d'ingeniosite, d'esprit et meme d'imagi nation. 
Gertaines scenes, celle par exemple ou Clitidas se fait 
adroitementarracherparlaprincesse Taveu que Sostrate 
aime celle-ci, et celle ou la princesse vent faire dire a, 
Sostrate quel est celui de ses amants qu'il luiconseilie 
d'epouser, font tout k fait songer a Marivaux et meme 
ne sont rien de moins qu'un module de marivaudage. 
II y a quelque part un petit discours sur Tastrologie 
qui est tout plein de bon sens spirituel, si bien qu'en 
verity on le dirait dirige contre la medecine : « Ma- 
dame, tous les esprits ne sont pas nes avec les qualites 
qu'il faul pour la d&icatesse de ces belles sciences qu'on 
nomme curieuses, et il y en a de si materiels, qu'ils ne 
peuvent aucunement comprendre ce que d aufcres con- 
Qoivent le plus facilement du monde. II n'est rien de 
plqs agreable, Madame, que toutes les grandes pro- 
messes de ces connaissances sublimes. Transformer 

68 



LES AM ANTS MAGNIFIQUES 

tout en or, faire vivre eternellemeiit, gueYir par des 
paroles, se faire aimer de qui Pon vent, savoir tous 
les secrets de Favenir, faire descendre, comrae on veut, 
du ciet sur des metaux des impressions de bonfaeur, 
commander aux demons, se faire des armees invisibles 
et des soldats involnerables : tout cela est charmant, sans 
doute ; et il y a des gens, qui n'ont aucune peine k en 
comprendre la possibility cela leur est le plus ais6 du 
monde h concevoir. Mais pour moi, je vous avoue que 
mon esprit grossier a quelque peine k le comprendre 
et a ie croire, et j'ai trouve* cela trop beau pour Sire veri- 
table. Toutes ces belles raisons de sympattaie, de force 
magn£tique et de vertu occulte sont si subtiles et deli- 
cates, qu'elles echappent k mon sens materiel, et, ^ans 
parler du reste, jamais il n'a et6 en ma puissance de con- 
cevoir comme on trouve ecrit darislecieljusqu'aux plus 
petites particularity dela fortune du moindre faomme. 
Quel rapport, quel commerce, quelle correspondance 
peut-ii y avoir entre nous etdes globes eloigned denotre 
terre d'une distance si effroyable? Et d'oi cette belle 
science enfin peut-elle etre venue aux hommes ? Quel 
dieu Fa revelee? Ou quelle experience Fa pu former 
de Fobservation de ce grand nombre d'astres qu'on n'a 
pu voir encore deuxjois dans la m^me disposition? » 
La pi&ce a quelque originalite encore en ceci qu'elle 
contient un role de fou de cour qui est tres spiritueL 
Gelui-ci, a la verite, n'est pas un fol proprement dit ; 
Moliere Fappelle, dans sa didascalie, un « plaisant de 
cour ». II est assez plaisant en effet. A Fastrologue qui 
Jui reproche de « donner de mauvaisesplaisanteries »: 
« Vous en parlez fcpt a voire aise, et le metier de plaisant 
rfestpas comme cehu de Fastrblogue. Bien mentir et 
bien plaisanter sont deux choses fort difKrentes, et il est 
bien pins facile de tromper les gens que de les fairs 
rire. » 

69 



EN LISA NT MOLIERE 

De Ffaomme de merite de la piece, Sostrate, il dit 
tres sagement en faisant le fol : « En verit6, c'est un 
homme qui me revient, un homme faitcommejeveux 
que les hommes soient faits : ne prenant point des 
manieres bruyantes et des tons : de voix assommants ; 
sage et pose* en toutes choses ; ne parlant jamais que 
Men A propos ; point prompt k decider ; point du tout 
exagerateur incommode ; et, quelques beaux vers que 
nos poetes lui aient recites, je ne lui ai jamais oul 
dire : « Voila qui est plus beau que tout ce qu'a 
jamais fait Homere » . Enfin c'est un homme pour qui 
je me sens de Finclination ; et si j'etais princesse, il ne 
serait pas malheureux, » 

Le portrait est joli. A qui, dans la pens^edeMoliere, 
s'appliquait-ii ? A rien sans doute qu'li un ideal. Quand 
on fait le portrait d'un sot, on fait un peu le portrait 
de tout le monde ; quand on fait le portrait d'un 
homme raisonnable, c'est du romanesque. Les Amants 
magnijiques contiennent une tres agreable traduction 
du Donee gratus eram d'Horace : 

— Quand je plaisais a tes yeux, 
J'etais content de ma vie, 

Et ne voyais rois ni dieux 
Bont le sort me fit envie, 

— Lors qu'a toute autre personne 
Me preTeraii ton ardeur, 
J'aurais quitte la couronne 

Pour r6gner dessus ton coeur. 

— Une autre a gueri mon &me 
Des feux que j'avais pour toi. 

— Un autre a veng^ ma flamme 
Des fstiblesses de ta foi. 

70 



IBS AMANTS MAGNJF1QUES 

— Gloris, qu'on vante si fort, 
M'aime dune ardeur fidele; 

Si ses yeux voulaient ma mort, 
Je mourrais content pour elle. 

— Myrtil, si digne d'envie, 

Me ch£rit plus que le jour, 

Et moi je perdrais la vie 
Pour lui montrer mon amour. 

— Mais si d'une douce ardeur 
Quelque renaissante trace 
Chassait Gloris de mon coeur 
Pour te remettre en sa place.., ? 

— Bien qu'ave'c pleine tendresse 

Myrtil me puisse cnerir, 
Avec toi, je le confesse, 
Je voudrais vivre et mourir. 

Cela est dans les interaiedes ; comme on ne les lit 
jamais, j'ai tenu a le citer comme page ihconnue de 
Moliere. En verity, je ne me serais pas absolution! 
eimiiye a Saint-Germain, le 8 fevrier 1670. 



s 



LE BOURGEOIS GENTILHOMME 



Daks le Bourgeois gentilhomme, Mo] iire a drap£, 
mais avec plus de gaieie, le meme ridicule que 
dans George Dandin, la fureur de sortir de sa sphere et 
de s'£lever au-dessus de la classe dont on est, et en un 
mot la vanite. Monsieur Jour dain ne respire que gentil- 
hommerie. II veut avoir les manieres d'un gentilhomme, 
le langage d'un gentilhomme, le faste d'un gen- 
tilhomme, les galanteries d'un gentilhomme et tons 
les ridicules d'un gentilhomme. « La quality 1'entete ; 
on ne le voit jamais sortir du grand seigneur ; dans le 
trillant commerce il se rneie sans cesse et ne cite 
jamais que due, prince ou princesse. » Et Fon voit 
que dans le Misanthrope, comme il lui est arrive* si 
souvent, Moliere a annonce' une piece qu'il projetait 
de faire. 

Le comique sortira tout naturellement du contraste 
entre sa rusticity fonciire et les distinctionset elegances 
d'emprunt qu'il etalera gauchement. Un pen" d'odieux 
aussi sera en luiparce que e'est une idee generate de 
Moliire et parfaitement juste que les travers, tous les 
travers et les plus difTerents les uns des autres, etarit 
des formes d^n 6go'isme aigu, rendent mechant, peu 
ou prou ; et de meme que fhomme infecte de sotte 

72 



LE BOURGEOIS GENTILHOMME 

devotion devient cruel en vers sa fille, de m£me I'homme 
feU de vanite devient mechant aussi a regard de sa 
fille, et si l'un veut faire epouser a sa fille une maniere 
de sacristain, 1'autre veut faire epouser k la sienne le 
fils du Grand Turc. 

La punition de I'homme vain sera, comme il est 
naturel, d'etre berne, exploite, dupe par tons ceux qui 
vivent de la vanite des a litres. 

Tout le. monde a remarque que les quatre premiers 
actes du Bourgeois gentilhomme sont simplement de 
comedie-bouiYe et que le cinquieme est decidement 
d'une invraisemblance extfavagante. II est vrai ; mais 
il se peut que Moliere ait voulu indiquer par la que, 
quand il s'agit de vanite, rien n'est impossible et rien 
n'est invraisemblable et que Ton peut persuader a 
I'homme vain les choses les plus folies pourvu qu'elles 
flattent sa vanite. Et il y a de la verite dans celte idee. 
La vanitd Aspire a tout et trouve de la satisfaction dans 
un rien. Et elie avale n'importe quoi. G'est le defaut 
humain qui a le plus d'estomac. 

Jean-Jacques Rousseau nous a revele que, dans le 
Bourgeois gentilhomme , c'est Dorante, 1'eeornifleur, 
qui a 1'interet puisqu'on se moque de sa dupe, et que 
Moliere est, ici comme toujours, du parti des voleurs. 
C'est raisonner h outrance. Le public parce qu'il rit de 
Monsieur Jourdain n'est pas absolument force d'etre 
amoureux de Dorante, non plus que parce qu'il rit 
d'Orgon il n'est force d'avoir tendresse d'ame pour 
Tartuffe. II n'est pas impossible qu'il trouve Jourdain 
ridicule 'et Dorante meprisable. Gette impartiality assez 
facile ne me paratt pas au-dessus de son intelligence* 

Louis XIV, au Bourgeois gentilhomme, « riait a 
s'en tenirles cotes », nous disent les coniemporains. II 
n'etait pas ce jour-la le roi bourgeois que Saint Simon 
dit qu'il etait. II laissait berner ses favoris. II est Vrai 

73 



EN LISANT MOLIERE 

qu'il laissait dauber aussi snr les marquis. Lui aiissi 
avait de Fimpartialite. Au fond il aimait qu'on se 
moqudt de tout le monde excepte* de lui et des minis- 
tres qu'il cfaoisissait. II voulait que Ton ne fut devout 
qu'au roi, que Ton n'aim4t que le roi et ? comme c'^tait 
son devoir, des vertus qu'il voulait qu'on out, il don- 
nait i'exemple. 




PSYCHE 



Ge qu'il y a demeilleur dans Psychd est deComeille. 
Molifere h'a ecrit que le premier acte, la premiere 
scene dot second et la premiere du troisieme. Le reste 
du texte pj^pjrenaent dit est. de Corheille. Les couplets 
& chanter sont de Quinault.. .Dans.ce qu'a feritMoli&re 
il y a de fort bonnes cfaoses. La schne oil le roi se 
s^pare de sa fille, r^damee par les dieux ? rappelle tout 
k fait, m£me par le style, VIphigSnie de Racine: 

Je ne veux point dans cette adversite 

Parer mon cceur d'insensibilite, 

Et cacher l'ennui qui me touche. 

Je renonce a la vanite 

De cette duret6 farouche 

Que I'on appeiie fermete ; 

Et de quelque fagtm qiron nomme 
Cette vive douleur don't je. res sens les coups, 
Je veux bien l'etater, ma fille, aux yeux de tous, 
Et dans le cceui 8 d'unroi motitrerle ccbu'rd'nn homme. 

Moli&re, dans P'sychi, se montre^ qnoique avec 
moins de maitrise que, dans Amphitryon et peut-efcre 
avec q-uelque negligence, trJs expert et trAs adroit 
encore en versification litre. Son style a des graces 
moelleuses et mesne,' si l'on veuty un pen molles, qui 
sont fort convenables au sujet. 11 est pur et tendre. On 

75 



EN LISANT MOLIERE 

peut efre etonne et sourire de quelques expressions uii 
pea hasardees : 

Un souris charge de douceurs 
Qui tend ies bras a tout le monde. 

Mais on prend plaisir a se chanter a soi-meine, avec 
un delicieux plaisir de 1'oreille el merne de F esprit, 
des vers com me cetix-ci ; 

Est~ce que Ton consulte au moment qu'on s'enflamme ? 

Choisit-on qui I on veut aimer? 

Et pour dormer toute son ame 
Regarde-t-on quel droit on a de vous charmer ? 

On sait que Psyche est tiree du roman de La Fon- 
taine donne I'annee precedente, roman que La Fontaine 
avait tire lui-meme d'ApuIee. Le roman de La Fon- 
taine, « aimable, quoique beaucoup trop allonge », 
comme dit tres bien Voltaire, a des graces naives qui 
laissent bien loin derriere elles la secheresse d'Apuiee. 
La pi6ce de Gorneille, Moliere et Quinault n'a pas pu 
£chappef a un inconvenient inherent a la maiiere, qui 
est que le sujet de Psyche est impropre au theatre et 
ne s'ajuste qu'au roman et au poeme, la scene capitale 
ne pouvant guereetre mise sur la scene. Aussi les deux 
derm'ers actes au moins sont tres languissants, mais 
enfin il y a partout de beaux vers. 11 n'y a pas a regret- 
ter que Moliere n'ait pas acheve cet ouvrage puisque 
Gorneilie y a mis des vers miraculetix; mais on peut 
6tre certain qu'acheve par Moliere il n'aiirait pas et& 
extremement au-dessous de ce qu'il est. 




LES FOURBERIES BE SCAPIN 



es Fourheries de Scapin sont une farce un pen Ion- 
gue et qui n'est pas interessante jusqu'a la iin, mais 
qui contient les scenes Jes plus puissamment bpuffon- 
nes, les plus marquees d'une verve gigantesque que 
Moliere ait trouvees dans son imagination comique. 
Quelques morceaux de cette piece sont empruntes au 
Pedant joui de Cyrano de Bergerac ; mais Moliere les 
a retrempees et reforgees en maitre, et s'il a dit ce que 
rapporte la tradition : « Je prends mon bien ou je le 
trouve » il a dit une chose fort imperijnente, mais qui 
pent etre tournee en compliment si Ton entend par la 
qu'il trouvait dans le Pe'dant jou£ des passages dignes 
d'etre signes de Moliere. 

Quoi qu'il en soit, les Fourheries de Scapin sont tres 
faaut dans l'echelle de la bouflbn aerie epique. Avec 
Yollaire je regrette que ce soit cette piece que Boileau 
ait citee com me type du bas comique ou il n'aurait pas 
voulu que Moliere se permit de descendre. 

II faut reconnaitre cependant ceci que les Fourheries 
de Scapin sont pent etre la seule piece ou Moliere nait 
fastigi aucun travers. Dans I 'Amour peintre meme, du 
reste charmant, il a berne un Bart hob et Bartholo 
merite toujours d'etre berne; dans la Qomtesse d'Escar- 

77 



EN LISANT M0L1ERE 

bagnas meme, il raille la vanite sotte d'une « femme de 
quality provinciate » ; dans Monsieur de Pourceaugnac 
m&me, du reste detestable, il y a une certaine vanite en- 
core, rustique et grossiere, qui y est passee par les verges. 
Dans les Fourheries de Scapirt il n'y a absolument que 
les machinations de valets fripons dupant des bourgeois 
home's. Voila ce que Ton pent dire contre -cette piece 
et alleguer comme justification de Boileau. Le rolede 
Scapin est si brillant qu'il s'est comme defache du 
groupe des valets fourbes, des Frontin, des Sbrigani, des 
Silvestre, des Labranche qui peuplent notf e theatre, et 
qu'il est devenu le type meme des valets de potence et 
Ton dit : « C'est un Scapin ; ce Scapin de Dupont » et 
meme : « C'est une scapinade ». C'est Scapin qui est 
devenu « Fourhum imperator » . Le mot : « Que diable 
allait-il fairedans cette galere? » est devenu proverbe, 
et il y a tant de galeres ou les hommes s'embarquent 
qu'il n'est pas etonnant qu'il y ait souvent lieu de l'ap- 
pliquer. 




LA COMTESSE D'ESGARBAGNAS 



Aim certain point de vue, la Comtesse d'Escarba- 
gnas est unique dans I'oeuvre de Moliere. G'est 
une etude -de moeurs . provinciates, A peine y avait- 
il quelques .traits rapides de moeurs de la province dans 
Monsieur <fe Pourceaugnac. La Gomtesse d'Escarha- 
gnas est tout enti&re en xnceurs provinciales. Void !e 
Vicomte, bel esprit de province, qni n'est point un sotj 
mais arrie>e, et qui en est encore a imiter Voiture dans 
un sonnet admirable comme contrefacon : 

G'est trop longtemps, Iris, me mettre k la torture : 
Et si je suis vos lois, je les blame tout bas 
De me forcer a taire un tourment que j'endure, 
Pour declarer un ma! que je ne ressens pas. 

Faut-i! que vos beaux yeux, a qui je rends les armes, 
Veuillent se divertir de mes tristes soupirs ? 
Et n'est-ce pas assez de souffrir pour vos charmeSj 
Sans me faire souffrir encor pour vos plaisirs ? 

C'en est trop a la fois que ce double marty-re ; 
Et ce qu'il v me faut taire, et ce qu'il me faut dire 
Exerce sur mon coeur pareille cruaute. 

1/ amour le met en feu, la contrainte le tue ; 
Et si par la pi tie vous n'^tes combattue, 
Je meurs et de la feinte, et de la ve>ite. 

79 



EN LISANT MOLlbm 

Voici Monsieur le Conseiller Tibaudier, plaisant de 
campagne, dout Cathos dirait : « C'est un Amilcar » ; 
beotten qui recherche curieusement Je sei attique, qui 
cullive la pointe a la nianiere d'un Le Fays ou d'un 
d'Assoucy et qui est admirable a tourner un billet ou 
lea poires de Bon Chretien s'opposent ingenieusement 
aux poires d'angoisse et a lier par des rimes peu inat- 
tendues des vers qui vont librement de cinq syllabes a 
quinze. 

Voici M. Harpin le receveur, violent, grossier, bru- 
tal, fils de paysan un peu verni, qui redevient paysan 
pur sous V empire de la colere, qui entasse les parbieu, 
les morbleu, les tetebleu, les ventrebieu, qui n'est point 
d'humeur a payer les violons pour faire danser les au- 
tres ; qui n'entend pas que la femme qu'il honore de ses 
faveurs, si titree qu'elle puisse etre, soit infidele a la 
fois a sa passion et a sa bourse et qui jure par tous les 
jurons de France que M. le receveur ne sera plus Mon- 
sieur le dorfneur. 

Et voici la Comtesse d'Escarbagnas elle-xneme, pre- 
tentieuse et a grands airs, Iriande de belle litterature, 
gourmanded'hommages, de respects et de galanteries, 
ne repoussant pas les marques sonnantes de J'estime 
que Ton (ait d'elle et qui a ce travers bien provincial 
de pretendre connaitre a fond Paris, et Ton ferait encore 
aujourd'hui une bonne conciedie sous ce titre : les Pa- 
rlsiens de Province. 

Tous ces types, bien groupes, forment un tableau 
plein de vie, d'une couleur ettd'un relief extraordinai- 
res et qui est divertissant a souhait. 

On peut supposer que Moli&re avait cette pi&ce dans 
un de ses poriefeuilles et assurement il Tavait dansj'es- 
prit en revenant de province a Paris. Comme il est 
regrettable que Moliere, qui avait tantpratiqu6 les pro- 
vinces pendant quinze ans, n'ait pas donne plus de pein- 

80 



LA COMTESSE D'ESQARBAGNAS 

tares des moeurs provinciales qu'il n'a fait! II a ete, a 
partir de i658, devore par la Cour et la Ville et il n'a 
presque peint que Tune et l'autre. Types generaux et 
qui ne sont pr£cisement d'aucun temps ni d'aucun lieu 
parce qu'ils sont de tous les lieux et de tous les temps ? 
types de Versailles, types de Paris , c'est touie la ma- 
ture de Voltaire. On voudrait plus. La grande lacune 
de la litterature franchise du xvn e siecle et du xvin e sie- 
cle encore (Rousseau excepte, mats Rousseau ne savait 
pas voir) est precisement de ne s'etre point occupe du 
tout de la France provinciale. C'est qu'eile l'ignorait. 
Mais Moliere la connaissait. Quel dommage ! 




LES FEMMES SAV ANTES 



Les Femmes savantes, comme VAvare, comme le 
Tartuffe, comme aussi le Malade Imaginaire, sont 
le tableau d'une famille desorganis^e par le travers de 
soii chef. Seulement, ici, le chef de famille e'est la 
femme et non plus le mari. Parce que Philaminte est 
£6rue de bel esprit tout va e'en dessus dessous dans la 
maison, et les jeunes filies, de diff^rentes fa$ons, ne sont 
bien 61ev6es ni Tune ni i'autre. 

Les Femmes savantes sont une com&lie trfes com- 
plexe et e'est meme la comedie la plus complexe de 
Moliere. II y a dans les Femmes savantes une comedie, 
une farce et une these. 

La comedie e'est Philaminte altiere et dominatrice 
qui a des pretentions a l'infaillibilit6, qui pretend mi- 
rier sa fille avec qui elle a choisi et qui en definitive 
eprouve cette defaite que e'est son mari si m6pris£ 
d'elle qui se troiive avoir eu raison et que e'est elle qui 
se trouve avoir ete aveugle et sotte. 

La farce, tres agreablement fondue avec la comedie 
et qui ne fait jamais disparate, e'est les poesies ridicules 
que Trissotin fait admirer des pedantes, la dispute et 
altercation des deux poetes, tout le r6Ie de Martine, la 
servante paysanne (tres differente des autres servantes 

82 



LES FEMMES SAV ANTES 

de Molifere lesqueEes sont des demi-bourgeoises) pro- 
verbiale et raisonneuse qui oppose le bon sens popu- 
laire aux pretentions de Philaminte ; tout le r61e enfin 
de B61ise, vieille fille nee un peu folle, rendue folle com- 
plement par la lecture des romans, et qui croit que 
tout homme qui Pa vue est amoureux d'elle. 

La th&se c'est la partie du r61e de Chrysale ou il 
recrimine centre les femmes savantes et mime contre 
celles qui s'instraisent. J'6tudierai plus loin cette sorte 
de revirement de Moiiere qui en ses commencements 
a fait soutenir la these de Fignorance des femmes par 
son personnage antipathique et qui maintenant fait 
soutenir la these de Fignorance des femmes par son per- 
sonnage gympathique. On pent soutenir du reste que 
Moliere ne s'est pas contredit et qu'au commencement 
de sa carri&re il a combattu Vexcis de la th&se favo- 
rable a Fignorance des femmes et qu'ik la fin de sa car- 
ri£re il a combattu Vexcis de la th&se favorable k Fins- 
truction des femmes et les exc&s de Fintellectualisme 
feminin lui-m&ne. Cette defense pent etre presentee 
avec habilet6 et d'une facon sp£cieuse. Qui a plaide le 
Mane, puis 1$ noir pent toujours dire que ce sont deux 
extremes qu'il a combattus pour que le lecteur s'arr&t&t 
en un milieu qui est la verity et la raison. Et c'est 
ainsi que se contredire c'est se completer. A ce compte 
il y a beaucoup de gens qui passent leur vie k se com- 
pleter. Mais ce genre d'apologie a toujours ceci contre 
lui qu'il est tin peu «rop facile. 

La pi&ce fut re^ue d'abord assez froidement, en rai- 
son de sa beauts. Voltaire donne de cette dtfaveor re- 
lative une raison qui me parait juste ? qui est que dans 
les Femmes savantes Moliere « attaquait un ridicule qui 
ne semble propre a rejouir ni le peuple ni la cour k qui 
ce ridicule paraissait etre egalement Stranger. » II est 
certain qu'il n'y a de femmes savantes ni dans le peu- 

S3 



EN LISANT MOLI&RE 

pie ni dans les classes sup6rieures, a quelque 6poque 
que 1'on soit, et que c'est un travers de la petite bour- 
geoisie et un peu de la grande; mais encore il faut 
observer peut-etre que le peu pie aime qu'on se moque 
des savants parce qu'on lui reproche son ignorance et 
que les gens des classes elevees ne laissent pas d'aimer 
cela aussi pour la meme raison ou une raison tres ana- 
logue, et les Femmes savantes plairont toujours a ceux 
qui n'ont point destruction, qui sont inrapables d'en 
acquerir et qui se vengent par en medire. Les Ch re- 
sales sont assez nombreux pour former un trhs bon pu- 
blic. 

J'observe dans les Femmes savantes des traces de 
Petat pathologique de Moliere, qui du resten'otaitrien 
a son g6nie. Jamais il ne fat plus agressif, probable- 
ment parce qu'il etait souflrant. II attaque presque 
nommement, et k coup sur de maniere que personne 
ne s'y trompe, Vahh& Cotin, peut-&tre Menage. Cli- 
tandre, qu'on pent conside>er comme representant 
Fauteur puisqu'il est le personnage sympathique, est 
continuelSement, k regard des auteurs mediocres, dans 
une sorte defureur; il les traite de « gredins » ; il 
les presente comme des ennemis publics; ilbranditle 
fouet de Juvenal contre ces pauvres diables assez inof- 
fensifs. 

Le fond meme de Fmtrigue qui consiste k montrer 
ies mauvais auteurs sous le role de coureurs de dots 
est assez faux : les auteurs de ce temps, petits ou grands, 
ne visaient qu'a des pensions du Roi ou des grands 
seigneurs ; jamais Boileau ne leur a reprochd de cher- 
cher as'enrichir par de beaux mariages. 

11 y a dans ies Femmes savantes une kpreti qui 
touche tres sou vent a i 'injustice. Oui, je crois ea &tre 
sur, Moliere est aigri parce qu'il est ma!ade. Voltaire 
jae songe pas a lui-m&me, comme aussi bien nous n'y 

84 



LBS FEMMES SAVANTES 

songeons jamais, mais il a raisoo quand il dit : a Les 
Femmes savantes condtiisirenl Gotia au tombeau 

comme les satires de Boileau rabbe* Cassaigne^ trisle 
effet d'une liberie plus dangereuse qu'utile et qui flatte 
plus la malignile humaine qu'elle n'i aspire le boa 

gout. La meilleure satire qu'on puisse faire des mau- 
vais poeies c'est de donner d'excellents ouvrages; 

Moliere et Despreaux n'avaiexii pas besoin d'y ajouter 
des inj sires . » 




LE MALADE IMAGINAIRE 



e fais sur le Malade imaginaire une observation 
analogue a une de celles que j'ai faites sur les 
Fernmes savantes, c'est que le Malade imaginaire est 
un melange de com^die et de farce. Moliere, pendant 
longtemps, donnait separement, d'un cote des farces, 
d'autre cdte* des comedies. Absolument maitre et sur 
de son g£nie on voit tres bien que vers la fin il faisait 
une synthese de ces deux genres et avec une habilete 
virifcablement souveraine. La peur maladive de la mort, 
travers tr&s repandu, tres ennuyeux pour les entours 
de celui qui en est atteint et tres lucratif pour mes- 
sieurs les m&iecins, voili pour la com^die. Conse- 
quences de ce travers, tres fScheuses pour celui qui 
Fa : il est exploite par des medecins apothicaires apres 
k la cur^e et par une epouse doucereuse qui fait sem- 
blant de le soigner; voila encore pour lacom^die. 

Medecins grotesques poussant jusqu'a Fextrava- 
gance leurs travers ordinaires ; servante gaillarde qui 
ne croit pas a la maladie de son maitre et qui y prend 
Foccasion de railleries cingl antes, de plaisanteries 
enormes et de bouffonneries gigantesques qu'elle joue 
pour son plaisir; voila pour la farce, et il est admi- 
rable combien la.comedie et la farce s'entremelent 
et s'entrelacent facilement, sans heurts et sans dispa- 

86 



LE MALADE IMAGINAIRE 

rates dans cette oeuvre corapos^e avec une excellence 
adresse. 

On s'est amuse ; car ce n'est guere je crois qu'un 

divertissement, a dire qu'Argan n'est pas un ma- 
lade imaginaire ? mais un vrai malade, a savoir un 
neurasthenique. Je le veux bien; mais comme dans 
la neurasthenie k Petat ordinaire il entre beaucoup 
d'un travers qui consiste a s'exagerer ses maux et du 
reste a exag^rer tout ce qui pent nous chagriner 9 il y 
a une telle part d'imagination dans la neurasthenie que 
le neurasthenique est un malade au moins a moitie 
imaginaire. 

li est a remarquer encore que la folie cc c£remonie » 
du Malade irnaginaire n'est point ires differente, les 
erudits en ont donn6 des preuves 5 de ce qu'etaient les 
veritables soutenances et receptions de ce temps-14 et 
qu'il n'y a eu, de la part de Moli^re, qu'une asses 
l£g6re exageration. 'II ne faut pas s'en £tonner. En 
tous les temps la reality burlesque 6gale l'imagination 
burlesque des auteurs comiques et quelquefois la de- 
passe. Le talent de Pauteur comique ou satirique est 
de d&n&ler dans les mceurs de son temps ce qui aux 
yeux des hommes de son temps parait naturel par 
Phabitude qu'iis en ont et qui paraifcra invraisem- 
blable jusqu'a Pextravagance aux generations sul~ 
vantes. Un Moliere qui naitrait maintenant trouverait 
dans nos moeurs actuelles des choses qu'il souligne- 
rait seulement d'un leger trait de ridicule et qui, dans 
cinquante ans, paraitraient le comble du grotesque, 11 
suffit de garder un chapeau dans son armoire et de le 
remettreau bout de trois ans sur sa tete pour qu'il soil 
tf &s ridicule. Le temps travailie pour les auteurs comi- 
ques en decuplant le comique qu'iis ont mis d'abord 
dans leurs portraits ou tableaux. Hippocrate a du dire 
cela dans le chapitre des cbapeaux. 

87 



LA GLOIRE DU DOME 

DU VAl-DE-GRACE 



'eglise du Val-'de- Grace fut constraite, sur Fordre 
de la reine-m^re, en accomplissement do voeu 
quelle avait fait de balir on monument niagnifique 
si Dieu mettait fin a la longue sterilite dont elle etait 
affligee et k laquelle mit un terme, au bout de vingt- 
deux ans de manage, la naissance du prince qui devait 
&tre Louis XIV. Une gloire, en termes de peinture, est 
la representation du ciel ouvert avec des personnes 
celestes, Dieu*,' anges, saints, etc. Mignard, le peintre 
celebre de Louis XIV, avait peint une gloire au dome 
de i'eglise du Val-de-Grace; Moliere fut prie de cele- 
brer en vers cefcte belle oeuvre d'art. Les premiers vers 
de ce poeme sont d'une pompeuse platitude que Ton 
pent considerer com me facheuse : 

Digne fruit de vingt ans de travaux somptueux, 

Aogusie batiment, temple rnajestueux, 

Dont le dome superbe, eieve dans la nue, 

Pare du grand Paris la uiaguilique vue, 

Et parmi tant d'objets semes de toutes parts, 

Du voyageur surpris prend les premiers regards... 

Les suivants, depuis : « Toi qui dans cette coupe. . . » 
88 



LA GLOIBE BU DdME DU VAl-DB-GRACB 

jusqu'a : « Mais des trois comme reine. . . » ne sont peut- 

eire pas aussi mauvais. Les suivants, depuis . « Mais 
des trois -comme reine » jusqu'a : « I! nous etaSe enfin » 
soel propremeal execrables ; 1'on y voit briiier des disti- 
cpies comme ceux-ci : 

Et poisse recevolr tons les grands ornements 
Qu'enfante un beau genie en ses accouchements, 

'Component avec art ces attraits, ces douceurs 
.Qui font a leurs legons un passage en nos coeurs. 

Les suivants, depuis : « II noos etale enfin » jus- 
quh : cc Nous la voyons ici doctemeot revetee... » 
gout bien meilleurs. lis cootieiinentce bean passage sur 
les plans, sur la distribution de 1'ombre et de la 
lumiere, sur le clair obscur, qui a ete justeraenl admire 
comme modele de vers techniques; et ceJte comparai- 
son de la fresque et de la peinture a Fhuile qui est 
tres forte, ires brillante, tres juste et qui est de venue 
classique : 

La fresque, dont la gr&ce a I'.autre preferee , 
Se conserve un eclat d'eternelie duree, 
Mais dont la promptitude et les brusques fiertes 
Veulent un grand genie a toucher ses beanies. 

De I' autre, qu'on connaft, la. traitable metbode 
Aux faiblesses d'un peintre aisement s'accommode ; 
La paresse de I'huile, atlanr avec lenteur, 
Du plus tardif genie attend la pesanteur: 
Elle sait secourir, par le temps qu'elle donne ? 
Les faux pas que pent faire no pinceau qui ta«onne ; 
Et sur ceite peinture on pent, pour (aire raieux, 
Revenir quand on veut f avec de nouveaux yeux. 



8 9 



E$ USANT MOLIERE 

Mais la fresque estpressante, et veut, sans complaisance, 

Qu'un peintre s'accommode a son impatience, 

La traite a sa maniere, et d'un travail soudain 

Saisisse le moment qu'elle donne a sa main : 

La severe rigueur de ce moment qui passe 

Aux erreurs d'un pinceau ne fait aucune grace ; 

Avec elle il nest point de retour a tenter, 

Et tout au premier coup se doit executer ; 

Elle veut un esprit ou se rencontre unie 

La pleine connaissance avec le grand genie, 

Secouru d'une main propre a le seconder 

Et maitresse de Tart jusqu'a le gourmander, 

line main prompte a suivre un beau feu qui la guide, 

Et dont, comme un eclair, la justesse rapide 

R6pande dans ses fonds, a grands traits non tates, 

De ses expressions les touchantes beautes. 

Les vers suivants — eloge du Roi et de 1 Colbert — 
sont generalement p6nibles a considerer, et il est d6sa- 
greable de rencontrer des lignes rimees, comme 
cellesrci : 

La grandeur y paratt, Tequite, la sagesse, 

La bonte, la puissance ; enfin ces traits font voir 

Ge que Tesprit de Thomme a peine a concevoir. 

L'apostrophe k Colbert qui termine Touvrage est 
d'un assez beau mouvement, mais fort melee. On y 
trouve avec desespoir des vers comme ceux-ci : 

A leurs reflexions tout entiers ils se donnent, 
Et ce n'est que par la qu'ils se perfectionnent. 

Mais on en rencontre aussi comme ceux-ci : 

Qui se donne a sa cour se derobe a son art ; 

Un esprit partag6 rarement s'y consomme, 

Et les empiois de feu demandent tout un homme. 

90 



LA GLOIRE DU DdME DU VAL-DB-GBACE 

1 Un ¥ers ? que Fob a toutes les raisons du monde de 
crolre de Boileau, est de Moliere et se trouve dans la 
Gloiredu Val-de-Grace : 

Et plein de son image, il se peiist en tons lieux: 

Ge que dit Boileau du poete on &u romancier ? Mo- 
liere le dit du peintre : 

...un peintre commun trooye une peine extreme , 

A sortir, dans ses airs, de 1' amour de soi-m&me ; 

De redites sans nombre i! fatigue les yeux, 

Et plein de son image, il se peint ei tons lieux. 

La Gfofr^ rfu Val-de-Gr&ce tout de 1669 et IMrl 

poitique de Boileau de 1676, et du reste Moliere &ant 
mort en 16789 c'est incontestablement a Moliere que 
le Ters appartient. Boileau 6tait parfaitement incapable 
de voler un vers ; il y a en dans cette affaire simple 
rencontre, on reminiscence inconsciente ; on peut-6tre 
Boileau a-t-il voulu reproduire expres, comme le trou- 
yant tres bon, un vers de Moliere qu'il savait bien que 
tout ie monde reconnaitrait ? et ce serait une allusion. 
Je penche pour cette derniere hypothese. Dans ces 
cas~iik ? nous meltons des guilleraets. Ce proc^de* n'6tait 
peut-£tre pas usite* du temps de Boileau. Tout; compte 
fait, cette piece si inegale semble etre due a la collabo- 
ration de Moliere et d© M. Tibaudier, 




SES ID&BS GENE RALES 



T||"ooiRE est un bourgeois de Paris de 1660. Toutes 
i?j_ ses idees generates sont celtes d'un bourgeois de 
Paris de 1660, moins 1'idee rellgieuse qui certaine- 
ment n 'etait pas puissanie chez les bourgeois de Paris 
de 1660 comme chez ceux de 1876; mais qui existait 
chez eux et qui chez Moliere (cootime dans Shake- 
speare, remarquez-le) n'existe pas. Moliere n'est pas 
athee militant et du resle ii n'aurait pas pu Fetre ; il 
n'est pas antidesste, mais il est essentiellement indiffe- 
rent a Fidee de Dieu et a toute idee religieuse. Les en- 
nemis de Moliere ont raison quand its lui reprochent 
Don Jaan et Tartaffe, a ia condition que de Sa critique 
froidement faite de ses pieces ik concluent, noh que 
Moliere etait contre Dieu, mais qu'il n'y songeait ja- 
mais, que Dieu etait completement etranger a son 
esprit. 

If est tres vrai, comme ce fut le principal grief des 
devots contre Don Jaan, que dans cette piece Moliere 
fait altaquer Dieu par un homme d'esprit et le fait d£- 
fendre parun imbecile. Faut il en conclure que Moliere 
est du cote de Don Juan? Non pas, ce me semble; 
puisque Don Juan, qui attaque Fidee de Dieu, est un 
coquin, que Moliere, tres 6videmment, bait et meprise. 

9 2 



SES IDJEES GENERALES 

Faut-il en conclure qu'il est avec Sganarelle qui de- 
fend Fidee de Dieo ? Non pas 9 re me semble, puisqne 
Sganarelle est tin imbecile. I! faut en conelure que 
Moliere na pas M blesse" im-meme de ce qu'il mettait 
le meprisdeBieu dans la bouche d'un sot, ce qui eut 9 
6videmment, Messe un eroyant ? et le tout prouve que 
Bieu est indifferent a Moliere. 

Quant a la faiiieuse scene do pauvre, « vqyez, diseot 
les defenseurs de Moliere, comme Moliere respecte et 
presqee exalte la religion, peisqu'il donne evidemment 
le beau role a Fhomme du people pieux, au pauvre 
qui aime mieux mourir de faini que de renier Bieu » . 
a Voyez, diseiit les critiques de Moliere. comme iVIo- 
liere donne le beau role a Don Juan qui, quoique ay ant 
Finferiorite dans sa querelle avec le pauvre, quoique 
vaincu par lui, lui donne cepeodant un louis « par 
amour de Fhumanite ». Cela vent; dire qu'il suffit 
d'humanite sans religion et avec irreligion pour etre 
charitable ! » 

Je dirai, moi 5 que Moliere donne un beau r61e ? 
somme toute, a tons les deux,ce qui prouve qu'il n'est 
pas hostile a Fidee de Dieu, mass qu'ii lui est indiffe- 
rent. Pour ce qui est de Findifference je dois convenir 
qu'elle y est bien. 

Dans Tartuffe Firreligion de Moliere ou si vous 
aimez mieux son aretigion eclate encore davantage. 
Brunetiere a raison, apres quelques auires, mais qui 
Favaient mis moins que lui en pleine lumiere, quand il 
dit qoe le personnage ridicule de Tartuffe, ce n'est pas 
Tartuffe, c'est Orgon, et que par consequent c'est sur 
Orgon que Moliere appelie la risee, II a raison. Tar- 
tuffe est un personnage odieux qui a quslqaes ridicules. 
Ce n'est done pas le personnage ridicule de la piece. 
Orgon est tout entier 'ridicule. II y a plus. Orgon 
n'est pas le seul personnage de la piece qui soit 

y3 



EN LISANT MOLIERE 

pieux et qui soit ridicule. Sa m&re est pieuse aussi et 
ridicule aussi et merne grotesque. Et il est remarquable 
que les personnages senses de la pifece, et ils sont nom- 
breux, n'ont pas Fair de savoir qu'une religion existe. 
Dans Tartuffe Dieu n'occupe la pens£e qued'un imbe- 
cile qui est Orgon, d'une vieille bete qui est Madame 
Pernelle et d'un coquin, Tartuffe, qui n'y croit certai- 
nement pas, et les honn&tes gens et les gens senses de la 
pi&ce, qui auraient quelques raisons d'en parler, n 7 en 
disent rien. 

II serait nature! qu'Elmire oppos&t aux tentatives de 
Tartuffe sa religion ; elle ne lui oppose que sa peur 
de FEnfer et encore avec une sorte de doute : 

Mais des arrets du ciel on nous fait tant de peur ! 

II serait naturel que Dorine — puisque Moli&re a 
fait d'elle un des deux philosophes de la piece — mon- 
trkt par un mot que, si elle meprise les simagrees de 
piet£, elle a un fonds solide de religion populaire, et ce 
mot elle ne le dit nulle part. 

II y a C16ante, dira-t-on. II y a Cteante, mais le role 
de CMante, on le sait et c'est historique, n'est qu'un 
paratonnerre, ajoute apr&s coup a F6difice, destine & le 
garantir contre les foudres de Fautorite ; et de plus 
Cteante preche tellement une devotion « humaine 9 
traitable », discrete, h petit bruit et sans bruit, qu'il a 
toujours Fair de dire le mot de Pauline a Polyeucte : 

Adorez-le dans Fombre et n'en teraoignez rien. 

Comme dirait Calvin, c'est un Nicodemite. 

Remarquez encore qu'Orgon a 6te « assote» par Tar- 
tuffe, soit ; mais qu'ilFa 6te primitivement par sa mfere, 
qui est une bete, mais qui n'est pas du tout une coquine, 
que Moliere semble avoir cr66 le r61e de Pernelle, sans 

94 



ses id£es generales 

importance dans la piece, uniqueraent pour indiquer 
cela et qu'il ressort assez vraisemblablement de la piece 
entiere qu'Orgon a ete par sa religion pridisposi k faire 
des sottises et rendu capable d'en faire ? par Tartuffe 
ameni k en faire en effet. 

L'impression generate que doit tirer de Tartuffe un 
esprit moyen, sain du reste et raisonnable, me semble 
celle-ci ? sans que j'exagere k rien : « Orgon est un 
liomme sense" et juste; mais i! a 6te* 6iev6 par une mere 
devote, il remonte par elle k ce temps passe' on Ton 
avait de la piet£ ; il a ete confie par cette mere a des 
professeurs de religion qui lui ont fait peur, terrible- 
ment, de 1'enfer ; ainsi instruit et dresse* il devient vic- 
time du premier hypocrite de religion venu et il de- 
vient b&te et il devient dur et il fait les pires sottises. 
C'est la religion qui a tort. » 

Car enfin restreindre Tartuffe k l'influence inexpli- 
cable de Tartuffe sur Orgon $ c'est evidemment ne pas la 
comprendre. 

Faut-il, encore, conclure de cela que Moliere est 
antireligieux? Non; mais qu'il a quelques- tendances 
antireligieuses et surtout qu'il lui est indifferent que 
de son Tartuffe on tire des arguments ou des senti- 
ments contre la religion elle-meme. II a ecrif Tartuffe 
non pas precis^ment en hostilite corilre la religion de 
son temps, mais sans scrupules k cet £gard ? sans les 
scrupules qui ? s'il les avait eus 9 l'auraient empecbe 
d'exrire une piece si facile k diriger, non seulement 
contre Phypocrisie mais contre la religion en soi. 

Tout indique que ce qu'on a appele" ie sens religieux 
n'&ait pas un sens de Moliere. 

Cette areligion exceptee (et encore ^indifference -en 
matiere religieuse commengait a fee repandre k cette 
epoque), toutesles idees generates de Moliere sont celles 
d'un bonn&te bourgeois de . Paris du milieu du xvai e 

95 



EN LISANT MOLIERE 

siede. Moliere les a eues toutes et semble n'avoir eu 
que celles-la. Ce son! des idees desens commun, dans 
la vraie signification du mot, de sens public et de sens 

moyen. (Test: 

il faut reflechir avant de parler et avant d'agir 
(J&tourdt) ; 

il faut parler pour se faire entendre et non pour se 
donner ia reputation d'artiste en paroles (Pricieuses); 

il ne faut pas avoir la peur maladive, la phobie d'etre 
mari trompe (Sganarelle); 

les importunssont insup portables ; ne soyez pas im- 
portun (Facheux); 

il ne faut pas elre libertin par mecbancete', on, par 
Feflfet du libertinage, devenir mechant (Don Juan); 

toute verite n'est pas bonne a dire et Fon se rend 
maiheureux par une trop rude franchise (Misan- 
thrope); 

il faut se mefier des gens qui parlent toujours au 
nom du Ciel (Tartujje); 

il ne faut pas epouser une jeune fille d'une classe 
superieure a la voire, surtout malgre elle (George Dan- 
din) ; 

il ne faut pas vouloir, soi-meme, sortir de sa sphere 
(Bourgeois gentilhomme) ; 

il ne faut pas avoir peur de la mort jusqu'a devenir 
« bonne vache a lait » des medecins. 

Voiia le bon sens populaire et bourgeois qui donne 
a Moliere toutes ses idees, qui anime et entretient con- 
tinuellement sa verve comique et qui domine tout son 
theatre. Pour coraprendre plus preci semen t, prenez 
justement les idees contraires ; vous verrez que tout ce 
que Moliere repousse, c'est une certaine generosite, 
une certaine elevation d'esprit et de cceur, un certain 
ideal : 

il faut rellechir avant de parler ; mais ne pas refle- 

9^ 



SES WiES GiNiRALES 

chir trop longuement avaot d'agir ; car on ne ferait 
rien on Pon ne ferait rien de genereux, le premier mou- 
vement, en general, 6tant le bon ; 

il faut ecrire et m&me parler avec agrement par cet 
amour du bien qui doii accompagiier tons les actes 
de notre vie pour.k rendre un pen noble et ne f&t-ce 
du reste que par politesse a Fegard de qui vous 
ecoute y . 

il faut avoir un souci, sinon jaloux, du moins atten- 
tif, de la digaite de son manage; 

il tie faut pas &tre importun ; mais il faut souffrir 
les importuns avec charite et c'est un filcheux aussi ceiui 
qui ne pent pas supporter les facheux; 

il ne faut pas croire que les libertins et les mechants 
soient heureux et se les peindre comme triomphants 
etimperturbables ; ils sont les plus malheureux des 
homines ; du reste il y a des Don Juan qui ne sont 
pas mechants et qui ne sont Don Juan que par bont6 
d'Ame, blamables encore du reste ; mais non defces- 
tabies ; 

il faut etre vertueux et franc et avoir le courage de 
la veHu et de la franchise et ceux qui sont ainsi ne 
sont pas ridicules et ii nefaut pas les ridiculiser; 

il faut ^couter avec deference ceux qui parlent de 
religion, tout en gardant son intelligence pour ne pas 
se kisser duper par eux s'ils sont hypocrites ; d' autre 
part la religion trop discrete et qui se cache est une 
tiedeur et une froideur assez meprisable ; « Jamais les 
saints ne se sont tus » ; 

il ne faut se laisser guider, pour le mariage, que 
par Pamour, ens'assurant bien, du reste, qu'il est reci- 
proque; 

il faut vouloir sortir de sa sphere, avec intelli- 
gence et par des moyens qui ne soient pas ridicules ; 

il faut avoir petir de la mort, de maniere a s'y pre- 



EN LISANT MOLIERE 

parer de telle sorfce qu'elle soil noble ; et du reste il 
faut respecter les medecins, tout en les distinguant 
des charlatans, et encore il faut savoir qu'an peu de 
charlatanisme est necessaire a Fexercice de leur 
metier. 

Si vous prenez un a un tons ces contraires des idees 
de Moliere, vons apercevez que ce sont des idees qui 
s'eloignent, des idees bourgeoises, que ce sont des idees 
d'hommes gejiereux, un pen chevaleresques, ou de 
philosophes spiritualistes, ou d'artistes ; que chacune 
d'elles vise un certain ideal ; que, fussent-elles de 
nature k preter a quelque contestation, elies ne sont 
pas plates ; elles ne sont pas mediocres ; elles ont 
quelque chose, toutes, ou d'un peu eleve, ou d'un 
peu rare, oil d'un peu charitable, ou d'un peu indul- 
gent et cordial; qu'elles ne sont pas celles de la 
moyenne de Fhumanite ; qu'elles ne sont pas celles 
des « betes du troupeau », comme disait Nietzsche, 
qu'elles appartiennent k la doctrine des forts ; et la 
preuve sera peut-etre faite du bourgeoisisme de Mo- 
liere. 

Moliere est le Sancho Panca de la France et il sem- 
ble avoir sans cesse devant lui un Don Quichotte a 
qui il s'oppose et qu'il a pour « antipathie » ou pour 
■antipode. J'accorde qu'il y a cette difference entre 
Sancho et lui qu'en sa qualite d'homme de genie il 
n'emprunte pas ses proverbes a la foule anonyme ; 
mais qu'il cree des proverbes ; qu'il ne prend pas a 
son compte les maximes de la sagesse des nations ; 
mais qu'il lui en fournit. 

Je ne vois que deux points ou Moliere n'ait pas ete 
completement ou nettement Finterprete du public 
bourgeois de son temps (et du reste du public bour- 
geois de toutes les epoques). II a £te un peu firm- 
niste ; il a soutenu les droits de la jeune fille et de la 

9 8 



SES IDEES GENERALES 

jeune femme. II a soutenu que la jeune fille, d'unepart 
devaii eire elevee librement, avec un grand respect 
de son autonomie s de son independence, de sa person- 
nalite ; d'autre part devait etre solidement et liberale- 
ment instraite et non retenue soignensement dans 
Fignorance de mani&re « k la raidreidiote an tant qu'il 
se pourrait » . C'est dans I'Scole des maris qu'il a sou- 
tenu cette premiere these et dans Pltcole des femmes 
qu'il a soutenu cette seconde etvoila 5 certainement, qui 
n'etait pas idees de bourgeois du Marais en 1660 ni 
meme beaucoup plus tard. 

Oui, mais voyez un pee. De ces deux theses qu'il 
soutenait en 1661 et 1662, il a soutenu precisement 
le' contraire en 1672 dans les Femmes savantes, de 
telle sorte que les arguments de SganarelJe et d'Arnol- 
phe, presentes comme ridicules en 1661-1662, revien- 
nent, mais presenter comme ties raisonnables, dans la 
botiche de Chrysale, en 1672. 

II y a nieme, de 1661 a 1662, et de 1662 k 1672, 
une progression, une marcbe du moins assez curieuse. 
Dans V&cole des maris, Moliere soutient et qu'il faut 
donner une education tr&s libre et tres liberate aux 
jeunes lilies, et qu'une jeune fille elevee ainsi poiirra 
tres bien et tres raisonnablement et avec plaisir epou- 
ser un sexagenaire. Dans PBcole des femmes, Mo- 
liere soutient encore qu'il faut donner une education 
Siberale et genereuse aux jeunes filles ; mais il ne mon- 
tre plus — et c'est assez le contraire meme — une 
jeune fille epousant avec joie un quadragenaire. II y a 
dejk une modification de la pensee de Moliere et Mo- 
liere a sans doute senti que le public avait peu goute 
le mariage de sa jeune fille avec son barbon... 

On me dira : mais non ! Ce que le duel Arnolphe- 
Agnes demon tre, c'est qu' Agnes ne peut pas souffrir 
Arnolphe pr6cisement parce qu'Arnolphe Fa mainte- 

99 



EN LISANT MOLIERE 

nue dans Fignoranceet « l'idiotie », c'est qu'Arnolphe 
a choisi le plus mauvais moyen pour se faire aimer, 
c'est que les jeunes filles ne pouvant aimer un homme 
&g& que pour ses qualites intellectuelles et que, par 
consequent, k la condition d'etre intellectuelles elles- 
m&mes, Arnolphe, en retenaiit Agn&s dans Fignorance, 
a ecarte la seule chance qu'il eut de pouvoir 6tre aim6 ; 
que, s'il avait instruit Agn&s il le serait peut-&tre comme 
FAriste de t'ficole des maris et que, done, t'&ole des 
femmes ne contredit pas la th&se de I'&cole des maris, 
mais la confirm e. 

— 11 est vrai, mais cette th&se eut 6t& bien plus con- 
firmee encore, si, a Arnolphe, non aipa6 parce qu'ila 
laiss6 Agn&s k Fetat de nature, etait oppos6 un homme 
de son kge qui serait aim6 d'une jeune fille elevie intel- 
lectuellement, et c'est ce qui etait indique et c'est ce que 
Moliere n'a pas fait et c'est ce qu'il semble avoir £vit6. 

Je crois done pouvoir maintenir que, de V&cote des 
maris a rficole des femmes, il y a une modification 
de la pensee de Moliere ou plutot une premifere con- 
cession faite k son public, un premier ralliement k For- 
ni&re, si Ton me permet le mot. 

Et de VfLcole des femmes aux Femmes savantes il y 
a revirement complet. Dans les Femmes savantes, c'est 
Finstruction des femmes que Moliere fait violemment 
attaquer par son personnage sympathique juste au 
contraire de son attitude d'atttrefois quand il faisait 
attaquer Finstruction des femmes par ses personnages 
ridicules ; et Chrysale dit maintenant pour &tre ap- 
plaudi juste ce que disait Arnolphe pr6sent6 comme 
grotesque. Arnolphe disait : 

Mais une femme habile est un mauvais presage, 
Et je sais ce qu'il coute a de certaines gens, 
Pour avoir pris les leurs avfcc tropde talents. 

100 



SES WEES GfiNERAL&S 
et Chrysale dil : 

II n'est pas bien honn&te et pour beaucoup de causes, 
Qu'une femme etudie et sache tant de choses. 

Moliere s'est completement retourne. II s'est lai$s6 
p^netrer a 1'influence de son public, comme ce per- 
sonnage politique qui disait: « II faut bien queje les 
suive puisque je suis leur chef ». 

Peut-eire aussi que Moliere, solitaire, j'en tends 
Moliere parcourant les provinces et n'ayant jamais ou 
ay ant rarement quelqu'un avec qui il put echanger 
une pensee, avait quelques idees k lui, qui depassaient 
son temps, que, les apportant a Paris, il les a 6mises 
d'abord, tres ing6nument, qu'averti par une certaine 
resistance de son public, il les a retirees et qu'il s'est 
habitue insensiblercient, comme aussi bien le voulait 
le fond de sa nature, a avoir les idees de tout le 
monde. 

Sur un autre point Moliere semble peufc-etre smear- 
ier de 1 'opinion generate du public de bourgeois pour 
lequel il travaille et dont il s'inspire. II est toujours 
(excepts dans I'Mcole des maris) pour le manage 
d'amour, pour le manage jeuoe, pour le manage 
entre jeunes gens qui s'aiment, il est toujours contre 
le mariage disproportion ne. Geci n'est pas bourgeois, 
ceci est romantique, ceci est shakespearien ; ceci a 
&t& demonir^ romanesque et romantique et attaque 
avec la derniere violence par M. Paul Adam, apotre, 
en cette circonstance, du bourgeoisisme et du manage 
d'argent 1 . II faut tenir compte a Moliere de cette 
« geneVosite" », de ce sentiment qui n'est pas plat et 
vulgaire, de ce qu'il s'est eioigne en ceci de cette pru- 
dence bonteuse par ou les races et les nations se con- 

i. Preface de Stephanie. 

lOI 



EN LISANT MOLIERE 

damneraient k mort; cependantje ne croispas que, sur 
ce point, il se soit beaucoup ecarte de Fopinion ou du 
sentiment general de son public. D'abord il est dans, 
la tradition de la comedie italienne et de la comedie 
frangaise auxquelles son public est fort habitue. 
Ensuite, aucun public ne serait avec Fauteur qui, sur 
la sc&ne, presenterait le mariage disproportion^ ou le 
mariage d'argent comme etant des choses agreables k 
considerer. Ceux memes qui ont fait ou qui se pr6pa- 
rent a faire un mariage de ce genre ne songent qu'a 
plaider pour eux la circonstance exceptionnelle et ne 
voudraient pas que la chose fut <6rigee en regie gene- 
rale. Tout le monde sent que le mariage d'amour entre 
jeunes gens, malgre certains inconv&aients qu'il pent 
avoir, est, somme toute, le voeu de la raison comme 
de la nature et est encore ce qu'il y a de plus sain, de 
plus droit et de plus favorable k la sant6 generate de 
la tribu. 

Si le public voit avec plaisir, malgr£ Fimmoralite 
de ce spectacle, le jeune homme qui a epous£ une 
fille pour son argent devenir un mari trompe, F homme 
d'age qui a epouse une jeune fille avoir le meme sort, 
c'est qu'il les consid&re comme etant sortis dela norme 
et comme justement punis d'en etre sortis. 

Le public n'aime pas precisement la raison, ilaime 
les passions saines, ce que j'appellerai les justes pas- 
sions, et Fon ne peut gu&re le condamner de les 
aimer, 

Moliere partisan et defenseur du mariage jeune et 
du mariage d'amour ne contrarie done pas son public 
et se sent coude a coude avec lui. 

Du reste, pour etre complet, disons un peu le 
contraire de ce que nous venons de dire (c'est la seule 
maniere d'etre complet) et faisons remarquer qu'il y 
a, meme au point de vue des idees, plusieurs Moliere, 

102 



SES WEES GENERA LES 

comme aussi bien il serait bien petit s r il n'£tait qu 9 un. 

II y a un Moliere qui fait son metier et qui amuse son 
public avec des bouffonneries et des gaudrioles du 
reste admirables. Et il y a un Moliere qui voudrait 
echapper k son metier et qui ecrit le Misanthrope, 
trap averti et imp fin pour ne pas savoir que le Misan- 
thrope ne fera pas d'argent et ne sera pas compris. II 
y a un Moliere qui fait sa matiere des idees les plus 
rebattues dela moyenne ciasse de son temps. Et ii y 
a un Moliere qui a de la generosite dans la pensee et 
qui reve de manages d'amour, qui reve d'education 
liberate et confiante aux bons iniereis de la nature 
liumaine, qui reve de belle franchise et de vertu ne 
craigoant pas de se montrer. II condamne en definitive 
Alceste : mais il n ? a pas laisse de mettre dans Alceste 
beaucoup de lei et de ce qu'il avait de meilleur. 

a Ne voyez-vous pas 5 pourrait-on dire, que Moliere 
est un Don Quichotte qui se deguise en Sancho Pan$a 
et que le vrai Moliere, c'est Doe. Quichotte ? » Ge 
serait. aller infiniment trop loin ; mais on n'exagererait 
pas '-beaucoup a dire que Moliere est un Sancho qui a 
pour Don Quichotte une secrete estime, qu'il lui arrive 
de laisser percer. 

Ceci dit pour poursuivrela nuance et pour etre juste, 
puisque la yerite est dans les nuances, revenons et 
clisons qu'en son ensemble et en sa couleur generate 
Moliere estl'homme du bon sens rnoyen, rhommede 
pensee impersonnelle, qui pense ce que tout le monde 
pense, ou qui se resigne a ne penser que cela et qui, 
si tant est qu'il s'y resigne , se trouve assez a l'aise 
dans cette resignation. 

On a quelquefois, Ferdinand Bruneti&re surtout et 
avec un 'admirable talent, - presente Moliere comme 
un philosophe de la nature, se rattachant a Rabelais 
(xum part et a Diderot, et un pen a Rousseau de J'au- 

io3 



EN LISANT MOLIERE 

ire, comme un homme qui croit a la bont6 infaillible 
de la nature, qui faitdela nature notre vraiet sur guide 
et qui veut ramener Fhumariite a la nature et a obeir 
toujours a sa voix. On a dit que dans Moliere les pH- 
jug£s sociaux sont vaincus par la nature ; — que 
dans Moliere ceux qui veuient contrarier la nature 
de quelq^e fagon que ce soit, sont tous ridicuiises ; — 
que dans Moliere tous ceux qui suivent le raouvement 
nature! et les enseignements directs de la nature son! 
tous personnages sympaihiques. 

Dans ces trois affirmations, il n'y a, a mon avis, 
rien de vrai. On nous dit: « La grande lecon a la fois 
d'estfa^tique et de morale que nous donne la comedie 
de Moli&re, c'est qu'il faut nous soumettre et si nous le 
pouvons nous conformer a la nature. Par la, par 
l'lntention d'imiter fidelement la nature, s'expUquent, 
dans le theatre de Moliere, la subordination des situa- 
tions aux caractferes, Ja simplicity de ses intrigues, 
Pinsuffisance de ses denouements qui, justement parce 
qu'iis n'en sont pas, ressemblent d'autant plus a la vie, 
oil rien ne commence et rien ne finite » 

Ceci ne prouve aucunement que Moliere veuille 
qvfon ob£isse, dans la vie, aux suggestions de Is* 
nature ; il prouve seuteraent que, comme aaieur, ii 
veut peindre ia vie telle qu'elie est plutot que suivre le 
inouvement de son imagination. II n'y a nullement Ik 
une lecon de natarisme. On pourrait meme dire sans 
paradoxe que cette m£thode de travail de Moliere est 
au contraire, si elle est quelque chose comme legon, 
une lecon antinaturiste. Car si Moli&re 6tait convaincu 
que rhomme doit suivre son mouvement natural, 
Moli&re, dans sa vie a lui et c'est-a-dire dans sa vie 
d'auteur, suivrait son mouvement natural d'auteur ; il 
s'abandormerait a son imagination au lieu de s'assu- 
jettir a l'objet, ce qui est une contrainte. De la methode 



SES IDgES GEN$RALE$ 

de travail de Moliere il faudrait done plutot conclure 
qu'il est partisan de 1'effort, de Fassujettisseinent 
volontaire a quelque chose qui est en dehors de nous, 
que non pas qui! Test de rabandonnenient aux ins- 
tincts de la nature. 

Mais peut-etre, me dira-t-on, le mouvemaent nature! 
de Moliere etait justement de s'assujettir a Tobjet. L'on 
n'eri sait rien du tout, repondrai-je ? puisque Moliere a 
toit autantde pieces ous'abandonne, s'etaleet joueson 
imagination debridee, je parle de ses farces, qu'il en a 
4crit ou il a vouiu etie le serviteur fidele et exact de ce 
que le monde presentait a son regard ; et par conse- 
quent je suis autorise a dire que e'est quand il s'aban- 
donne qu'il est instinctif, que e'est quand il est soumis 
a 1'objet qu'il se donne une discipline et que, s'etant 
donne cette discipline dans ses meilieurs ouvrages ? il a 
donne plutot iecon de discipline que d'abandonnement 
it la nature. Mais e'est peut-etre un peu subtiliser et 
j'en reviens a dire simpfement que de la m&hode de 
travail de Moliere on ne pent tirer aucune conclusion 
sur ses tendances philosophiques. 

II y a apparence par exemple que d^ns se? plus 
grands ouvrages Corneille a, lui aussi, subordonne les 
situations aux caracteres, et Ton ne croit pas gen^rale- 
ment qu'il soit professeur d'abandonnement ingenu ila 
bonne loi naturelle. 

A proposdeces memesprejuges sociaux que Moliere 
aurait combattus et vaincus, on nous dit encore : « En- 
tre tant de moyens qu'il y a de provoquer le rire, si 
Moliere savait trop bien son metier pour en avoir d&- 
daigne aucun sans en excepter les plus vulgaires, il y 
en a pourtant un qu'il prelere, et ce moyen, e'est celui 
qui consiste a nous egayer aux depens des conventions 
et prejug^s vaincus par la toute-puissance de la na- 
ture. » 

io5 



EN LISANT M0L1EHB 

Je ne vois guere cela et je voudrais que Ton m'en 
donnat des exemples et Ton ne m'en donne point, ce 
qui me force a en chercher. 

Moliere, c'est le prejuge vaincu. Ou cela? Dans les 
Pricieuses ridicules? Le jargon precieux est~il un pre- 
jug6?Non, il est une excentricite, ce qui est prexise- 
ment le contraire. Et par quoi est-il vaincu ? Par la 
toute-puissance de la nature ?Non ; par une farce jouee 
k des pecques par leurs amants dedaignes. II n'y a la 
aucune revanche de la nature. 

Dans VEcole des maris ? La crainte d'etre cocu n'est 

pas un prejuge, une convention sociale, c'est un tra- 

vers, une manie, une obsession, et c'est precisement 

' cette obsession, cette manie, cette phobie qui est na- 

turelle et que Moliere ridiculise. 

Dans I'HScote des femmes? L'egoi'sme feroce n'est 
pasun prejuge* social, n'est pas une convention sociale, 
c'est un vice naturel, c'est m&me la nature en soi. 
Or c'est 1'egoisme qui dans V&cole des femmes est 
vaincu. 

On me dira que d'autre part Agnes ; aussi est un 
egoisme feroce et qu'elle est victorieuse. Sans doute ; 
mais concluez qu'il n'y a "pas dans VEcole des femmes 
de prejug6 du tout, mais deux forces de la nature, iden- 
tiques Tune a l'autre qui se bat tent l'une contre P autre; 
et celle qui 1'emporte ce n'est. nullement sur un prejuge 
qu'elle est victorieuse. 

Dans Don Juan? Pourrait-on me dire quel est le 
prejuge social qui est battu en breche dans Don Juan ? 
II n'y a la que des vices : libertinage, mechancet^, 
fourberie. Ce sont des mouveraents naturels s'i! en est 
et ils sont vaincus et ce sont eux qui sont vaincus par 
une intervention divine. De duel entre la nature et 
la convention sociale. pas pour une obole ; et si vous 
me dites que ce que Don Juan attaque, ruine, pudeur, 

106 



SES IDEES GiNEEALES 

fidelite conjugate, aulorit^ pateraelle, religion, sont des 
prejuges sociaux, eh bien, ce sont eux prlcisement qui 
sont vainqueurs et venges. 

Dans le Misanthrope ? Ici il y a line lutte entre la 
convention sociale representee par Philinte et aussi 
par Celimene et le mouvement nature! repr^sente par 
Alceste. Ge sont bien les civilises contre l'homme des 
bois. Seulement c'est le mouvement naturel qui est 
vaincu ; c'est Thomme des bois qui a le dessous. Je ne 
vois pas encore ici « les prejuges et les conventions 
vaincus par la toute-puissance de la nature » . 

Dans le Tartuffe? Ici il n'y a aucune convention, 
aucun prejuge. II n'y a que de la nature, il n'y a 
que des passions natureiies, sentiment religieux pen 
eclaire et surfcout peur de l'enfer cfiez Orgon, avi~ 
dite, luxure chez Tartuffe, vaincues par une interven- 
tion royale. Et si Ton me dil que le sentiment reli- 
gieux est un prejuge social, on conviendra qu'ii n'est 
pas vaincu dans le Tartuffe et que 14 encore Moliere 
a manqu£ « le moyen de nous egayer qu'il prefere » . 

Dans VAvare ? II n'y a dans VAvare que la pein- 
ture d'un Yice et de ses consequences soit comiques 
soit tout pres d'etre tragiques. Rien de plus. Et si par 
une impropriate de mots l'on appelait l'avarice un 
prejug6 social ? je dirai que dans I'Avare ce pretendu 
prejuge n'est nullement en lutte avec une force de la 
nature, puisqu ? i! n'est en lutte avec rien, et n'est nulle- 
ment vaincu par une force de la nature, puisqu'il n'est 
vaincu par rien du tout. L'auteur nous fait rire par 
1'exposition pure et simple de ce vice dans tout §m 
detail et non en le faisant battre par quoi que ce soit. 

Dans George Dandin ? Ou est le prejuge, ou est la 
convention ? II n'y a que des forces natureiles luttant 
l'une contre 1'autre comme quand il s'agissait d'Ar- 
nolphe et d'Agnes : passion de possession chez Dandin, 

107 



EN LISANT MOLJEKE 

passion d'independance chez Angelique. Et laquelle 
de ces passions est vaincue et ridiculise'e? La plus 
sotte, celledu mari qui secroitpossesseurde sa femme, 
patce que, contre son gre k elle, il Fa rachet^e. Diia- 
t-on que la passion de possession, la passion de pro- 
prietaire chez un mari est un prejuge' social ? Point 
du tout. Elle est une passion qui s'appuie sur uh pre- 
juge* ; mais ce n'est pas le prejuge' que Moliere com- 
bat (relisez) et qu'il fait battre. II n'y a rien contre le 
mariage mime dans le langage d'Angelique, il y a la 
revendication d'independance d'une femme qui a et£ 
e'pous^e contre sa volonte* et qui, par consequent, ne 
s'est engaged k rien. On confessera que c'est un peu 
different. II n'y a aucune lutte entre la convention 
sociale et « la nature » dans George Dandin. 

Dans le$ Femmes savantes? Oh est le prejuge\ ou 
est la convention? II y a une passion, parfaitement 
nalurelle, qui est la demangeaison d'avoir de 1'esprit 
et de savourer le sentiment de la superiority que cela 
vous donne sur les autres. C'est une passion tres nalu- 
relle; on la trouve k chaque instant dans le peuple. 
Elle est la libido sciendi, accompagnee de sa cause qui 
est la vanite\ Et cette passion est vaincue et ridiculisee. 
Par vanite, Philaminte a voulu avoir pour gendre un 
brillant homme de leitres. Ce briliant homme de 
lettres &ait un pleutre. C'est dans sa vanite* que Phila- 
minte est punie. 

— Mais il y a unprejuge dans les Femmes savantes. 
Ce prejuge, dont Chrysale est sature*, c'est Thorreur 
des bourgeois pour 1'instruction des femmes et parti- 
culierement des maris pour ffnstruction des femmes. 

— Oui bien, mais c'est pr^cisement ce prejuge* qui, 
dans les Femmes savantes, n'est pas ridiculise\.mais est 
epouse' , et qui n'est pas vaincu, mais qui est vainqueur. 

Dans le Malade imaginaire ? 

jo8 



SES IDEES*GENERALES 

— Cetle fois, vous en conviendrez, dans le Malade 
imaginaire f Moliere s'attaque a tin prejug6 : la con- 
fiance en la medecine. 

— Non pas precisement, ce me semble ; il s'atta- 
que a une passion et furieusement naturelle qui est la 
peur de la mort. Argan est entre les mains des Dia- 
foirus perinde ac cadaver par peur de la mort, comme 
Orgon est entre les* mains des Tartuffe par peur de 
Fenfer. II me semble que c'est bien la le fond du Ma- 
lade imaginaire. C'est precisement pour cela que son 
frere, en bon dialecticien, combattant sa passion par 
sa passion m&me, lui represente qu'en se droguant 
comme il fait, il risque d'abreger ses jours : Une grande 
marque que vous vous portez hlen et que vous avez un 
corps parfaiiement hien compose", cest qaavec tons les 
soitis que vous avez pris, vous navez pu parvenir en- 
core a gater la bonti de voire temperament ei que vous 
h'Stes point crevi de toutes les midecines quon vous a 
fait prendre. , . Si vous ny prenez garde, Monsieur Pur- 
gon prendra tant de soin de vous, quil vous enverra en 
i autre monde. Voila le fond du Malade imaginaire: 
la peur de la mort mene a la mort et par consequent 
doit &tre combattue par une peur raisonnable, judi- 
cieuse et reHechie de la mort. 

— Cependant Beralde attaque les m&iecms eux- 
memes et les nie. 

— Sans doute ; mais d'abord il ne ies nie que pour 
le temps ou il est et il faut bien noter cela : « Les res- 
sorts de notre machine sont des mysteres, jusqu r ici, 
ou les hommes ne voient goutte. » Et ensuite c'est une. 
n^cessite de son argumentation qu'il nie ies medecins. 
11 vient de dire ce que j'ai transcrit, que les drogues 
sont dangereuses (ce qu'on omet toujours quand on le 
cite oubliant que c*est la base meme de son raisonne- 
ment). Or pour que son raisonnement soit probant il 

109 



EN LISANT M0L1ERE 

faut qu'il ne soit pas vrai que les medecins savent gue- 
Hr, et que d&s lors il ne reste de la medecine que le 
danger qu'il yaase gorger de substances dangereuses. 
De la la n&essite pour Beralde de nier les medecins 
en tant que pouvant rendre la sante. 

— Mais la piece tout entire n'est-elle pas contre les 
medecins ? — A en croire Moliere lui-mSme elle n'est pas 
contre les medecins, car il fait dire a Beralde : « Ce ne 
sont point les medecins qu'il [Moliere] joue mais le ridi- 
cule de la medecine » etle « roman de la medecine », 
c'est-a-dire la croyance des medecins en leur infaillibi- 
lite. En tout cas le personnage le plus ridicule de la 
pi&ce est Argan, qui ne represente pas un prejuge, mais 
une manie, une phobie et une lacfaete, a savoir la peur 
de la mort. Ne voyez-vous pas qu' Argan, aussi bien 
qu'aux medecins, pourrait s'adresser aux somnambules 
on aux devineresses et serait juste aussi com iqueP Et 
les somnambules et devineresses ne sont pas un prejuge 
social. Done Fessence de la comedie du Malade irnagi- 
naire, e'est la terreur de la mort, Fhypnotisation du 
tombeau, ce qui est le mouvement le plus naturel du 
monde, et e'est ce mouvement naturel qui est attaque, 
qui est, si vous voulez, le plus attaque, dans cette pi&ce. 

Dans le Bourgeois geniUhomme ? Cette fois je donne 
les mains, Oui, ridiculiser « le Bourgeois gentilhomme » 
e'est bien ridiculiser un prejuge, le prejuge de la gen- 
tilhommerie, le prejuge qui consiste a croire qu'a etre 
noble on est quelque chose de plus que si on ne Fetait 
pas. Encore pourrais-je dire, encore dois-je dire que 
ce que Moliere ici ridiculise le plus e'est la vanite, 
laquelle est une passion naturelle, comme la manie du 
bel esprit et Fambition, qui est une passion naturelle 
comme la gourmandise. Cependant tout prejuge etant 
a base d'une passion il y aurait sophisme a ramener 
tout prejuge a la passion qui est sa base sous pretexte 

no 



SES WEES GENERALES 

que dans c@ prejuge ii y a une passion. La mensuration 
juste, si je puis m'exprinier ainsi, c'est de voir si la 
passion qu'on examine n'a qu'une forme, a savoir le 
prejuge, et alors c'est prejuge qu'il faut Fappeler. Or 
chez Monsieur Jourdain, Fambition, la vanite, la galan- 
terie meme n'ont qu'une forme, a savoir le desir de 
passer pour gentilhomme. Monsieur Jourdain est un 
homme qoi embrasse avec passion un prejuge et dont 
toute la passion et toutes les passions consistent ou 
convergent a embrasser un prejuge et par consequent 
en le ridiculisant c'est le prejuge qu'on ridiculise. 

Et il est Ires vrai aussi qu'en cette piece la nature, 
la bonne nature, representee par Madame Jourdain et 
par -Nicole, raille victorieusement Monsieur Jourdain. 

Voila, a mon avis, la seule piece de Moliere ou soit 
justice la theorie qui veut que Moli&re ce soit le pre- 
juge vaincu et la nature intronisee. 

Autre theorie : Dans Moliere, tons ceux qui veulent 
contrarier la nature sont bafoues. « Par la confiance 
qu'il a dans 3a nature s'explique encore et surtout le 
caractere de sa satire, . si, comme on le salt, il ne Fa 
jamais dirigee que contre ceux dont le vice ou le ridi- 
cule est de masquer, de fausser, d'alt^rer, de compri- 
mer et de vouloir contraindre la nature. » Ici Fon 
apporte des exemples a Fappui de la theorie. Les gens 
qui ? comme dit Pascal, masquent la nature et la degui- 
sent, ce sont : « precieuses de toute espece, marquis 
ridicules, prudes sur le retour, barbons amoureux, 
bourgeois qui veulent faire les gentilshommes, meres 
de famille qui jouent a la philosophic, sacristains ou 
grands seigneurs qui couvrent de Finteret du ciel leur 
fier ressentiment, les Don Juan et les Tartuffe, les 
Philaminte et les Jourdain, les Arnolpbe, les Arsinoe, 
les Acasie et les Magdelon, les Diafoirus et les Pur- 
gon. » 



in 



EN LISANT MOLIERE 

L'ind^cision, 1'incertitude de la theorie se marquent 
ici au pele-mele singulier des personnages assembles 
comme representants de « Vantiphysis », comme 6tres 
centre nature : Philaminte et Don Juan, Tartufle et 
Arnolphe, Arsiiioe et Acaste... Philaminte veut s'eie- 
ver au-dessus de la nature? Soit. Et Don Juan? Est-ce 
qu'il ne suit pas la nature tout sirnplement? Est-ce 
qu'il la masque ? Est-ce qu'il la deguise ? Est-ce qu'il 
« s'en distingue » ? Est-ce qu'il « en sort » ? Est-ce 
qu'il « affecte la pretention de la gouverner et de ta re- 
duire » ? II fait tout preci semen t le contraire. 

Tartuffe enseigne a mepriser les mouvements natu- 
rels, mais du reste il les suit tons, de sorte qu'il est 
difficile de dire si, en ecrasant cet infame, Moliere a 
voulu montrer la nature triomphante de ceux qui veu- 
lent la contrarier chez les autres ou vaincue en la per- 
sonne d'un homme qui la suivait et lui obeissait de tout 
son coeur. 

Arnolphe est-il de ceux qui masquent la nature et 
la deguisent et n'est-ii pas le personnage le plus na- 
.turel du monde et le plus nature avec son egoisme de 
primiiif, de sauvage, de Fu&gien, qui ne songe meme 
pas a se dissimuler et qui a pour essentiel element de 
son comique la naivete mfeme et le cynisme ? 

On me repondra : « II suit la nature pour son compte; 
mais il la contrarie dans Agnes ! 

— Mais e'est le contraire ! II ne contrarie pas la na- 
ture dans Agnes, il la laisse dans sa nature et e'est pre- 
cisement la betise qu'il a faite et qu'il fait. Arnolphe 
est tout a fait, d'un bout k 1'autre de son role, avec la 
nature ; e'est contre la raison qu'il est et e'est en quoi 
il est ridicule et e'est par quoi ou a cause de quoi il 
est vaincu ; mais il n'a absolument rien d'antinaturel 
et d'antiphysique. 

Quel rapport y a-t-il entre Arsinoe, midisante, con- 

I 12 



SES IDJSeS GiNi 'RALES 

certee et hypocrite, el Acaste, avec sa fatoite ing£mie, 
si ingenue, si naive quelle semble beaucoup moins 
d'un homme de cour que d'un « joli ceeur » de bar~ 
riere? Comment; penveat-ils etre ranges dans la m&me 
categorie de caracleres et dans celle des gens qui alte- 
rent ia nature et qui la contrarienl ? - 

Entrafne par la theorie ? on en vient k ne pas voir 
les personnages les plus gros, ies pins ^nonnes de 
Moliere et k assurer qu'ils n'exisient pas ! -« C'est 
ainsi que Moliere ne s'en est point pris an liberiinage 
on a ia debauche, qu'il ne s'en est point pris a Fam- 
hition, qu'on ne voit nieme pas qu'il ait en reten- 
tion de les attaquer jamais. En effet ce son! des vices 
qui operent dans le sens de Finstinct, conforrneraent a 
la nature; ce sont vices qui s'avouent et an besoin dont 
on se pare. Qnoi de plus nature! a Thorn me que de 
vou!oir s'eiever au-dessus de ses semblables, si ce n'est 
de vouloir jouir des piaisirs de la vie. » 

Voila done Moliere qui n'a jamais attaque* ni voulu 
attaquer Fambiiion. Qu'est-ce done que Tartuffe dans 
i'ordre tragique et Monsieur Joordaio dans Ford re co- 
mique ? Tartuffe n'est-il pas un homme qui vent s'ele- 
ver au-dessus de ses sem|labies, qui capte les heritages 
et ies donations pour arriver k la puissance que donne 
Fargent, et n'y a-t-il nui rapport entre Tartufle ei Rodin 
et Bel Ami? 

Jonrdain ? moins sinistre et point de tout-gredin, 
n'est-il pas Fhomtne qui cherche savonnetie a vilain 
et k se faire de belles relations- pour qu'on parle de 
lui dans la chambre du roi et pour y entrer un jour, 
et m^y a-t-il nul rapport entre Monsieur Jourdain et 
Samuel Bernard ? Moliere n'a pas attaque F ambition ! 

Moliere ne s'en est jamais pris non plus au liberti- 
nage et k la debauche. Qu'est-ce done... d'abord que 
ce mtoie Tartuffe (en qui Moliere, tant il ie hait ? a 

n3 



EN LISANT MOLlkRE 

accumule* les vices et les appe^its) et qui convoke la 
femme de son bienfaiteur et de son h6te ; et qu'est-ce 
done que Don Juan ? Que faudrait-il que Moliere eut 
ecrit pour etre reconnu comme ayant attaqu& Fambi- 
tion, le libertinage et la debauche ? Mais quoi ? ambi- 
tion, libertinage et debauche sont dans le sens de la 
nature et par consequent il nese pent pas que Moliere 
les ait attaques, et s'il les a attaques cependant, il reste 
k dire que ce n'est pas vrai, car s'il les avait attaques la 
theorie serait fausse et Ton sent bien que ce n'est pas 
possible. 

Ce qui prouve encore que Moliere est toujours avec 
la nature, meme vicieuse et honteuse, ce sont les pa- 
roles d'Angelique dans George Dandin : « Je veux jouir, 
s'il vous plait, de quelque nombre de beaux jours que 
m'offre la jeunesse et prendre les dpuces libertes que 
Page me permet. » Le voila, dit-on, le cri de la nature, le 
voila bien. « Suivonsdonc la nature, voila pour Moliere 
la regie des regies, j'entends celle qui regie les autres 
et a laquelle, done, i] faut qu'on les rapporte totites. » 
II y apeut-etre quelque exageration ou quelque ecart 
k supposer que Moliere a choisi Angelique pour &tre 
Pinterprete le plus fidele et truchement le plus exact de 
sa philosophie et pour formuler la regie des regies. G'est 
le procede constant de Rousseau que de prendre le per- 
soniiage qui lui est le plus antipathique pour le soli- 
dariser avec Moliere, pour le considerer comme la sar- 
bacane de Moliere, pour le confondre avec Moliere 
lui-meme et pour mepriser Moliere en lui ; mais e'est 
un procede* de barre plus que de tribunal. 

JPajoute qu' Angelique ne plaide point du tout une 
these generate, qui serait le seul cas ou Ton serait — 
tres pen mais quelque pen — autoris^ k supposer que 
Moliere parle par sa jolie bouehe ; elle plaide son cas 
qui est celui-ci : on Fa epousee sans qu'elle y consentit, 

ix4 



SES W6SS GEN&RALES 

et avant les paroles qu'on nous cite et qu'on nous* cite 
com me la pensee centrale de la pfailosopfaie de MoIiere 9 
elle dit : « La foi que je vous ai donnte ! Moi ? Je ne 
yous Fai point donn6e de bon ccbuf el vous me Favez 
arrach£e. M'avez-vous, avant le manage, demand^ 
mon consentement et si je voulais bien de vous? Vous 
n'avez consult^, pour cela ? que mon pere et mamke; 
ce sont eux proprement qui vous ont £pous6 ? et c'est 
pourquoi yous ferez bien de vous plaindre toujours a 
eux des torts que ) 'on pourra vous faire. Pour moi s 
qui ne yous ai point dit de yous marier avec moi et 
que yous avez prise sans consuiter mes sentiments [le 
dit-elle assez?] ? je pretends n'£tre point obligee a me 
soumettre en esclave a vos vo!ontfo ? et je vera. jouir ? 
s'il vous plait... » • 

R&luite a une plaidoirie pour un cas particulier, la' 
tirade ne vaut pas comme doctrine de Moli&re iui-m«lme 
et ce n'est pas Mpli&re que represente Angelique et 
c ? est bien plutdt « Mademoiselle Moli&re » et je necrois 
pas que ce soit la meme chose. 

De meme on soutient que si Moli&re a attaqu<6 les 
medecins 5 c'est par adoration de la natufg et p&rce que 
les medecins pretendent contraries la nature en s'oppo- 
sant a la mort ; la mort est naturelle et voili pourquoi 
Moliere a deteste les m6decins. B'abord ditester les 
medecins parce qu'ils s'opposent a la mort> laquelle est 
naturelle, ce serait un mysticisme naturiste on un fata- 
lisme oriental qui me parait assez eloign^ de Fesprit de 
Moliere et aucun mysticisme n'est moli^resque; ensuite 
le raisonnement aurait quelque apparence de raison, si 
Moliere avait reprocheaux m6decins &egudriret } ainsl 5 
de s'opposer a la mort et contraries la nature ; mais if . 
leur reprocfoe de m gudrir point et m£me 11 les accuse 
d'aider la nature a nous faire mourir. II n'est done pas 
du tout dans le sens de la nature en attaquant les md- 

" n5 



EN LISANT MOLIERE 

dedns comme il les attaque et plutdt il est centre 
elle. 

On pourrait lui dire : « Qooi ! Vous reprochez aux 
medecins de ne point gu£rir ? 

— Sans doute. 

— Vous voudriez done qu'ils gu&rissent ! 

— II y a apparence. 

-— Malheureux ! Mais alors vous n'avez pas le culte 
de la nature et le ferme propos d 9 obeir ponctuellement 
k tons ses dt^seins ! 

— ■ Mon Bleu ! 

— Vous n'etes pas naiuriste ! 

— Point tant que cela, non ; il est meme possible 
que je ne fe sois point du tout. » 

Enfin, on nous dit encore: Si tous les personnages 
qui s'opposent a Finstinct de la nature sont moques 
par Moiiere, « k Finverse tous ceux qui suivent la na- 
ture, la bonne nature, les Marline et ies Nicole, son 
Chrysale et sa Madame Jourdain, son Agnes, son 
Alceste, son Henriette, avec quelle sympathie ne les 
a-t-il pas toujours traiies ! « Voila ses gens, voilh 
comme il faut en user ! » Tels qu'ils sont its se mon- 
trent ; ils font ressortir, its mettent dans son jour la 
complaisance universale et un pen vile de Phiiinte, 
Fegolsrne feroce d'ArnoIphe, la sottise de Monsieur 
Jourdain, les minauderies preteniieuses d'Armande ou 
la pr^ciosite solennelle de Philaminte. » 

Je remarque lei que la theorie ne doit pas etre tres 
sure puisqu'elle ne produit pas, puisqu'elle ne fournii 
pas des jugements concordants sur les personnajges, 
puisque, toujours en s'appuyant surelle, on nous range 
le meme personnage, tantot parmi les servants de la 
nature, tantot parmi ceux qui la contrarient Dans le 
texte que je viens d'extraire, Fhomme qui est dans le 
sens de la nature e'est Alceste, et il est le personnage 

116 



SES IDEES CENTRALES 

cfairi de Sf oli&re, ii est son Alceste, et Philinte, contra- 
riant la nature, puisqu'il la deguise, est un complaisant ' 
« universe! et he peu vil » que Moliere meprise et ridi- 
cuiise. Or dans le meme article, Philinte nous est 
donee comme 6tant, dans I'esprit de fH oii&re, Fhonnete 
homme de k piece et comme etant le porie-parole de 
Moliere — et ii noes est doon£ encore coaime n'6tant 
pas plus qu' Alceste Pideal de Moliere mais one partie 
seulement de la. pens£e de Moliere. Texte ou Philinte 
est donee comme l'honn&te homrae de la piece et le 
porte-parole de Moliere: aL'homme, dit Voltaire, est 
comme le reste de la nature, ce qu'ii doit elre » ™ 
Moliere n'avait pas dit autre chose par la bouche de Phi- 
linte, Fhonnite homme da « Misanthrope » : « Je prends 
tout doucement les hommes comme il faut... » Texte 
ou Philinte est doone comme ne representant qu'une 
partie de la pens£e de Moliere, land is qu'Alceste repre- 
sente Tan ire: « On ne le pent pas plus qts'on ne pent 
rendre Moliere solidaire, dans son Misanthrope, d'Al- 
ceste ou de Philinte... Bans le Misanthrope, la sin- 
cere £liante d£partage Alceste et Philinte... » [prend, 
entre Alceste et Philinte tin tiers parti]. Cela fait ' 
trois Philinte; un Philinte qui est sympathique k 
Moliere comme £tant dans le sens de la nature; un 
Philinte qui est a contresens de la nature et anti- 
pathique& Moliere; un Philinte qui est une partie 
seuSement de la pensee de Moli&re et qui par conse- 
quent doit avoir un pied dans la nature et un pied dans 
Vantiphysis. Or, que se laissant conduire par une theo- 
rise et 6clairer par elle, un critique trouve jusqu'a trois. 
significations a un person nage, la- premiere ahsolument 
contraire k la secondeet une troisiime contredisant les 
deux autres cela prou-ve que la th^orie est peu sure, cela 
prouve que le guide trompe el que le flambeau vacilie. 
Pour les autres, je remarque que Marline, Nicole, 

117 



EN LISANT MOLIERE 

Cfarysale, Madame Jourdain, Alceste et Henrietta sui- 
vent peut-etre tous la nature, la bonne nature, mais 
qu'ils ont des facons bien differentes de la suivre. Agnes 
est dans le sens de la nature par sa stupidity et par sa 
sensuality prompte a eclater; Alceste est dans le sens 
de la nature par sa franchise, sa rapide penetration des 
d£fauts des hommes et la force d'&me par laquelle il 
bride la gensualite pour nepas etre humiiie' a luiob&r. 
La nature enseigne et inspire des £tats d'&me bien' 
divers. 

Henriette et Madame Jourdain sont toutes leg deux 
dans le sens de la nature. Je veux bien, mais l'une est 
tr&s spirituelle et Fautre ires vulgaire, Tune inaccessible 
& Firritation et Fautre colerique, criarde et acariatre, 
l'une' incapable de jalousie et Fautre --brulante de.. 
jalousie. Que de cfaoses dans la nature ? Tout y est, 
je le reconnais ; mais c'est pour cela que c'est clef k 
toutes portes et c'est de ces clefs qu'il ne faut pas se 
servir ? parceque ce qui pent tout prouver ne prbuve 
rien. 

Et c'est ainsi que je me demande souvent, devant ces 
personnages qu'on me pr6sente les uns comme natu- 
rels, les autres comme antinaturels, qui est le plus 
« dans le sens de la nature » de celui qu'on me pre- 
sente comme nature! et de celui qu'on me pr&sente 
comme contre nature. Alceste et Philinte reviennent 
toujours : lequel est le plus naturel de la rude fran- 
chise ou de la complaisance nonchalante ?. Tous les deux 
sont des mouvements naturelset je serais curieux qu'on 
d^melat lequel Fest le plus. Vouloir vivre de bonne 
soupe, comme Chrysale, est tres naturel ; mais avoir 
de la curiosity ce qui est pour quoi on s'instruit, est 
tres naturel aussi. Marline est certainement un enfant 
de la nature ; mais vouloir epouser une jolie filie qui a 
4e la fortune et obtenir les faveurs d'une jolie femme 

• 118 



SES WEES GENERALES 

marine est aussi tres nature!, et Trissctin n'est pas cen- 
tre nature le moins da monde ; et ne vous semble-t-il 
pas- qu'Arnolphe et Sganarelle, qui ne veulent pas etre 

cocus, sont des sots, a coup sur, mais obeissent a un 
sentiment qui est 'dans la nature, de fac.cn, aussi, tres 
incontestable?' 

^ Notes que 3 huit fois sur dix, e'est a la vanite que 
Moliere s*en prend et s'attaque ; or plus yous descen« 
dez dans les classes que Ton repute comme etant le 
plus pres de la nature, plus vous trouvez partout la 
vanity qui est une tendance presque absolument uni- 
verselle. 

.Enfin rien n'est plus difficile que de decider lesquels 
sont plus « dans le sens de la nature » , de ceux que 
Moliere attaque ou de ceux qu'il favorise. 

On.nouspresente un dernier argument, .qui du resie 
est tres pertinent, a savoir les servantes~ de "Moliere . ■ 
C*est une chose tres significative, nous dit~on, que 
tris sou vent pour :SOutenir la these a laqiielle ii tieht, 
Molier^ait cboisi des servantes. C'est Borine, e'est 
Martine ? c'est Nicole. N'est-ce point, nous dit-on, la 
preuve que ce sont les e*tres les plus proches de la na-' 
ture que Moliere charge defaire la le$on a ceux qui 
s'en iloignent ? « Considered settlement la place qu'y 
tiennent — je ne die pas les soubrettes, mais les ser- 
vantes — la Nicole du Bourgeois gentilhomme ou Mar- 
tine encore dans les Femrnes savantes, vraies lilies de la 
nature s'il en fat, qui ne font point d'esprit comme la 
Neriiie de Monsieur de PmmeaugnacQu comme la Do- 
rine du Tartuffe, mais dontle naif bon sens s'echappe 
en saillies proverbiales el qui ne nous font rire, qui ne 
sont comiques ou droles, qu'a force d'etre vraies. Ne 
semble-t-il" pas qu*elles sont la pour nous dire que tout 
cequ'on appelle du nom d'instraction ou d'6ducation ? 
inutile ou la nature manque, ne peut la ou elle existe 

119 



EN LISANT MOLIERE 

que la fausser en la contrarian! ? Un seul mot d'elle suffit 
pour deconcerter la science toute neuve de Monsieur 
Jourdain ou pour fermer la bouche a la majestueuse 
Philaminte, et ce mot elles ne Font point cherche ; 
c'est la nature qui le leur a sugge>e, cette nature que 
leurs maitres, en essayant de la perfectionner, n'ont 
fait, nous le voyons, qu'alterer, que defigurer, que 
corrompre en eux. Ou, encore, tandis que leurs mai- 
tres, a chaque pas qu'iis font, s'enfoncent plus avant 
dans le ridicule, elles sont belles, elles, si je puis ainsi 
parter, de leur simplicity de leur ignorance et de leur 
sante. » 

L'argument est bon et je coramencerai par y ajou- 
ter. La tendance de Moliere a faire presenter les theses 
qui lui sont cheres par des servantes est si forte qu'elie 
Famine a de ventables bizarreries dans Fattribution 
des offices . On peut s'etonner que le grand plaidoyer, 
un des deux grands plaidoyers au moins, contre Tar- 
tu ffe soit confie par lui a Dorine et que le grand piai- 
doyer contre les femmes savantes soit mis par lui dans 
la bouche de Martine, qui, congediee le matin etren- 
tree comme furtivement, aurait si grand interel a la 
tenir fermee? Pour qu'il fasse de pareilles fautes con- 
tre Fart, il faut que Moliere ait pour les servantes une 
devotion toute particuFere qui aurait du lui faire trou- 
ver grace anpres de Jean- Jacques Rousseau. Moliere 
est essentiellement ancillaire. 

Mais apres avoir declare Fargument tres bon et avoir 
montre qu'on pouvait meme y aj outer, examinons-le 
en son fond. Encore que je n'entende point du tout 
« Feducation inutile ou la nature manque », ne sachant 
pas, ne voyant pas ou manque la nature ; encore que 
je n'estime pas qu'il faille triompher de ce que Nicole 
d6concerte la science de Monsieur Jourdain, puisqn'on 
reconnait que cette science est toute neuve et done 

120 



SES ID$BS G$NBRAtB& 

ebranlable k la premiere atteinte; et encore que Phi- 
laminte ait la bouche fermee, non pas par la force 
invincible des apophtegmes de Martine, mais par le 
mepris qu'elle fail d'eux, je trouve qu'il y a dans cette 
observation, a la prendre en genera! et- non dans son 
detail, une idee fort considerable sur laquelle il est 
probable que je revieodrai. 

Mais poor ce qui est de demonfrer que Moliere 
met la nature brute au-dessus de la culture, je ne 
crois pas que cette page le demontre le moins du 
monde. 

Ce qu'il faudrait examiner, c'est non pas ce que sont 
ces servantes raisonneuses, mais ce qu'eltes disent, et 
bien considered si ce qu'ellesprechent, c'est ce mouve- 
meet spontane de la nature que Ton assure que Moliere 
approuve, exalte et iutronise. Or, ou je ne comprends 
pas du tout les textes ou c'est ce qu'elles ne recorn- 
mandent pas du tout, ce n'esfc pas leur these et, par 
consequent, ce n'est pas la these de Moliere. 

Dorihe est avant tout une satirique : portraits sati- 
riques de Daphne et de son petit epoux, et de Madame 
Oronte ; portrait satirique d'Orgon, narration satirique 
dela maSadie d'Elmire et des deporteraents deTartuffe 
pendant cette indisposition ; epigrammes adressees k 
Orgoo, Epigrammes adressees a Tartuffe ; voila le prin- 
cipal de son role, hk ou eile plaide elle ne soutient 
que deux theses, la premiere qu'il est scandaleux que 
Tartuffe agisse en maftre dans la maison, et il n'y a 
aucun naturisme Ih dedans, la seconde est qu'a ma- 
rier une fille confcre son gre, ii y a on grand danger 
pour le mari, et cette fois voila une these naturiste ; 
mais cen'estpas, ce me serabte, pour lui donner de 
l'autorite que Moliere Pa mise dans la bouche d'une 
servante, puisque cette meme these it la met, en ses 
Femmes savanies, dans la bouche d'Henriette. 

121 



EN LISA NT MOLIERE 

Mais Dorine est surtout, nous dit-on, une femme 
d'esprit ; j'en suis bien d'avis ; oecupons-nous done 
de celfes des servantes de Moliere qxji sont veritable- 
ment des « filies de la nature » et des femmes cc de 
bon sens naif » ; occupons-nous de Nicole et de Mar- 
tine. 

Ees voyons-nous plaider pour Finstinct naturel ? 
Martine plaide pour Fincorrection grammaticale, pour 
la souverainete du mari dans le manage, pour Figno- 
rance chez le mari comme cbez la femme. Peut-on 
soutenir serieusement, et mesne avec quelque chose de 
Faccent lyriqueque Moliere prend ici pour truchement 
et pour interprete de sa pensee, mademoiselle Mar- 
tine? Moliere ferait dire par Martine, comme 6tant sa 
pensee a lui, que le mari ne doit savoir ni A ni B 
apres avoir fait dire a Clitandre qu'une femme doit 
avoir des clartes de tout ? II ferait dire par Martine, 
comme extant sa pensee a lui, que le mari doit, si sa 
femme dispute avec lui, rabaisser son ton avec quel- 
ques soufHets, lui qui nous a present^ avec quelque 
sympatfaie, ce me semble, Henriette, laqueile ne parait 
pas sans doute une femme a souffrir qu'on la traite 
jamais de la sorte ? Les tirades de Martine au dernier 
acte des Femmes savantes ne sont pas du tout une 
these ; elles ne sont que gaietes de fin de piece et aussi 
moyen de mettre une fois de plus en vive lumiere la 
faiblesse de Chrysale qui applauditaux propos de Mar- 
tine et qui, Finstant d'apres, va obeir une fois de plus 
a sa femme. Et des lors que devient Martine repre- 
sentant la pensee de Moliere et Moliere confiant aux 
filies de la nature la defense de leur mere ? 

Presenter les servantes de Moliere comme deTen- 
seurs des droits de la nature, e'est d^naturer leur carac- 
tere. Ce qu'elles represented, e'est le bon sens, le bon 
sens du peuple ou de la bourgeoisie moyenne, le bon 

122 



SES IDEES GENERALES 

sens traditionnel, )e bon sens proverbial, ce "spilt ses 
Sancho Panca, et c'est pour cela que ? Sancho iui- 
meme, il leur a fait une si large place dans son ceii- 

vre. Branefciere a parfaitement raison de signaler chez . 
les servantes de Moii&re « le naif boa sens qui s'echapf)e 
en saiSlies proverb'iales », et Moliere- liii-mfrne a bien 
raison encore en signal-ant, k Pinverse chez Philaminte, 
Phorreur « des . proverbes trafn^s 'dans, les ruisseaux. 
des balles » . Les servantes de Moiiere sont- le parterre 
lui-meme, un parterre qui est sur la scfene comme ie 
chosur antique, dont, aussi bien ? elles jouent tres sou- 
vent le role. 

Hie bonis favealque et consilietur amke 
Et regal irdtos, et amet peccare timentes... 

Je crois done qu'il faut laisser de cote cette theorie 
de Moiiere apotre de la nature. C'est preeisement parce 
qu'il ne Pest point que Rousseau ne peut pas le souf- 
frir. Moiiere est Papdtre du bon sens et c'est- &-3ire de 
Popinion moyenne du public qu 9 il a sous les yeux et 
qu y l! veut satisfaire. II a cette intelligence imper- 
sonneile qui s'appeile le bon sens D a cette intelli- 
gence impersonnelle qui consiste k n'avoir pas d'idees, 
mais k avoir surement, avec une justesse de coup 
d'eeii absolue, les idees de tout le monde, les idees 
ou la plurality au moins, se range ou va se ran- 
ger. 

II est homme d'intelligei^ce impersonnelle, d'abord 
parce qu'il sent bien qu'il faut qu'il le soit, comme un 
homme en contact immediat avec le public, et le dra- 
matiste est ici dans les memes conditions que le publi- 
ciste ou Porateur politique ; mais il Pest aussi en soi de • 
temperament et de naissanceo Car le dramatiste qui a 
uiie intelligence personnelle la mpatre quelquefois ? k 

123 



EN LISANT MOLIERE 

tons risques et le plus souvent a son dam, et blesse le 
public par le faeort meme de rintelligence person nelle 
rencontrant Intelligence irnpersontielle. Cela est arrive* 
k Corneille avec Polyemie, avec Theodore ; cela est 
arrive a Racine avec Phhdre et avec Athalie ; cela est 
arrive pSusieurs fois a Dumas fils et cela n'est guere 
arrive k Moliere qu'avec 5 peut-eire, I'Scole des mark 
et avec le Misanthrope. 

Cela n'empdche point que 1'on ait du genie., le genie 
de son metier par exemple, et Moliere avait celui-ci a 
miracle ; cela n'emp&che m^rne point que Pon soil; tres 
intelligent, et Moliere Pelait. Settlement il y a plusieurs 
manieres cPelre intelligent. 

II y a une intelligence qui consiste a penser d'une 
maniere originale et du reste forte, et ceux qui sont 
doues de cette intelligence-la choquent d'ordinaire le 
public de leur temps et out de Pinfluence sur la gene- 
ration suivante. 

11 y a une intelligence tres honorable encore qui 
consiste, com me a dit Nisard en termes excel ients, a 
« exprimer les idees de tout le raonde dans le langage 
de qeelques-ens ». Le tort de Nisard n'est que d'avoir 
ere que e'est en cela que consiste le g^nie et, a ce 
compte, Descartes, Pascal et Rousseau ne seraieot point 
des hommes de genie, oiais encore, que Ton puisse 
etre un homme de genie en couvrant exactement la 
definition de Nisard, e'est une chose que j'estime tres 
vraie. Or e'est la precisement 5 en tant qu'intelligence, 
le genie propre de Moliere. 

Gomme homme a idees, Moliere est un homme qui 
n'en a pas ; mais qui encore est un genie intellectuel 
en ce sens, que, comprenant les id^es de sens commun 
an tant que personne et plus distinctement que per- 
sonne, il les exprime d'une facon que voudraient avoir 
trouvee tons ceux qui les ont. 

12/4 



SES IDiES GEN$RA.LBS 

Remarquez de plus, el c'est ce qui explique Se sucees 
inteliectuel de Moliere, non seulement aopres de ses 
contemporains, rnais aupres de la posterite, -que Mo- 

Here a un Hair merveilleux ou du moios bien reniar- 
quable poor desneler parmi le « sees common » de 
son temps le « sens common » qui a des chances de 
Be pas varier el d'etre eternel. I! a pris surtout du sens 
commun de son temps ce qui est too] ours sens com- 
mua. II sera toujours vrai ? dans les parties raoyennes 
de Fhumanite,~qu'a jeune femme il faut jeune mari et 
qu'il ne faut p^s Irop asservir ies femmes si Foe ne 
veet pas qu'elles se revoltent ; que les importuns-sont 
iasupporiables ; qu'il y a des « grands seigneurs me- 
chants homines » qui'sont libidineox et qui d6sunis- 
sent ies menages et quails meritent les feux eteraels ; 
que la franchise est' une chose « noble », mais qu'il ne 
faut pas etre sincere ; que beaucoup de niedecins sont 
charlatans ; que beaucoup de gens d'eglise soot des 
ecornifleurs ; que Favarice est tres ridicule ; qui! ne 
faut pas scrtir de sa sphere ; que Ies femmes doivent 
etre des menageres et qu'il ne faut pas irop s'ecouter 
quand on est malade. 

La superiorite de Moliere en fait d'idees, c'est d'avoir 
tres suremenl demeie celies de son public qui deYalent 



tres probablement elre ceiles du public de tous les 
temps ou du public, au moins, de queiques siecies 
apres lui. 

Moliere est done Fhomme du sens commun et, h 
cause de cela, loin qu'il soil Vhomme -de la nature, il 
est I'homme du « sens social » par excellence.; car s'il 
n'y a pas identiie entre sens commun et sens social ? il 
y a rapports tres etroits. 

Vous avez du « bon sens », du « sens commun » ? 
et e'est-a-dire une facon generate de comprendre les 
choses qui est celle de lout le monde ? pourquoi ? 

125 



EN LIS ANT MOLIEBE 

D'abord parce que vous 6tes ainsi, evidemment ; raais 
ensuite parce que vous sentez sourdement qu'a avoir 
une intelligence personnelle, qu'a comprendre les choo- 
ses d'une facon particuliere, vous vous isoleriez ? vous 
briseriez le lien le plus fort qui vous unit a vos conci- 
toyens, avos compatriotes, m^me, pent-eire^ avec les 
humains ; vous feriez secession. « L'heretique, disait 
Bossuet, est celui qui a une opinion particuliere » ? 
autrement dit Fher6tique est Fhomme qui pense. De 
mtoe Fher^tique social est Fhomme qui a une idee 
qui est & lui, Fhomme qui n'a pas le sens common, et 
qui, a cause de cela, forcemeni, est rejete par la com- 
munaute, qu'il ecarte. 

II n'y a peut-&tre de differences entre le sens com- 
mun et le sens social que celle-ci, que le sens social 
est le sens commun qui a pris conscience de. lui-m&me 
et que le sens comipun est le sens social sans le savoir, 
le sens social instinctif, le sens social inconscient ou 
subconscient. L'homme de sens commun suit le 
troupeau parce qu'il en est, avec peut-etre un senti- 
ment sourd qu'il faut le suivre pour qu'il soit et qu'il 
dure. L'homme de sens social suit le troupeau parce 
qu'il sait et parce qu'il sait se dire que le troupeau est 
une chose necessaire et qu'il ne vit et dure qu'a la 
condition qu'il n'y ait pas de divergents. 

Et .Moliere est le representant du sens social de son 
temps comme du sens commun de son temps, parce 
que c'est la mfohe chose au fond et qu ? i! ne pent pas 
F&tre de Fun sans Felre de Fautre ; settlement qu'il le 
soit de Fun cela confirme qu'il le soit de Fautre et 
reciproquement. 

Voyez. S'il ridiculise les malades imaginaires, c'est 
que le demi-malade qui « s'ecoute » est une perte 
poor la sociei6 et se retranche d'elle comme membre 
actif; s'il attaque les exploiteurs de religion, c'est que 

126 



SES WEBS CENTRALES 

Finfluence des exploiteurs de religion sur les poteens 
qui ont peur de Fenfer pent devenir une tyrannie 
sociale et qu'il ne faut point de ces tyrannies de con- 
gregations dans un 6tat monarcfaique ; s'il attaqueles 

medecins, e'est, tout de m&me, que Finfluence des 
m&lecins sur les poltrons qui ont peur de la mort 

pent devenir une tyrannic sociale tris analogue k 
celle des ecclesiastiques — et je fais toujours remar- 

quer qu'il y a beaucoup d'analogie entre Orgon et 
Argan - — et qu'il ne faut pas de ces tyrannies de cor- 
poration dans un bon etat monarchique ; s'il est impi- 
toyable pour un paysan qui a epous6 une demoiselle, 
e'est qu'il ne faut pas sortir de sa classe; s'il Test 
pour un bourgeois qui fait le gentilhorame, e'est pour- 
la meme raison et pour celle-ci, plus generale, que 
ce genre d'ambition detraque tin brave homme et lui 

•fait faire toutes sortes de sottises, alors qu'il pourrait 
etre utile en restant k son rang dans Farmee sociale ; 

• s'il flagelle Fay are, e'est que Favarice^ est un moyen 
de se soustrair'e aux charges que FElat s'ing6nie k 
faire peser sur vous et un moyen de se derober k 
Feffort general de la communaut6; s'il n'airae que 
moderement le misanthrope, e'est qu'Alceste est, 
comme Rousseau Fa tr&s bi6n compris, un isole, un 
individnaliste, un secessionniste, un homme d opposi- 
tion, d'opposition k la soci&6 mondaine, oui; mais 
meme d'opposition a la Gour (a laissons mon m^riie, 
de grace ») et qui refusera certainement une pension 
du roi si elle lui est offerte ; s'il- abhorre « le grand 
seigneur m^chant homme » , e'est avant tout parce 
qu'il est m^chant etqu'iln'ya rien de plus antisocial 
que la m6chancet6 ; e'est ensuite parce que le grand 
seigneur mechant homme est libidineux et que la- 
chasse an plaisir, per fas et nefas, est un terrible 
dissolvant de la soei'6t£; e'est enfin parce que le grand 

127 _ 



EN LISANT MOLIERE 

seigneur m^chant homme fait detester an' peuple et a 
la bourgeoisie le regime ou les grands seigneurs ont 
encore one place considerable ; et meme encore, s'ii 
raiile si fort chez les bons bourgeois 3a terrair mala- 
dive d'etre trompes par leurs femmes, c'est qu'il n'y 
aorait plus de society possible a^ec cette peur pons- 
s£e jusqu'a la maoie, jusqu'a la phobie ; et la fameuse 
tirade de Chrysalde dans V&eole des femmes, le cele- ' 
bre eloge de Petat de cocu, n'est assurement (j'en 
parle plus loin)qu'une eoorme bouffonnerie, one gaiete 
a la Rabelais ; mais elle coniient fort bien cette verite 
que s'il est grotesque de « tirer vanite de ces sortes 
.d'affaires » et honteux de « les sou baiter pour de cer~ 
taines causes *> il est tout a fait contraire a Fordre 
d'une societe occidentale d'en avoir la terreur jusqu'a, 
« ernprisonner les femmes ». — <c Sommes-nous des 
Turcs? » 

Le sens social frangais sent tr&s bien que la terreur 
d'etre trompe mene aux. pratiques de harem et que 
les pratiques de harem son! destructrices d'une society 
qui repose sur la confiance des epoux Fun envers 
Fautre comrae sur une de ses plus fermes assiettes. 

Sens common et sens social comme il etait com- 
pris de son temps, ce qui n'est pas a dire qu'il soit 
compris tres differemment aujourd'hui, c'est touSe « la 
philosophie de Moliere » qui n'avait pas du tout de 
philosophic 

Sens commun et sens social , c'est ce qui remplit 
toute son ceuvre et c'est pour cela qu'il a ete aim£ de 
Louis XIV et deteste de Rousseau. II est entre ces 
deux grands hommes, 1'un lui donnant la main et 
. Fautre lui montrantle poing. 

Le grand monarchist, le grand elatiste, le grand 
profiieur a la fois et mainteneur du sens social, voit 
tres bien en Moliere un appui du sens social et de la 

128 



SES ID&ES GENE RALES 

societe telle qu'elie est faite, et il doit se repeter a lui- 

m&oie : 

Notre prince n'a pas de sujet plus fidele. 

Le grand anarchiste voit en Moliere un homme qui 
n'aime point du tout les penseurs originaux, qui 
n'aime point les individual is les, qui n'aime poiot les 
heretiques sociaux, et ii ; > fence sur Moliere comme sur 
son ennemi personnel, sans se tromper ie moins du 
monde a eel %ard. 

Goethe disait : « Guillaume Schlegel n'aime pas 
Molifere. Ge n'est pas bete ; il a raison. 11 sent que si 
Moliere Yivait il se rooquerail de lui. » Rousseau est 
absolument sur que si Moliere vivait en 1770 il se 
moquerait de Rousseau et il est tr$s avise en en etant 
absoluineot sur. 

Ce n'est pas — car je voudrais qu'on ne se troropat 
point sur ce que je dis et qu'on ne me fit pas dire ce que 
je suis tres loin de penser — ce n'est pas que Rous- 
seau n'ait point lui aussi son sens social ; mais son sens 
social est tres different de celui de Moliere et a iths 
pen pres contraire. Moliere croit tres evidemment que 
' la sante sociale depend du sens commnn, du bon sens ge- 
neral auquel chacun obeira. Rousseau croit certainement 
que ia sante sociaie depend de quelques-iins, non pas 
d'une classe superieure et il n'est pas aristocrate, mais 
de quelques hommes, dont il est, apparaissant de 
temps en temps dans l'histoire et revelant la verite 
aux hommes. 

Or "Rousseau sent que rien n'est plus eloign© que 
cela de la pensee de Moliere qui, aimant les theses et 
les pieces a theses, n'aurait pas manque, s'il avait eu 
une revelation a faire, de la faire en effet par quelque 
comedie retentissante ; et que Moliere eut du genie, 

129 



EN LISANT MOLIERE 

cela n'apaisait point Rousseau mais bien au contraire, 
puisque ce que Rousseau demande aux hommes de 
genie, k commences par lui-meme, c'est d'iniposer aux 
hommes des*verites nouvelles et non pas de fortifier 
leurs prejuges en les revetant d'une forme eclatante et 
puisque, k ce compte, plus Moliere a de genie plus il 
se montre indigne d'en avoir, et il n'en manque pas ; 
mais il manque a celui qu'il a. 

Retour au naturel, mais non pas a la nature, sens 
commun et sens social, toutes les idees generates de 
Moliere me semblent contenues dans cette formule. 




SA MORALE 



D'apres ce que nous avons dit des idees generates de 
Moliere, on imagine sans doute que sa morale 
doit etre assez faible. Elle est assez faible en effet et 
d'aucuns diront qu'elle est nulle. 

La morale en e$et n'est pas autre cbose qu 9 un 
effort que font les iiommes poxir echapper a leur 
egoi'sme naturel, aux inspirations et aux commande- 
ments de leur interet et, a pen de chose pres, les 
idees moyennes des hommes ne soni pas autre chose 
que les resultats des reflexions qu'ils ont faites sur 
leur interet bien entendu. I! s'ensuit que les idees 
moyennes de tons les temps conduisent a une morale 
qui n'est point absolument meprisable, mais qui n ? a 
rien d'heroique, ni de nobie ? ni d'eleve, ni meme de 
veritablement respectable- 
La "morale moyenne de tons les temps, c'est la 
morale de 1'experience. On a dit de La Fontaine et de 
Moliere qu'ils son! moraux comme 1'experience. C'est 
absolument veritable. Mais, je vous prie de considered 
ceci ? est-ce que 1'experience est morale.? Elle est surtout 
demoralisante. 

Qu'est-ce qu'elle enseigne? A 6tre prudent. Elte 

i3i 



EN US ANT MOLIEHE 

n'enseigne que cela. Detail : Stre resigned n'etre pas 
ambideux, n'etre pas aveutureux, n'etre pas chevale- 
resque, n'etre pas genereux, ne pas se meter des affaires 
des -autres, ne pas se devouer aux autres, etre eco- 
norne, ne pas s'occuper des affaires de son pays, cequi 
vous fait des ennemis et des amis aussi ? mais qui 
finisscnt toujours par vous trahir, a ne pas mentir mais 
a dissimuler sans cesse les verites qu'on aurait a dire, 
!es exprimer ne vous mettant que des ernbarras inex- 
tricabtes, n'avoir aucune passion, ni bonne ni mau- 
vaise, les mauvaises vous mettant Ires mai en point, 
mais les bonnes vous faisant presque autant de mal 
que les mauvaises/ n'etre pas mediant, mais n'etre pas 
bon, n'etre pas vicieux, mais a n'avoir qu'une vertu 
traitabie et une sagesse ave6 sobrieie ; en un mot elre 
m&liocre, toujours mediocre, mediocre en tout, medio- 
cre avec perseverance, mediocre avec obstination, im- 
placablement mediocre. 

Voila la morale de PexpeVience. 

C'est exactement celle de Moliere. 

Parcourez encore une fois ses pieces a ce nouveau 
point de vue. 

II ne faut pas etre etourdi : c'est tres vrai, mais il 
n'y a pas _ de belles et. hautes actions sans un pen 
d'etourderie et il le faut bien ; car si Ton reliechissait 
pesamment sur les belles actions qu'il vous vient a 
1'esprit de faire il est assez probable qu'on n'en ferait 
jamais aucune. 

II ne faut pas faire de 1'esprit : c'est juste ; mais ii 

faut cependant cultiver son esprit en s'exposant, si 

Von n'a point de chance, k tomber dans i'affectation, 

"et le merite est precisement de courir ce peril et Pon 

n'a aucun merite a rester dans sa grossierete initiate. 

II faut eviter toute affectation : eh 1 sans doute, mais 
il faut cependant surveiller ses paroles, ses ecritures et 

1&3 



SA MORALE 

ses xnanifereSy en s'exposant par la a devenir maniere*, 
el le merite est de s'e^poser a ceia dans le desir de 
n'^tre pas ua buior. 

11 faut eviter la franchise brutale : sans doute, mais 
s ? iS y a uo commencement d'orgueil dans la franchise, 
i! y a plus qu'un commencement de fachele et une 
notable peur des coops dans le silence on dans la 
complaisance infatigable et 1'approbation perpetuelle. 

II ne hat pas elre devot : peot-eire ; mais ecarter 
les homines du chemin qui conduit a la saintete est 
d'une morality que Ton peut defendrej mais qui encore 
est no peu contestable, 

II ne faut pas elre avare : incontestablement ; mais 
il ne faut pas avoir Fair de donner raisoa au fits et k 
la fille d'un avare qui, parce qu'il est avare ? out perdu 
tout respect pour leur pere. 

II ne faut pas sortir de sa classe : par de mauvais 
moyens et ridicuiement, non ; mais en soi vouloir 
s'elever dans I'echelle sociale est une ambition legitimej 
on il y a des risqoes., qui par consequent demande un 
certain courage, et encore qui est utile a la societe, et 
on ne doit pas ia ridiculiser sans reserves. 

II ne faut. pas , quand on est femme, etre savante : 
pourquoi ? parce que les femmes qui s'iristruisent cou- 
rent le risque du ridicule? Eh bien ! les hommes aussi ? 
ni plus ni moins, et detourner par cette menace du 
ridicule, toute une partie de rbumanite des hauls 
exercices intellectueis et de tout exercice intellectuel il 
semble que c'esfc avoir un certain gout, non seulement 
de la mediocrite, mais de l'abaissement, de l'avilisse- 
ment, de 1'enlizement ; c'est plus peut-etre et il est 
terrible et il a du vrai le mot de Mme de Lambert : 
(( Depnis qu'on a fait une honte aux femmes d'etre 
inslruitesy honte pour honte elles ont choisi celle de 3a 
galanterie ». . • 

1 33 • 



EN LISANT MOLIERE 

li ne faut etre ni libertin ni mechant, ni surtout 
libertin par mechancete. Ici je n'ai rien a dire et cela 
est d'une morale irreprochable. 

Mais voyez comme tout cela est bien la morale de 
Fexperience et uniquement de Fexperience et ne s'ele- 
vant pas au-dessus des legons de Fexperience. 

Le risque, eviter le risque, tout est la dans la morale 
bourgeoise et tout est la dans la morale de Moliere. 
La prudence, toujours la prudence, c'est toute la 
morale de Fexperience et c'est toute la morale de 
Moliere. II est tout juste Foppose de Coraeille et de 
Nietzsche (presqiie toujours inspire de Coraeille). 
Nietzsche dit : « II faut vivre dangereusement » . Cor- 
neille dit par toutes ses pieces ou par la plupart ou 
par les plus belles : « II n'y a de beau que de vivre 
dangereusement et il n'y a de beau que d'agir contrai- 
rement a ses interets. » Moliere dit : « II faut vivre 
prudemment et conformement a ses interets bien 
entendus. Guenille si Fon veut, ma guenille m'est 
chere. » Et Corneille et Nietzsche fremiraient de cette 
moralite de guenille. 

Chose assez curieuse, le seul acte de generosite, de 
chevaleresque que Fon trouve dans tout Moliere, c'est 
a un coquin et par un homme qu'il deteste et qu'il 
meprise qu'il le fait accomplir : c'est Don Juan met- 
tant Fepee au vent et s'elangant au combat un contre 
cinq pour defendre et sauver des gens qu'il ne connait 
point du tout, de sorte qu'o/z dirait — certes il n'y 
pense pas le moins du monde — que Moliere veuille 
indiquer que la prudence et une certaine couardise 
est le devoir de tout le monde, mais que la generosite 
et la bravoure imprudente existent aussi, mais encore 
qu'elles appartiennent k certains scelerats du reste par- 
faitement meprisables* On dirait seulement, mais je 
remarque que la seule piece de Moliere que je trou- 

i34 - 



SA MORALE 

vais inattaquable au point de vue de la morality 
contient encore une immorality contient encore une 
chose que, comme legon, on pent interpretei\en sens 
immoral. 

Et — ceci est le contrdle et, ce me semble 5 un bbn 
controle — quel est le criierium de cette morale?. On 
juge assez bien d'une morale par son criterium. Kant 
nous dit : en face d'un acte a faire ou a ne pas faire, 
demandez-vous si vous voudriez qu'il fut erige en loi 
generate des actions humaines, on juge par la de toute 
la morale de Kant. Or quel est le criterium de la 
morale de Moliere ? 

C'est celui-ci : Ne soyez pas ridicule ; est a eviter 
tout acte qui peut vous ridiculiser. Voilale criterium. 

Ne soyez pas afFecte, yous series ridicule ; ne soyez 
pas avare, vous seriez ridicule ; ne soyez pas devot ? 
vous seriez ridicule ; ri'aspirez pas a sortir de voire 
classe, vous seriez ridicule ; ne soyez pas faux ? vous 
seriez ridicule, mais ne soyez pas franc non plus ; il y 
a autant de ridicule a etre franc qu'a. etre faux. 

Dans Moliere ? le criterium de la morale est le 
ridicule. 

Or il n'y a guere de criterium plus nefaste que ce 
criterium-la. Car, ridicule aux yeux de qui ? Aux 
yeux du plus grand nombre evidemment ; c'est le 
plus grand nombre qui fait la risee ; c'est le plus grand 
nombre qui decrete spontaneroent par le rire dont ii 
accueiile une chose que cette chose est ridicule. Par 
consequent ce criterium du ridicule pousse les hom- 
ines a mettre tout leer effort a se rassembler ies uns 
aux autres. Surtout en France ou la terreur du ridi- 
cule est incalculable. En Angleterre, l'excentricite est 
en honneur, au moins en une grande mesure. L' An- 
glais est flatte qu'un homme de sa race ait sa person- 
nalite, meffie un pen dr61e, et se distingue des autres, 

i35 



EN LISANT MOLIERE 

et tout le monde a remarque que de leurs excentri- 
qnes, mesne sans genie, les Anglais ne rient pas, mais 
sourient, aveG une gaiete ou il entre de Findulgence et 
un grain d'estiine. En France, le ridicule tue. Ne pas 
diminuer, mais cenrupler, au contraire, cetle terreur 
que les Francais ont du ridicule est done d'une tres 
mauvaise morale. 

En France ce qui fait rire, e'est n'etre pas exacte- 
ment comme tous les autres, e'est Foriginalite, e'est la 
personnalile. Les Frangais rient des qu'its voient 
quelqu'un qui porte un chapeau un peu different de 
celui qu'on porte dans leur quartier. L'originalite leur 
paralt une bauflbnnerie. Bonner pour toute regie 
morale de ne se point faire moquer de soi, e'est done 
recommander aux hommesde se ressernbler strictement 
les uns aux auires, et Moliere est ici tres coherent ; car 
de mime que le vrai est pour lui ce que tout le monde 
pense, de mime la verite morale est d'agir comme 
tout le monde agit, sous peine d'etre « tourn& en 
ridicule aupres de bien des gens », et ce n'est pas 
Moliere qui dit : « Tant pis pour qui rira ». Or il si'y 
a rien comme craindre de ne pas ressernbler a tout le 
monde qui soit contraire a la vraie morale qui con'siste 
preci semen t a vouloir etre meilleur que les autres et a 
vouloir en trainer les autres a sa suite. 

Dire aux hommes : craignez le ridicule et pour Fevl- 
ter copiez exactement les hommes que vous avez autour 
de. vous ; confondez-vous, effacez-vous, obscurcissez- 
vous et noyez-vous dans la foule des autres, e'est leur 
crier : « Ne cherchez pas le mieux ; ils Font et vous 
Favez si vous faites comme eux ; ne cherchez pas le 
vrai, il est trouve\ ils Font et vous Favez si vous etes 
comme eux. II vous suffit, pour &tre ce que vous devez 
etre, de regarder autour de vous et de reliefer. Un 
homme doit £ire ce que Stendhal voulait que fut 

1 36 



SA MORALE 

un roraaii : « un miroir qui se prorogue sur une 
grande route ». 

A ce compte aucun progres, aueun bon change- 
men t 9 ai&me tout petit, oe serait realisable, aucune 
ascension vers un ideal, in erne mediocre, ne serait 
possible. Tous ceux qui out fait faire un progres a 
Fhumanite ont ete essentielfement excentriques et 
se sont moques qu'on se moquat d'eux. Le spernere 
se sperni est une condition de Famelioration des 
hommes. 

Tous !es excentriques ne sont pas des sages ; mais 
tous ies sages sont des excentriques et font s'esci&ffer 
ies imbeciles. 

C'est se mettre du parti des laches que de-recom- 
mander ia rn&liocrit6 en toutes clioses ei c'est se met- 
tre du parti des sots que de donner pour regie de 
conduite de ne jamais faire rire de soi. 

Moliere a substitu6 la morale du ridicule a la mo- 
rale de Fhonneur, et pour moi c'est avoir mis une im- 
moralite ou plutdt une demoralisation- a la place de 
la morale. 

On connait Ies accusations d'immoraiite' portees cen- 
tre le theatre de Moliere par de tres grands persoima- 
ges, par F6nelon ? par Bossuet, pat Rousseau. J'en 
parlerai et non point pour accabler Moliere; car on 
verra que sur plusieurs points je le defendrai contre 
Ies requisitoires ? comme sur d ? autres ? i! est vrai, je 
donnerai raison aux accusateurs. 

Fenelon, tres indulgent a son egard, se borne a dire 
qu'il lui est arrive* de donner un tour genereux au 
vice, et il me semble Men qu'il pense a Don Juan, et 
une austerite ridicule et odieuse a la vertu, et il me 
semble qu'il pense a Aiceste (de quoi Rousseau se 
souviendra). 

Bossuet pietlne furieusement ce severe reTormateur 

*3 7 



EN LISANT MOLIERE 

des grands canons des petits mailres et des affectations 
des precieuses, du reste approbateur d'une infame com- 
plaisance chez les maris. G'est le grand argument cen- 
tre Moliere, qui a ete cent fois repete depuis : il atta- 
que les ridicules et non pas les vices; il aurait fallu 
attaquer les vices et non pas les ridicules. 

Je commence par discuter Yexemple pris par Bos- 
suet: Moliere approbateur d'une infame complaisance 
pour les maris. Bossuet fait evidemment allusion a 
la scene viii de Facte IV de I'Ecole des femmes, au 
discours de Chrysalde que je suis force de repro- 
duce tout en tier pour en faire juger. Arnolphe a prie 
Chrysalde a souper. Chrysalde arrive a Fheure 
dite et trouve Arnolphe bougon et tres pen poli, 
ce qui Fincite, remarquez bien cela ? a se moquer 
de lui : 

Eh bien, souperons-nous avant la promenade ? 
— ■ Non, je jcune ce soir. 

repond Arnolphe. 

— D'ou vient cette boutade ? 

demande Chrysalde. 

— De grace, excusez-moi : j'ai quelque autre embarras. 

— Votre hymen resolu ne se fera-t-il pas ? 

— C'est trop s'inquieter des affaires des autres. 

— Oh ! oh ! si brusquement ! Quels chagrins sont les 
Serait-il point, compere, a votre passion [vdtres ? 
Arrive quelque peu de tribulation ? 

Je le jugerais presque a voir votre visage. 

II commence a railler. On voit qu'il va, pour se 
1 38 



SA MORALE 

venger un pen du mativais accueil et du souper rnan- 
que, dauber sur l'infortune compere. Arnolplie lui re- 
pond : 

Quo! qu'il m'arrive, au moins j'aurai cet avanlage 

De ne pas ressembler a de certaines gens 

Qui soufirent doueement Fapproche des galants. 

Oh ! oh I le compere devlent agressif 1 Eh bien, don- 
nons-lui monnaie de sa piece et servons-lui une mercu- 
riale un pen cuisante: 

G'est un etrange fait, qu'avec tant de lumieres, 
Vous vous effarouchiez toujours sur ces matieres, 
Qu'en cela vous mettiez le souverain bonheur, 
Et ne conceviez point au monde d'autre honneur. 
Etre avare, brutal, fourbe, mechant et lache, 
N'est rien, a votre avis, aupres de cettetache; 
Et, de quelque fa^on qu'on puisse avoir vecu, 
On est homme d'honneur quand. on n'est point cocu. 
A le bien prendre au fond, pourquoi voulez-vous croire 
Que de ce cas fortuit depende notre gloire, 
Et qu'-une ame bien nee ait a se reprocher 
L'Injustice d'un mal qu'on ne pent empecher? 
Pourquoi vouiez-vous, dis-je, en prenant une femme, 
Qu'on soit digne, a son choix, de iouange ou de blame, 
Et qu'on s'aille former un monstre piein d'effroi 
De l'affront que nous fait son manquement de foi ? 

Arnolphe n'ecoute pas ses discours generanx; il est 
trop absorbe et trop distrait par'd'antres pensees. II 
faut le piquer plus au vif. (Test ce que tout de suite 
fait Chrysalde : 

Mettez-vous dans l'esprit qu'on pent du cocuage 
Se faire en galant homme une plus douce image, 

i3g 



EN LISANT MOLlkRE 

Que des coups du hasard aucun n'^tant garant, 

Get accident de soi doit 6tre indifferent; 

Et qu'enfin toot le mal, quol que le monde glose, 

N'est que dans la fay on de recevoir la chose ; 

Et pour se bien conduire en ces difficultes, 

■II y faut, comme en tout, fuir les extremites, 

N'imiler pas ces gens on pen trop debonnaires 

Qui tirent vanlte de ces sortes d'affaires, 

De leurs femmes toujours vont citant les galants, 

En font partout I'eloge et pronent leurs talents, 

Temoignent avec eux d'etroites sympathies, 

Sont de ions leurs cadeaux, de toutes leurs parties, 

Et font; qu'avec raison les gens sont etonnes 

De voir leur hardiesse a montrer la lour nez. 

Arnolphe, tout en se doutant faiea, car ii n'est pas 
bete, que Ghrysalde commence a se moquer de lui et 
prepare par cette concession oratoire un retour offensif 
proportion^ a I'ampleur de la concession eite-m^me, 
ne pent se tenir d'etre satisfait et ii &coute toute cette 
tirade avec plaisir, quoiqise avec nil pen d'inquietude. 
Alors Ghrysalde : 

Ge procede, sans doute, est tout a fait blamable, 

Mais r autre extrimite n'est pas moins condamnabie. 

Si je n'approuve pas ces amis des gaiants, 

Je ne suis pas aussi pour ces gens turbulents 

Dont rimprudent chagrin, qui temp£te et qui gronde, 

Attire au bruit qui! fait les yeux de toot le monde, 

Et qui, par cet eclat, semblent ne pas vouloir 

Qu 'aucun puisse ignorer ce qu'ils peuvent avoir. 

Entre ces deux partis il en est im honnete, 

Ou dans Toccasion ihoraroe prudent s'arrete ; 

Et quand on le salt prendre, on n'a point a rougir 

Du pis dont une femme avec nous puisse agir. 

Ici un sursaut d* Arnolphe^ Ghrysalde est ravi et ne 
i4o 



SA MORALE 

se tient pas d'aise et II marque nn point et IS assene le 
coup : 

Quoi qw'oa enpuisse dire s enfin, le cocnage 
Sous des traits moins aifreux aiseroent s'envisage; 
Et, com me je vous dis, toute i'habilete 
"Ne va qn'k le savoir tourner du boxi cote, 

Amolphe s'emporte en paroles arneres : 

Apres ce beau discours, toute la confrerie 
Doitun remerciement a Votre Seigneurie; 
Et quiconque voudra vous entendre parler 

Moutrera de la joie a s'y voir enrdler. 

Chrysalde souriaht et imperturbable avec un geste 
aimabie et nonchalant de protestation : 

Je lie dis pas eela ? car c'est ce qoe je blame ; 
Mais, corarae c'est le sort qoi nous donne one femme, 
Je dis que Yon doit faire ainsi qu'au jeut de des, 
Ou, s'il ne vous vient pas ce que vous-demandez, 
I! faut jouer d'adresse, et d'une ame reduite "" 
Gorriger le hasard par ia bonne conduite. 

Arnolphe, plus stupifait encore qu'irrite, replique, 
les bras lui tombant et la mine renversee : , ■ 

C 5 est~a-dire dormir et manger toujours bien, 
Et se persuader que tout cela n'est rien. 

Chrysalde, railleur deson nature! et entraine par le 
demon de la taquinerie sur la pente do paradoxe, en 
arrive enfin a faire cet eloge de Fadultere doux, de 

Fadultere discret et aimable 5 de Fadultere compense" 

i4i 



EN LISANT MOLIERE 

par la bonne humeur et la bonne grace de Pepouse, 
qui a fort scandalise les austeres : 

Vous pensez vous moquer ; mais, a ne vous rien feindre, 
Dans le monde je vois cent choses plus a craindre 
Et dont je me ferais un bien plus grand malheur 
Que de cet accident qui vous fait tant de peur. 
Pensez-vous qu'a choisir de deiix choses prescrites, 
Je n'aimasse pas mieux 6tre ce que vous dites, 
Que de me voir mari de ces fenimes de bien, 
Dont la mauvaise humeur fait un proces sur rien, 
Ces dragons de vertu, ces honn&tes diablesses 
Se retran chant toujours sur leurs sages prou esses, 
Qui, pour un petit tort qu'elles ne nous font pas, 
Prennent droit de trailer les gens de haut en has, 
Et veulent, sur le pied de nous etre fldeles, 
Que nous soyons tenus a tout endurer d'elles ? 
Encore un coup, compere, apprenez qu'en effet 
Le cocuage n'est que ce que Ton le fait ; 
Qu'on pent le souhaiter pour de certaines causes, 
Et qu'il a ses plaisirs comme les autres choses, 

Gette fois, comme aussi bien c'est ce que desirait 

Chrysalde, Arnolphe est exaspere... 

Moi, je serais cocu? — Vous voila bien malade ! 
Mille gens le sont bien, sans voiis faire bravade. 
Qui de mine, de cceur, de biens et de maison, 
Ne feraient avec vous nulle comparaison. 

N'est-il pas evident que dans tout ce discours Chry- 
salde n'est pas serieux, que Chrysalde se divertit a 
echauffer la bile d' Arnolphe, que tout cela est gaillar- 
dise et raillardise, que tout cela est precisement un 
« sermon joyeux », comme on disait au xvi e siecle, et 
rien absolument autre chose? 

La preuve, c'est qu'au premier acte, alors qu'il est 

ll\2 



SA MORALE 

de sang-froid ? aiors qu'il ne songe qu'a donner de 
bons conseils de conduite a Arnolphe et non pas a le 
taquiner, alors qu'il n'est pas pique centre lui parce 
qu' Arnolphe lui a refuse le souper qu'il lui a proxnis, 
il ne tient pas du tout le meme langage et il en tient 
un tres raisonnable sur le meme sujet. Graignez d'etre 
trompe, dit-il a Arnolphe, surtout parce que vous 
vous etes infiniment moque des maris trompes... 

-Qui rit d'autrui 
Doit craindre qu'en revanche on rie aussi de lui. 
J'entends parler le monde; et des gens se delassent 
A venir debiter ies choses qui se passent; 
Mais, quoi que Ton divulgue aux endroits on je suis, 
Jamais on ne m'a vu triompher de. ces bruits. 
J'y suis assez modeste; et, bien qu'aux occurrences 
Je puisse condamner certaines tolerances, 
Que mon dessein ne salt de souffrir nullernent 
Ce que quelques maris souffrent paisihlemeni, 
Pourtant je rCai jamais affecte de le dire ; 
Gar enfin il faut craindre un re vers de satire. 



Ainsi, quand a mon front, par un sort qui tout mene, 

II serait ■ arrive quelque disgrace humaine, 

Apres mon procede, je suis presque certain 

Qu'on se contentera de s'en rire sous main; 

Et peut-etre qu'encor j 'aural cet avantage, 

Que quelques bonnes gens diront que e'est dommage. 

Mais de vous, cher compere, il en est autrement. 



Opposez ce langage qu'il tient au premier acte a 
celui qu'il tient au quatrieme, vous verrez clairement 
qu'au tpiatrieme Chrysalde ne dit pas un mot de sa 
pensee vraie et simplement" « pousse la satire » , et qu'a 
plus forte raison il est saas raison de dire qu'il est 

i43 



EN LISANT MOLIERE 

an quatrieme acle Finierprete de la pensee de Moliere 
et que Moliere a cyniquement approuv^ une inf&me 
complaisance de ia part des maris. 

Bossuet a manque ici de cbarite ou d'esprit de fi- 
nesse. 

Quant an reprocfae general : Moliere a toujours atta- 
que les ridicules ei non jamais les vices ; il est presque 
juste. On sait qu'il a ete" rappele a satiete par Rous- 
seau : « Moliere attaque ies vices ! Mais je voudrais 
bien que Von comparat ceux qu'il attaque avec ceux 
qu'il favorise. Quel est le plus blamable d'un bourgeois 
sans esprit et vain qui fait sottement le gentilhomme 
ou du gentilhomme fripon qui le dupe ? [Bourgeois gen- 
tilhomme). Dans la piece dont je parle ce dernier n'est- 
il pas Fhonnete bom me?... » — « Quel est le plus 
criminel d'un paysan assez fou pour epouser une 
demoiselle ou d'une fern me qui cherche a dishonorer 
son epoux (George Dandiri). Que penser d'une piece 
ou le public applaudifc a Finfidelite, au mensonge, a 
Fimpudence de celle-ci et rit de la betise du manant 
puni? » — « C'est un grand vice d'etre avare et de 
prater a usure ; mais n'en est-ce pas un plus grand a 
un fils de voler son pere et de hii manquer de respect? 
(Avare). Et la piece ou Ton fait aimer le fils insolent 
n'est-eile pas une ecole de mauvaises mcBurs? » — <c Les 
honnetes gens de Moiiere sont des gens qui parlexit; 
ses vicieux sont des gens qui agissent. » — « Examinez 
le comique de cet auteur : les vices de caractere en sont 
Finstrument et les defauts naturels en sont le sujet. » 

C'est-a-dire, car la formule, trop condensee, est 
obscure, que Moliere se sert des vices de Fun pour 
mettre en jeu et pour mettre en lumiere les defauts de 
l'autre • son sujet, par exemple, est la betise d'Orgon, 
et son instrument pour mettre en jeu et pour mettre en 
lumiere la betise d'Orgon, c'est Tartuffe. 



SA MORALE 

Je suis plus qu'a. demi de I'avis de Fenelon, de Bos- 
suet et de Rousseau relativement a la morale de Mo- 
liere. Mais puisque je n'en suis pas entierement pour 

metire les choses au point, an point, du moins, on je 
les vois, je commence par defendre Moliere contre ce. 
que je trouve excessif dans ces requisitoires ; puis ce 
qu'il y a veri tablemen t a reprendre dans la morale de 
Moliere , et qui n'est pas peu de chose, je le dirai sans 
reticences a mon tour. 

II n'est pas vrai, comme le dit Fenelon, repete par 
Rousseau, que Moliere ait donne un tour genereux an 
vice et une austerite ridicule et odieuse a la verta. La 
premiere partie de cette phrase vise sans doute une 
scene, tres courte, oudeux scenes, tres courtes, de Don 
Juan. Moliere, d'une part, a voulu etre vrai et il sa- 
vait qu'il est vrai que des grands seigneurs tres vicieex 
et tres mechants homines ont encore de la genero- 
site et du courage; d'autrepart, accumulant en Don 
Juan tons les vices, il a voulu, en lui laissant un reste 
des belles parties du gentilhomme, que le public le re- 
connut, reconnut en lui les Lauzun et les Vardes, ce 
qu'il n'aurait pas pu faire si l'auteur l'avait donne 
comme crime tout pur et vice tout cru ; d'autre part 
enfin, il i'a fait assez odieux, lui donnant le dernier vice 
a ses yeux, c'est a savoir Phypocrisie, pour qu'il ne 
puisse point passer pour un persoanage sympathique. 

De plus, c'est a Don Juan seul dans tout le theatre 
de Moliere (et si peu, comme on vient de le voir), que 
ce reproche d'avoir donne un tour genereux au person- 
nage vicieux pent s'appliquer. 

Par ces mots « une austerite odieuse et ridicule a la 
vertu », Fenelon vise sans doute Alceste. Or Alceste n'est 
nullement odieux et il est a peine un peu et de temps 
en temps ridicule. Qu'il ait pu sembler tel, cela nous 
etonne merveilleusement. En tout cas, Moliere, d'une 

i45 



EN LISANT MOLIERE 

part en le presentant des la premiere scene comme 
personnage sympathique, d'autre part en faisant faire 
de lui par filiante un eloge lyrique ou son caractere est 
traite « de noble et d'he>oique » et ou il n'y a que 
cette restriction qu'il est « singulier » ; d'autre part 
enfin, en le montrant aime de toutes les femmes qui 
sont dans la piece, Moliere a pris ses precautions, a 
suffisamment donne a entendre au parterre qu'il ne 
fallait le trouver ni odieux ni ridicule et si le parterre 
persiste dans cette opinion, en verite ce n'est pas la 
faute de i'auteur. 

Moliere a toujours attaque les travers, il n'a jamais 
attaque les vices. — Jamais est etonnamment excessif. 
II est probable qu'il a attaque le liber tinage et la me- 
chancefce et 1'hypocrisie dans Don Juan ; il est probable 
qu'il a attaque la luxure, la cupidite, la fourberie et 
1'hypocrisie dans Tartuffe. Je ne crois pas qu'il y ait a 
insister autrement. 

Dans Moliere, les honnetes gens parlent et les me- 
diants agissent. — D'abord il n'y aurait pas lieu d'en 
conclure que Moliere est avec les mediants et contfe 
les honnetes gens, s'il fait faire aux mechants des ac- 
tions odieuses et s'il fait tenir aux honnetes gens des 
propos convaincants et persuasifs; et ensuite il n'est 
pas vrai que les honnetes gens se bornent toujours k 
parler : le Cleante de Tartuffe parle beaucotip il est 
vrai et ce n'etait pas inutile ; mais il agit aussi puis- 
qu'il intervient aupres de Tartuffe ; il agit autant qu'il 
peut agir, et dans les Femmes savantes 1'honnete homme 
de la piece, le raisonneur, agit tellement que c'est lui 
qui fait le denouement. Que veut~on de plus et est-il 
vrai que les honnetes gens de Moliere se bornent a par- 
ler tandis que les mechants agissent ? 

II y a beaucoup de legerete dans cette incrimination 
de Rousseau. 



SA MORALE 

Dans Moliere, les sots sont ridicules et les coquins 
sont interessants. — Les sots sont ridicules, oui ! mais oil 

Rousseau a-t-il vu que les criminels soient interessants ? 

Le raisonnement de Rousseau est celui-ci : le person- 
nage sympathique, le personnage « qui a Finteret » est 

celui qui est oppose a celui dont Fauteur se moque ; 
done le personnage sympathique du Bourgeois gentil- 

komme, e'est le marquis Dorante qui est oppose a 
Monsieur Jourdain dont Moliere se moque ; le personnage 
sympathique de George Dandin, e'est Angelique qui 
est oppose a Dandin dont Moliere se moque ; les per- 
sonnages sympathiques de YAvare, e'est son fils, e'est 
sa filie, e'est La Fleche, e'est Frosine qui sont opposes 
a Harpagon dont Moliere se moque. 

C'est parfaitement mal raisonne. A ce compte les 
personnages sympathiques du Malade imaginaire se- 
raient les Purgon et les Diafoirus qui sont opposes a 
Argan dont Moliere se moque, et le personnage sympa- 
thique de Tartuffe serait Tartuffe qui est oppose a 
Orgon dont Moliere se moque. 

La verite est qu'on peut ires bien rire de quelqu'un 
et ne pas, pour autant, epouser, admirer et aimer celui 
qui lui joue d'un tour. Le petit peuple lui-meme de ce 
qu'il rit d'un homme sous lequel on ecarte la chaise 
ou il allait s'asseoir et qui s'e'tale, n'en conclut aucu- 
nement que celui qui Fa retiree soil adorable. Chez Mo- 
liere nous rions des sots qui sont dupes, mais nous 
m£prisons les coq-iins qui les dupent. Cela est vrai et 
du Dorante du Bourgeois gentilhomme et de F Angelique 
de George Dandin et de toute la famille d'Harpagon, 
autant que de tons les Diafoirus du Malade Imaginaire 
et de Monsieur Tartuffe. 

Moliere se sert des vices et des crimes de ses coquins 
pour mettre en jeu et pour mettre en lumiere les de- 
fauts de ses sots, de telle sorte que son comique a pour 

147 



EN LISANT MOLIERE 

instrument les coquins, mais pour sujet veritable , pour 
objet veritable, les sots ; rien n'est plus exact. Mais 
d'abord ses sots honnetes gens, Moliere ne les aban- 
donne pas tout entiers a la risee. C'est a rioter et c'est 
important. II y abandonne tout entier Harpagon parce 
que c'est un sot qui n'est pas honnete homme; il y 
abandonne tout entier Arnolphe parce qu'Arnolphe a 
commis deux crimes, celui d'abetir une petite fiile et 
ceiui, vieux, de vouloir 6pouser une jeune fiile ; il y 
abandonne presque tout entier George Dandin 5 parce 
que George Dandin a commis la mauvaise action d'epou- 
ser une jeune fiile sans s'etre inquiete de son coxisente- 
ment ; et encore comme George Dandin n'est pas tout k 
fait un coquin il met dans sa bouche au moms des paroles 
de remords : « Tu Fas voulu, George Dandin... » 

Mais a ses sots qui sontde tres honnetes gens il ne man- 
que pas de donner des paroles en effet de braves gens, 
sensibles et tendres, qui sont pour les rendre sympathi- 
ques, qui sont pour que Ton n'emportepasd'eux une im- 
pression qui ne soit que de ridicule ; il fait dire a Orgon : 

Qui, c'est bien dit: allons a ses pieds * avec joie 
Nous loner des bonles que son coeur nous deploie. 
Puis, acquities un peu de ce premier devoir, 
Aux justes soins dun autre il nous faudra pourvoir, 
Et par un doux hymen couronner en Valere 
La flamme d'un amant genereux et sincere. 

11 fait dire a Chrysale qu'on sait que pourtant il ridi- 
culise pour sa faiblesse tout autant que Philaminte pour 
son bel esprit : 

Tenez, mon coeur s'emeut a toutes ces tendresses, 
Cela ragaillardit tout a fait mes vieux jours, 
Et je me ressouviens de mes jeunes amours. 

i. Auk pieds du Roi. 

1/18 



SA MORALE 

Premier point done : Moliere ne sacrifie pas, n'im- 
iBole pas compietement, impiloyabieraent ? ses sols qui- 
sont des bonnetes gens. 

Mais ce qu'il faut dire surtout a ceux qui accusent 
Moliere de sacrilier les sots aox coquins et de s'en pren- 
dre aux- travers piotot qis'aox vices, e'est d'abord qu'il 
est- de 1'essence de la comedie de faire cela, que les co~ 
quins sont justiciablesde la loi et de la satire et dn dis- 
cours public et Tion de la comedie ; qoe la comedie 
raiUe les travers et non les horribles vices et les pro- 
fondes sceleratesses, iesquels ne sont pas comiques ; 
u'en conviant Moliere- a fletrir les criminalites 'on Sui 
.emande de faire boo des comedies mais des drames, 
des draraes com me du resle il en a fait (Don Juan, 
Tartaffe), mais com me ii n'etait pas dans son metier 
d'en fa. re tou jours. ' ; 

Et il faut dire en second lieu qu'en peignant les sots 
dupes des coquins, saris d 53 reste rendre les coquins syra- 
palhiques, il remplit Se veritable ofBce, m3me moral, de 
la comedie, La comedie ne peint pas les coquins pour 
les convert! r ce a quoi do reste elle ne reussirait pas; 
elle peint les ddfauts des honnites gens ou des demi-hon- 
neies gens qui sont des sots, pour les avert ir que par 
ees d 'fauls is se preterit a iire victimes des coquins. Yoila. 
le v&iitable office de la comedie, yoila, pour ainsi par- 
ser, sa circonscription. 

Or Moliere remplit admirablement cet office. Com- 
prenez, bien que Moliere n'a au fond que de Faftection 
pour ses bourgeois, pour ses chers bourgeois dont il 
est 9 dooi ii a tou les les opinions, toutes les idees,, Ions 
les prejuges, a bien peu pres, et e'est par sympathie 
pour eux qu'il les monlre hemes par les mechants. Ce 
qu'il veut, en faisant ainsi, e'est les avertir, e'est les 
instruire, e'est leur montrer le peril ou leurs defauts 
les menent, et il ne prend pas precisement les scelerats 

1/19 



EN LISANT MOLJERE 

pour instruments k torturer les sots ; il montre aux 
sots les coquins exploitant les sots pour que les sots se 
tiennent sur leurs gardes meurtrieres. 

II est un avertisseur, un moniteur, une sentinelle, 
le tout un pen rudement, ce qui du reste n'est pas de 
trop ; mais il n'est en verite que cela, ou du moins s'il 
disait n'6tre pas autre chose, il serait difficile de le con- 
tredire. 

Ne voit-onpas qu'il dit k Ghrysale : « Je vous estime 
et je suis avec vous dans toutes vos id£es, cela appa- 
rait assez ; mais vous etes faible. Si vous rie vous cor- 
rigez pas de cette faiblesse, tout ira mal dans votre 
maison sans qu'on puisse vous reprocher autre chose 
qu'abstention et abdication ; mais c'est precisement ce 
que je vous reproche. Prenez garde ! » 

II dit k Philaminte : « Je fais le plus grand cas de 
vous ; en vous je reconnais une elevation d'esprit, une 
grandeur d'&me, une maniere mSme de stoicisme, dont 
je ferai certainement mention dans la piece ou je vous 
mettrai. Mais prenez garde ! Vous avez la manie du bel 
esprit, de la haute science, des academies ; vous vou- 
lez briller ; vous voulez qu'on vous connaisse ; vous 
voulez qu'on vous tympanise aux quatre coins de la 
ville ; et vous avez le mepris du bon sens qu'il soit 
dans votre servante ou dans votre mari. Par suite (sa- 
vez-vous?) vos filles sonti'mal 61evees : Fune donne 
dans vos travers et n'est qu'une pimbeche et manque 
debons mariages et est jalousequandles autresles font; 
l'autre, de tres bon sens etlres spirituelle, a le propos 
un peu vert et Jules Lemaitre dira qu'eJle « manque de 
duvet '». Et avec tout cela vous etes aussi stupide sur 
un point que les Orgon et les Argan : vous voulez don- 
ner pour mari k votre fille un gendre selon votre coeur 
et non selon le sien et qui n'a pour mente que de flat- 
ter votre manie essentielle. » 

i5o 



SA MORALE 

II dit a Orgon : « Vous etes nn excellent homme et je 
prendrai tres diligemment le soin de le faire savoir au 
parterre ; mais vous £tes devot et tres bassement, car 
enfin, ne vous en defendez pas, vous ne Fetes que par 
une peer affreuse de l'enfer. ^Cela n'a Fair de rien. 
Est-ce un defaut ? II faut bien que e'en soit un puisque 
c'est un danger. C'est un tres grand danger parce que 
cela pent vous jeter en proie aux mains de certaines 
gens. Prenez garde ! Vous allez tomber sous une domi- 
nation. De qui? Ge pourrait etre detres honnetes per- 
..sonnes ; mais ce peut etre aussi d'un pur scelerat; vous 
' qui aviez « Fair d'homme sage » vousdevenez imbecile; 
oui ; car toute passion devenant dominatrice rend im- 
becile. Vous devenez mechantmeme ; car toute passion 
ego'iste rend mediant et vous verriez mourir mere, 
enfant, femme, fille, que vous vous en soucieriez au- 
tant que de cela ; et c'est presque vrai, car vous sacri- 
fiez votre fille en la mariant centre son gre avec la plus 
parfaite durete. Prenez garde ! vous n'etes qu'un sot mais 
d'une sottise qui d'abord peut vous rendre criminel et, 
qui pis est, petit vous ruiner. » 

II dil a Harpagon : « Vous, vous etes tellement sot 
que vous en etes malade. Vous croyez que tout le bon~ 
heur possible consiste a avoir de Fargent et k le garder ; 
vous croyez que, s'il y a un paradis, c'est un lieu ou 
cbacun a beaucoup d'argent et peut le garder sans 
craintedes voleurs. Beaucoup d'hommes de votre classe 
sont dans ces sentiments. Prenez garde ! On pourra 
dire un de ces jours : « Ge n'est pas le besoin d'ar- 
gent ou les vieillards peuvent apprehender de tomber 
un jour qui les rend avares ; car il y en a de tels qui 
ont de si grands fonds qu'ils ne peuvent guere avoir cette 
inquietude, et d'ailleurs comment pourraient-ils craindre 
de manquer dans leur caducite des commodites de la vie 
puisqu'ils s'en privent eux-memes volontairement pour 

i5i 



EN LISANT M0L1ERE 

satisfaire a leur avarice? Ce vice est plutot Feffet de Fage 
et de la complexion des vieillards qui s'y abandonoenl 
aussi naturellement qu'ils suivaient les plaisirs dans ieur 
jeunesse ou leur ambition dans Fage virii. II ne faut ni 
vigueur, ni jeunesse, ni sante pour etre avare ; on n'a 
aussi nul besoin de s'empresser ou de se donner le 
moindre mouvement pour epargner ses revenus; il 
faut seulement laisser son bien dans ses coffres et se 
priverde tout. Gela est commode aux vieillards a qui 
il faut une passion parce qu'ils sont homines. — - II y 
a des gens qui sont mal loges, mal couches, mal ha- 
bi!16s, qui essuient lesrigueurs des saisons, qui se pri- 
vent eux-memes de la societe des hommes et passent 
leurs jours dans la solitude ; qui souffrent du present, 
du passe et de Pavenir, dont la vie est comme une 
penitence continuelle et qui ont ainsi trouve le secret 
d'aller a leur perte par le chemin le plus penible : ce 
sont les avares. — 11 y adesamessales, petries de.boue 
et d'ordure, eprises du gain et de Pinteret, comme les 
belles ames le sont de la gloire et de la vertu, capables 
d'une seule volupte qui est celle d'acquerir ou de ne 
point perdre, curieuses et avidesdu denier dix, unique- 
mentoccupees de leurs debiteurs, tou jours inquietessurle 
rabais ou sur ledecri des monnaies, enfonces et comme 
abimes dans les contrats, les titres et les parchemins. 
De telles gens ne sont ni parents, ni amis, ni citoyens, 
ni chretiens, ni pent etre des hommes: ils ont de Far- 
gent. » — II est ainsi. Vous serez malheureux, vous 
serez seul ; vous n'aurez aucun ami ; vous perdrez votre 
femme de bonne heure, assassinee sans doute par les 
privations que vous lui aurez imposeeset par le sombre 
chagrin de vivre avec vous ; votre filSe vous mrprisera, 
pareiiiement votre fils qui de plus vous volera. Votre 
vice aura compietement desorganise votre famille. 
Gela ne vous inspirera sans doute que cette idee que 

i5a 



SA MORALE 

vous n'auriez pas du vous marier, et quelques avares, 

dans le parterre, venus an theatre par billets donnes, 
concluront a rester celibataires. Cepcndant, reflechis- 
sez, si la passion en est encore an point ou elle ne 
reste pas longtenips de vous laisser ia liberie de refle- 
cbir. » 

II dit a Monsieur Jourdain : « Vous n'etes pas un 
mauvais horn roe et je ne vous confonds pasavec un Bar~ 
pagon et je ne vous punis pas comme je le puois Vous 
etes un Ires brave horame. Vous causez, de bonne fami- 
liarity avec voire servante et certainement vous seriez 
fidele a voire femme s'il ne s'agissait pas de vous pous- 
ser aupres d'uoe marquise et de ioi fa ire one cour ga- 
lante. Meroe s'efforcer de s'elever dans F6chelle sociale 
n'est pas blamabie de soi, mais vous ne le faiies que par 
vanite. Vous en etes bouffi, comme tes irois quarts des 
bourgeois. (Test proprement le mal frangais. Prenez 
garde! En vous prenant par la on vous menera par le 
nez et Ton fera de vous tout ce que Ton voudra et sur- 
tout un homme prodigieusement ridicule. Moi je vous 
peins tel que vous etes et tel que 'vous etes en train de 
devenir. Je voudrais vous interesser par voire vanite 
elte-meme a etre moins vain ou a Fetre d'une autre 
sorle; a Fetre comme cet autre qui se vante d'etre le fits 
d'on magon et d'etre devenu miliionnaire. II est aussi 
vaio que vous; mais il est moins sot On oe Fexploi- 
tera pas et Ton se moquera de lui, mais un pen 
moins. » 

II dit a Argan : « Vous n'etes pas plus mauvais 
qu'un autre, mais vous 'lies couard. Op dira peut- 
etre plus tard que vous n'etes point maladeimaginaire, 
que vous etes vraiment malade, d'une maladie qui 
tient des vapeurs, de Fetal des nerfs. ii est possible, je 
n'entre guere dans ces subtilit6s de la science ; je vois 
en vous un simple poltron qui a peur de la mort 

i53 



EN LISANT MOLIERE 

coming Orgon a peur de Fenfer. Orgon est FArgan dc 
FEglise, Argan est FOrgon dela Faculte. Diafoirus 
est le Tartuffe d'Argan ; Tartuffe est le Diafoirus d'Or- 
gon. Par peur de la camargue vous epiez tous les syrnp- 
tomes de maladie que vous pouvez avoir et vous vous 
jetez dans les bras de Monsieur Diafoirus ou aux genoux 
de Monsieur Purgon. Vous avez merae trois Tartuffe, 
vous deux Tartuffe de la medecine et un Tartuffe de 
Famour conjugal. Et, comme ilar rive toujours, votre 
sottise devenue manie vous rend m6chantou au moins 
dur. Vous voulez marier votre fille a un medecin, comme 
Orgon veut marier la sienne a un homme qui est bien 
avec Dieu, et Philaminte la sienne avec un homme de 
letir.es. JPai toujours le meme procede, parce que 
cen'est pas un procede, mais la verite, et je dis tou- 
jours la meme chose, parce que c'est toujours la meme 
chose. Prenez garde de devenir un homme trompe, 
berne, exploite, mechant et ridicule ! » 

11 dit a Philinte : « Vous etes un tres honnete homme 
et meme g&iereux. Je vous aime beaucoup ; on le 
verra, peut-etre meme on le verra trop. Mais vous &tes 
disabuse, misanthrope doux et sceptique, et vous avez 
d6cid6 une fois pour toutes de ne vous 6mouvoir de 
rien. Gette ataraxie est louable; mais, comme il est 
impossible d'etre ahsolumemt indifferent et qu^il faut 
bien un pen se divertir» votre flegme est devenu peu a 
peu impertinence et taquinerie, et il vous arrive, en 
houspillant votre meilleur ami et en emouvant sa bile, 
de le jeter dans une assez mechante affaire ou vous 
serez desole qu'il soit tombe q\ d'oii vous ^fforcerez de 
le tirer de tout votre courage. Prenez garde I A croire 
que les sots sont ici-bas pour nos menus plaisirs, on 
devient malicieux, et la malice est Fantichambre de la 
m£chancet£. — Mechant, moi ! — Eh ! je voiis dis 
seulement : prenez garde de le devenir ! » 

i54 



SA MORALE 

II dit meme a Alceste : « Prenez garde ! Savez-vous 
pourquoi vous etes si sincere? C'est parce que vous 
etes sincere, assurement; mais c'est aussi parce que 
vous etes orgueilleux. II y a dans voire irritation cen- 
tre les hommes de la vertu veritable et une certaine 
hauteur d'estime ou vous etes de vous. Ne dites pas 
que vous hai'ssez tous les hommes ; i! y en a un que 
vous exceptez, Vous dites, avec un peu trop de naivete* : 
« Je veux qu'on me distingue », et certes vous vous 
distinguez. De cet orgueil il s'ensuit que vous .etes 
boudeur, contrariant, difficile et irascible, Vous avez 
un beau caractere etune humeur desagreable, ce'qui 
est ires frequent et qui, quoique valant mieux qu avoir 
un laid caractere et une vilaine humeur, comme la 
plupart des hommes, est encore une tres forte imper- 
fection. II faudrait un peu adoucir xes brusques cha- 
grins si vous voulez vivre un peu avec les hommes > ce ' 
qui est force, car il n'y a pas de , desert- Si vousne 
savez pas abattre un pe.u les angles, tout le monde vous 
trouvera admirable et insupportable et vous dira inte- 
rieurement : « Oh I ciel, que de vertus vous me faites 
hair I » 

Ainsi parle Moliere ; il dit aux dupes : « Ce sont les 
trompetirs' qui font les dupes ; mais ce sont aussi les 
dupes qui font les trompeurs. » II dit^ce que dira La 
Bruyere plus tard : « S'il y avait moins de dupes, il y . 
aurait moins de ce qu'on appelle des hommes fins ou 
entendus,. et de ceux qui tirent autani de vanite que de 
distinction d'avoir su, pendant tout le cours de leur vie, 
tromper les autres. Comment voulez- vous qu'Ero- 
phile, a qui le manque de parole, les mauvais offices, 
la fourberie, bien loin de nuire, ont merite des graces 
et des bienfaits de ceux memes qu'il a ou manque de 
servir ou desobliges, ne presume pas infiniment de soi 
et de son Industrie ? » Ce sont les dupes d'Erophile 

155 



EN LIS ANT M0L1ERE 

qu'il faut prevenir eo les raillant. Chemin faisant on 
peut ridiculiser Erophile aussi, mais, comme ires Inu- 
tile, ce n'est pas l'essentiel de la t&che. 

Voiia la comedie veritable et voila la comedie nor- 
male de tons les temps, Elle fait de temps en temps 
nne excursion da cote do drame et Sagelle les vices ; 
mais alors elle est plutdt la satire que la comedie, Dans 
MoSiere lui-meme ii y a une comedie qui n'est qu'une 
satire, c'est Don Juan, et eiie est d'un caractere tool 
parliculier, et elle n'est guere qu'un admirable portrait, 
et elle ne plait pas beaucoup parce que plus on mains 
consciemment on se dit : « Qui cela peut-il corriger? 
Don Juan? Don Juan qui n'est puni. et qui ne peut 
Fetre que par le ciel et qui dira : « Si ce n'est que le 
ciel... » Elle fait quelquefois une excursion du cote 
du roman etelle est la comedie romanesque ; mais alors 
elle est un pen fade et Ton trouve que I'idylle est plus 
propre a la lecture reveuse qo'a la representation qui 
veut de Taction et qui veut du mordant. 

La comedie cent rale , pour ainsi dire, la comedie 
essentielie, c'est la coroedie qui se raoque des defauts 
des horm&tes gens pour ies mettre en garde contre les 
coquins qui exploitent ces defauts et qui ne peint les 
coquins que comme ((instrument)) da comiquedirige' 
contre les honnetes gens et pour que ceux-ci, s'ii est 
possible, apprennent a se dofier des coquins ; et done 
les defauts des honn&tes gens soot bien <c le sujet » du 
poerne cornique* 

Tout ceia dit, et Ton voit que je ne m'y suis pas 
menage, pour justifier Moliereou plutdt pour ramener 
les accusations dont il est Pobjet a leur mesure juste, 
je reconnais qu'il y a ua fonds de verite dans ces incri- 
minations et requisiioires. Moliere s'est attache un peu 
trop aux defauts a ^exclusion des vices, cela ne laisse 
pas de rester vrai. Quand on a noiame comme grands 

1 56 



SA MOkALB 

vicieux flagelles par Moliere, Don Juan, Tartuffe et 
Barpagon ? ce que je n'ai pas manque de faire* Fori a 
bien tout dit. Et ii est bienun pen curieux de voir.un 
genie de cette taille eite le Juvenal da jargon des pre- 
cieuses, des canons cles elegants, de la peur d^etre 
cocu, de Fem phase des comediens de FH6tel de Bour- 
gogne 3 du galimatias des m6decins s de la- b§tise, de la 
vanite, de la rusiiolte provinciate, du purisme gram- 
matical, dela coquetterie feminine et'de la brusquerie 
d'humeur. En le lisant, les vers de Musset reviennent 
toil jours : 

Ne trouvait-il rien rnieux pour emouvoir sa bile 
Qu'urie mechante fern me et qu'un mediant sonnet, 

// avail autre chose a mettre au cabinet. 

Qui se ferait raie idee du xvn® siecle par le miroir 
de Moliere se figurerail presqueun temps ou les hom- 
ines., parfaits du resie, n'avaient que quekpies legers 
ridicules. Ii l&Issait passer devant lui, sans s'en emou- 
voir, Fenorme torrent des ignominies et des turpitudes. 
Gar enfin nous avons compte tout- a Fheure les vices 
qu°il a attaques. Quels son I ceux qu'il n'attaqoe pas P 
L'ambitionferoce, lefanatisme, Finsolence et lacruaute 
des fiiianciers ? la platitude des couriisans 9 la calomnie, 
la brutalite, les basses complaisances de ceux qui, par 
de sales emplois, se poussent dans le monde, Fen vie? 
Fintrigue tortueuse et criminelle, Fegoisme, le jeu ? 
Fesprit de vengeance, Finsensihilile des grands a 
Fegard du peuple 5 Fingratitude, la crapule, la flatte- 
rie, le parasitisme ; j'en oublie autant que j'en compte* 
On se demande si Moliere ne voyait pas ou voulaitne 
pas voir. La B.ruyere, qui ? je le reconaais, etait plus 
libre dans unlivre, que Moliere dans son theatre, a fait 
on portrait du siecle beaucoup plus noir que Moliere 

i5 r j 



EN LISANT MOLIERE 

etpresque on pourrait faire dire a Moliere en face de 
son temps : 

Mais, les defauts qu'il a ne frappent pas ma vue. 

Etl'on ne voii pas qu'il les eut apercus bien davan- 
tagfe s 7 ii avait vecu ; car on a un programme dece qu'il 
se proposait de faire et sans doute ilne faufc pas tenrr 
gravement compte de ce programme improvise ; mais 
encore ii est curieux et ne laisse pas de faire penser. 
Dans I' Impromptu de Versailles, Moliere suppose un 
marquis qui se deraande si Moliere ne va pas etre a 
court de sujet et il lui fait repondre : « Plus de ma- 
tiereP Eh ! mon pauvre Marquis, nous lui en fourni- 
rons toujours assez... Grois-tu qu'il ait epuise dans 
ses comedies tout le ridicule des hommes ? Et, sans 
sortir de la Cour, nVt-il pas encore vingt carac- 
teres de gens ou il n'a point touche? NVt-il pas 5 par 
exemple, ceux qui se font les plus grandes amide's 
du monde et qui, le dos tournd, font galanterie de se 
ddchirer l'un V autre ? NVt-il pas ces adulateurs a, ou- 
trance, ces Jlatteurs insipides, qui nassaisonnent d'au- 
cun sel les louanges qu'ils donnent, et dont toutes les 
flatteries ont une douceur fade qui fait mal au cceur 
a ceux qui les ecoutent ? NVt-il pas ces laches courti- 
sans de lafaveur, ces per fides adorateurs de la fortune, 
qui vous encensent dans la prosperity et qui vous acca- 
blentdans la disgrace? NVt-il pas ceux qui sont tou- 
jours me'contents de la Cour, ces stzivahis inutiles, ces 
incommodes assidus, ces gens qui pour services ne 
peuvent compter que des importunites et qui veulent 
qu'on les recompense d'avoir obsede le prince dix ans 
durant ? NVt-il pas ceux qui caressent dgakment tout 
le monde, qui promenent leurs civilites a droite et k 
gauche, et courent a tous ceux qu'ils voient ayec les 

1 58" 



SA MORALE 

memes embrassades et les memes protestations d'ami- 

tie. ; .. Va, va, Marquis, Moliere aura toujours plus de 
sujets qu'il n'en voudra, et tout ce quid a louche 
jusqu'ici n'est rien que bagatelle au prix de'ce-'qui 

reste. » - 

Pour completer cette enumeration, de projets, ajou- 
tez, bien entendu, cette annonce, qu'ii fait, -non plus 
dans ['Impromptu de Versailles mais. dans la Critique de 
V&cole des femmes, dix ans d'avance, deja coraedie 
des Femmes savantes, ou d'une partie tres considerable 
des Femmes savantes : « La Gour a quelques ridicu- 
les, j'en demeured' accord, et je suis, comme on voit, le 
premier a lesfronder. Mais, ma foi, il y en a un grand 
nombre parniiles beaux esprits de profession, et si Ton 
joue quelques marquis, je trouve qu'il y a bien plus- 
de quoi jouer les auteurs et que ce sera-it une chose 
plaisante a mettre sur le theatre que leurs grimaces 
savantes et leurs raffinements ridicules,, leur vicieuse- 
coutume d'assassiner les gens de leurs ouvrages, leur 
friandisedelouanges, leurs managements de pensees(P), 
leur trafic de reputation et leur ligues offensives et de- 
fensives, aussi bien £fue leurs guerres d*esprit 'et leurs 
combats de prose et de vers. » 

Voila les sujets de pieces auxquels pensait Moliere 
en juin i863 et en octobre i663. II est Ires curieux, 
ce programme ; les grands vices et les petits defaufej 
son! juste^ dans la memo proportion que dans Poeuvre 
de Moliere telle qu'on la verra. quand elle.sera achevee ? 
c'est-a-dire dans la proportion de un contre dix. On. 
voit tres bien que Moliere, au commencement a pe,u 
pres de sa carnere a Paris, ne se proposait de traiter . 
presque uniquement que des ridicules et meme de 
menus ridicules. Oil voit que 'dans le sens des grands ; 
sujets il a meme ete plus loin, beaucoup plus loin 
qu'en 1868 il ne se proposait d'aller ; il a etendu son 

109 



EN LIS ANT MO II ERE 

domaixie au dela du territoire qu'il s'etait circon- 
scriL 

Reste que, tant par ce qu'il a fait que par ce qu'il 
s'est propose de faire, il est le peinlre beaucoup plus 
des pedis defauts que des grands, ce qui, malgre les 
bonnes raisons qu'il pouvait avoir pour cela et que j'ai 
dites, reste sa marque, etce qui indique, comme i'atres 
bien remarque Rousseau, une preoccupation de faire 
rire qui chez lui est la premiere de toutes et Temporte 
sur toote autre intention morale. Inspirer Fhorreur du 
vice, convenons done qu'il y songe un peu, mais ins- 
pirer Peffroi du travers qui fait rire, etre le « fleau du 
ridicule », convenons que e'est a cela que toujours il a 
songe le plus. 

Notons des details tres significatifs et qui, malheu- 
reusement, sont beaucoup plus que des details. II est 
arrive a Moliere ou de precher le libertinage ou de 
presenter le plus honteux libertinage comme chose ai- 
mable, gracieuse et meritant un sourire approbateur. 
Dans la Princesse d'Elide, peut-£tre pour plaire au 
jeune Louis XIV, il nous raontre un jeune prince, qui 
s'excuseaupres deson gouverneur d'etre amoureux, et 
le gouverneur qui est ravi d'apprendre qu'il Test et 
qui le pousse dans cette voie par un long discours 
motive et plein d'une conviction qui va jusqu'a i'en- 
thousiasme et jusque-la qu'il en est parfaitement ridi- 
cule : 

Moi, vous blamer, Seigneur, des tendres mouvements 
Ou je vois qu'aujourd'hui penchent vos sentiments ! 
Le chagrin des vieux jours ne peut aigrir mon kme 
Gontre les doux transports de Famoureuse ilamrne; 
Et bien que mon sort touch e a ses derniers soleils, 
je dirai que l'amour sied bien a vos pareils, 
Que ce iribut qu'on rend aux traits d'un beau visage 
De la beaute d'une ame est un clair temoignage, 

160 



SA MORALE 

Et qu'il est malaise que sans $tre amonreux 

Un jeune prince soit et grand et generenx. 

C'est line qoalite que j'aime en no monarque : 

La tendresse du cceur est une grande marque; 

Que d'on' prince a voire age on pent tout presumer, 

Des qu'on voit que son ame est capable d'aimer. 

Oui, cette passioa, de toutes la plus belie, 

Trafne dans un esprit cent vertus apres elle ; 

Aux nobles actions elle pousse les v coeurs, 

Et tons les grands heros ont senti ses ardenrs. 

Devant mes yeux, Seigneur, a passe votre en£ance. ? 

Et j'ai de vos vertus vu fleurir l'espe>ance; 

Mes regards observaient en vous des qnalites 

Ou je reconnaissais le sang dont vpus sortez ; 

J'y decouvrais on fonds d'esprit et de lumiere ; 

Je vous tronvais bien fait, Fair grand et Fame Sere; 

Votre cosor, votre adresse, eciataient chaqne jour : 

Mais je m inquie'tais de ne voir point d'amour, 

Et puisque les langueurs d'une plaie invincible 

Nous montrent qoe votre ame a ses traits est sensible, 

Je triomphe, et mon cosur, d'aiiegresse rempli, 

Yous regarde a present comme un prince accompli. 

Telies 6taient ies lecons que, en i664? a Versailles, 
dans un divertissement ecrii pour ie Roi, Moliere, 

se traasformaiit un instant en Mentor, dohnaii au 
Teiemaque de ce temps-la qui allait sur ses vingt-six 
ans. 

Plustard, en 1688, Moliere a-t-il icrii Amphitryon 
pour approuver et flatter les amours adul teres de 
Louis XIV ? Nous n'en savons rien du tout et, donc ; 
nous ne devoiis pas le dire, Mais a la prendre striate- 
nient en soi, la piece, qui du reste est un chef-d'oeuvre, 
est proprement infame. Car, remarquez faien, c'est 
une piece ou l'amant ne irompe pas seulement le mari ? 
mais ou ii trompe aussi la femme etexploite, pourtrom- 
per la femme, 1'amour meme de la femrne pour sob 

161 



EN LISANT MOLIERE 

marL Le Seigneur Jupiter est le dernier des droles et 
il est presente par Moliere comme charmant et conime 
le personnage le plus sympatfaique du monde. Amphi- 
tryon est Fapotheose meme de Don Juan et c'est l'apo- 
logie et Fapotheose d'un Don Juan qui porte le deshon- 
eeur chez un bourgeois et qui pretend et assure qu'il 
fait au bourgeois le plus grand honneur du monde. 
Un courtisan doit lui dire: « Vous" leur faites, Sei- 
gneur, en les trompant, beaucoup d'honneur. » En 
tout cas il le dit lui-meme. Faites bien attention k la 
declaration finale de Jupiter : 

Regarde, Amphitryon, quel est ton isuposteur, 
Et'so.us tes. propres traits vois Jupiter paraitre : 
A ces marques tu peux aisement le connaitre; 
Et c'est assez, je crois, pour remettre ton coeur 

Dans 1'etat auquel il doit £tre, 
Et retablir chez toi la paix et la douceur. 
Mon nom, qu'incessamment toute la terre adore, 
Etouife ici les bruits qui pouvaient e'clater. 

Un partage avec Jupiter 

N'a rien du tout qui deshonore ; 
Et sans doute il ne-peut toe que glorieux 
De se voir le rival du Souverain des Dieux. 
Je n'y vois pour ta flamme aucun lieu de murmure, 

Et c'est moi, dans cette aventure, 
Qui, tout Dieu que je suis, doit etre le jaloux... 
Sors done des noirs chagrins que ton coeur a soufferts, 
Et rends le calme entier a 1 ardeur qui te brule: 
Chez toi doit naitre un fils qui, sous le nom d'Hercule, 
Remplira de ses faits tout le vaste univers. 
L'eclat d'une fortune en mille biens feconde 
Fera connaitre a tons que je suis ton support, 
Et je mettrai tout le monde 
Au point d'envier ton sort. 

Tu peux hardiment te flatter 

De ces esperances donnees ; 

162 



SA MORALE^ 

C'est on crime que d'en douter; 

Les paroles de Jupiter 

Sont des arrets des Destinees. 

Qu'est-ce que ceci — et aucun des spectateurs n'a 
pu ak'y tromper — sinon le langage insolemoient pro- 
tected* d'un roi parlant a un gentilhomme oa a'un 

gentilhomme parlant a un bourgeois ou d'un faobereau 
parlant a un paysan ? C'est ce que Clitandre aurait pu 

dire k George Dandin : « Comment donc s Monsieur 
Dandin, qu'est-ce que vous dites la et savez-vous bien 

a qui vous paries ? Que he reftechlssez-YOus un moment 
pour convenir que yous n'etes que Ires lionore d'un 
partage avec Monsieur de la Mousse- Verte ? II n'a rien 
du tout qui degrade et, au contraire,-que Monsieur le 
Baron condescende a ce que yous soyez son riva! ? en cela 
il ne pouirait y avoir quelque chose d'un peu desobli- 
geant que pourlui. N'omettez pas non plus de vous dire 
que vous avez desormais en moi un ami chaud et de 
qualite qui pourra vous efxe de -quelque utilite en ce 
monde. Gomptez encore que s 9 i! vous nait un fils, ce 
<Jfcie j'espere^ il se pent qu'il soil d'un sang h couvrir 
de gloire votre noni ? deja agreable, par sa bravoure 5 
■son esprit el son m&rite. Aussi bien, Monsieur Dandin ? 
n'avez-vous pas inemoire que vous vous etes marie* pour 
avoir des enfanls genlilshommes ? Apres cela . je me 
demande de quoi vous auriez -bonne grace a vous 
plaindre. » 

Voill, assurement, la moralito d" Amphitryon. Et 

voili des gentillesses'de Moliere. II n'esi pas tout en- 

• tier, sans doute, .dans Amphitryon- ..et la Princesse 

d'Elide; mais il est incontestable que la Princesse 

d' Elide et Amphitryon son! dans ses oeuvres. 

II y a deux propos,- Fun de Bousseau, F autre de 
Voltaire, qui semblent Men eloignes Fun de Faufre, et 

1 63 



EN LISANT MOUtRB 

qui, m fond, rffl&hissez-y, disent la memo _ chose. 
Rousseau: «... I'intention de Fauteur eiant deplairea 
des esprits corrompus, ou sa morale porte an mal, ou 
le faux bien qu'elle pr^che est plus dan^ereux que le 
mai iui-m&me, en ce qu'il seduit par une apparence de 
raison, en ce qu'il fait preferer l'usa^e el les maximes 
du monde k une exacte- probiti; en ce qu'il Jait con- 
sister la sagesse en un certain milieu entre le vice ei la 
veriu ; en ce qoe ? an grand soulagemenl des specta- 
teurs ? il leur persuade que poor Hire honn&e homme 
ii suffii de n'6tre pas un franc sceleral » . 

Voltaire : « II a ete le legislateur des biens6ances de 
son siecie ». 

G'est la m^me observation, exprimee la avec coi&re, 
ici avec discretion. Moliere ne cooseille aucunement 
d'etre vertueux ; ii Be conseille aucunement d'etre 
vicieux ; il conseille d'etre ce qu'il faut 6tre pour 
n'fitre pas ridicule. G'est-a-dire ii- conseille d'etre rai- 
sennable au sens bourgeois du raot 5 d'etre mesure, 
prudent, avise et circonspect. Mesure, discretion ,- pru- 
dence, circonspectioRj surveillance de soi ? ne quid 
nimis, ce soni pr6cisemeiifc, non des verttis, non inetne 
des quaiiies., non des beautes, non pas mSme des 616- 
gances, ce son! des ;biehs6ances, le mot est exact. II 
a ei6 le legislateur des hiens6ance$. 

Quoi ? de rien de plus? De rien. A-t-il 6t6 le legis- 
lateur des mcBurs ? a-t-il enseigne la piele filiate ? II 
ne paratt pas. Le d6vouemerii -domestique ? Je ne vois 
gufere. La fidelite des femmes ? Peu, ce me semble. 
Le d6vouement a son pays ? Ii n'est- pas question de 
cela. Le devouement k I'humanite ? Le mot est dans 
Don Juan, mais, que je crois ? n'a pas beaucoup de 
portee. L'amour de Dieu HI y a doute. La seule vertu 
qu'il ait prescrite avec insistance, et ses apoiogistes y 
reviennent toujours^ avec raison, mais biei* forces dy 

i64 



SA MORALE 

revenir^ c'est la franchise, et encore, dans sa plus belle 
piece, il a recommande cie Ioutes ses forces de ne pas 
la pousser trop loin. Vpila tout ce qu'il a fait pour les 
bonnes mceuts. 

Legislator des bonnes moeurs, vraiment poinl du 
tout. Legislateur des bienseances, des ' convenances 
mondaines, bourgeoises et populaires, de toiit ce qu'il 
faut elre pour n'eire pas grotesque, voila tout ce qu'il 
a ete. 

Bien de plus ? Si ! II a ete legislateur du gout : 
guerre aux precieux, guerre aox subtils, guerre aux 
pedants 9 guerre an jargon des charlatans, guerre 4 
touies les affectations dans Fordre des choses de 1'es- 
prit. Mais ceci rentre precisement dans les bienseances 
et Voltaire a encore raison. 

Ef c'est bien Ih ce milieu entre le vice et la vertu 
dont parte Bousseau 9 trop sev&rement du reste. Ver~ 
tueux ? Criminel P Ne soyez pas bete, c'est tout ce que 
j'ai k vous dire. Le conseil en est bon ? mais il est in- 
sulBsant. Moli&re, en ne donnant que celui-ci, ou en 
lie dormant guere que celui-ci, n'est pas immoral, mals 
il n'est pas moral le moins du monde, il ne Fest pas 
autant, vraiment, qu'on pent demander raisonnable- 
ment m&me k un auteur comique de f etre. ' ' 

cc Aimer Molifere, dit Sainie-Beuve, c'est detester 
Phypocrisie, ioutes Ses affectations , toes les genres de 
mani&re, tous les pedantismes » — et c'esi aimer ioutes 
les bienseances, certainement. 

Mais aussi refuser de se laisser mstruire et dresser 
par Moliere, c'est detester la morale mediocre^ l'e- 
goi'sme habilie en sens commim et decore du titre de 
raison, Pinteret bien eniendu propose comme ideal de 
Fhonnete homme, la bassesse, la pleutrerie, la crainte 
puerile du ridicule, la vie prudenie, circonspecte et 
un peu lache ; c'est detester ie propos deiibere d'ecar- 



EN LISANT MOLIEBE 

ter de soi tout ideal et tout ce qui ressemble un pen k 

cela. Leon Blay a dit : « X... 6tait moli^riste, comme 
il convient k tout esprit bas. » J'irai moins loin ; mais 
enfin je dirai qu'une nation qui aurait pris Moliere 
pour guide moral et qui suivrait bien ses legons ne 
serait pas meprisable, ne serait pas tres mauvadse 9 se~ 
rait meme d'assez bon sens et d'asses bon goAt ? mais 
serait la plus plate du monde. Et il me semfale que 
cela juge. 



9 



SES WEES LITTtiRAIRES 



Get excellent homme — en taut qu'homme — on 
au moins ires sympathiqtie ; ce penseur a idees 
tres impersonnelles, et ce moraliste de morale d'assez 
bas degr£ ? 6 tail un homme d'un genie extraordinaire, 
assertion que je ne crois pas que Ton me conteste beau- 
coup. Avantd'analyser,'du mieux que nous pourrons 
faire ? son genie dramatique ? Tendons-nous compte des 
idees litteraires generates qui presidaient r en quelque 
sorte a son travail et de la" fagon dont ii envisageait 
son art. 

Comme nous avons trace la poeiique de Corneille, 
tracons la poitique de Molikre. 

Moliere a ete le principal auteur d'une revolution 
dramatique qui a remplac6 P extraordinaire par la verite 
et Pimagination par le gout des peintures morales. II 
a ete* un realists sans s'astreindre an pur et simple 
d^calque du reel ; il a ete un realiste admettant Pima- 
gination grossissante et ampiifiante, mais an fond un 
realiste; bref il a ete de Pecole de 1680 et meme, a 
mon avis ? il a ete" le chef et le maitre de cette ecole. 

II a 6te P auteur de cette revolution qui a remplace 
P extraordinaire par le vrai et l'imagination par le 
gout des peintures morales, il Pa ete par le seul fait de 

167 



EN LISANT MOLIERE 

son existence, par le seul fait de son arrived a Paris 
et de son succes en i65g* II a £te Fav&nement de la 
Comedie. 

L'existence d'une comedie qui altirait du monde et 
d'une fa§on continue pSiait deja les esprits a d'autres 
gouts que ceux qui regnaient. Par elle meme la come- 
die n'aime pas les grands sujets, donne peu dans l'ex- 
traordinaire, est forcee, meme fantaisiste, de tenir 
compile du vrai plus que la tragedie. Or, qu'un auteur 
comique capable d'attirer 3a foule existat seulement, 
c'etait assez deja pour donner une direction nouvelle 
aux esprits. 

Les contemporains ne s'y sont pas trompes. Des 
i85g, Thomas Corneilie ecrit a Fabbe de Pure avec 
•une satisfaction visible que les Comediens de Monsieur 
ont mal joue une certaine tragedie deM.de la Clai- 
ri&re et qu'il ne les croit capables que de jouer de pa- 
reilies bagatelles. La famille Corneilie a flaire Fennemi 
et sans tarder veut le decrediter dans i 'opinion. 

Un peu plus tard, de Viliiers, dans sa lettre sur les 
affaires de theatre (166/4) : « II y a au Parnasse mille 
places vides entre le divin Corneilie et le comique Elo- 
mire, et on ne peut les comparer en rien, puisque pour 
ses ouvrages le premier est plus qu'un Dieu, et le 
second, aupres de lui, raoins qu'un homme, et ii est 
plus glorieu x de se /aire admirer pour des ouvrages so tides 
.que de faire rire par des grimaces, des turiupinades ; 
de grandes perruques et de grands canons. » 

Songez que de i65g a 1667 (Andromaque) Moliere 
joue on fait connaitre ses premiers chefs-d'oeuvre : 
I'lScole des maris, les Fdcheux, CEcole des femmes, 
Don Juan, le Misanthrope, Tartujje, dans les salons ; 
songez qu'il attire tonte la ville a son theatre (« Ce 
diable de Moliere attire tout chez lui, » Chevalier, dans 
les Amours de Galotin, i663). 

168 



SES ID$ES LITTERAIBES 

Songez qu'il est an moment de la plus grande fa- 
yeur du Roi (Fdcheux, Impromptu de Versailles, Misan- 
thrope). Songez qu'il joue Corneille, Corneille un peu 

afiaibli, et que par ce fait le public prend 1'habitude 
de consid£rer la comedie commeayantune aussi haute 
valeur dramatique que la tragedie ? ce qui est une idee 
toute no'uYelle. 

Les plaintes de Lysidas dans la Critique de Uficole 
des femmes, trouvanl « fa on leu x pour la France que 
Fon voie une solitude effroyable aux bons ouvrages 
lorsque des sotiises font courir toot Paris », ne son! 
'que la ' traduction de critiques reelles qui pleuvaient 
sur Moliere. Montfleury, Impromptu de I'Hdtel de 
Condi: 

Car poor le serieux on devient negligent 

Et Ton veut aujourd'hui fire pour son argent; 

L'on aime roieux entendre une Turlupinade - 

Que... — Par ma foi, Marquis, notre siecle est malade. 

Le Boulanger de Ghalussay, Elomire hypocondre : 

...Pour pen que le peuple en soil encor se'duit, 
Auk farces pour jamais le theatre est r<£deit. 
Ges merveilles du temps, ces pieces sans pareilles, 
Les charmes des espriis, des yeux et des oreilles, 
Ges vers pompeux et forts, ces grands raisonnements 
Qu'on n'6coute jamais sans des ravissements, 
Ges chefs-d'oeuvre de l'art, ces grandes tragedies, 
Par ce boufFon celebre en vont etre bannies ; 
Et nous *, bientot reduits a vivre en Tabarins, 
Allons redevenir Fopprobre des humains. 

Ainsi 3 quand m&me il ne le voudrait pas ? Moli&re, 
i. Lee com&liens* 



■EN USANT MOLIERE 

par sa seuie presence et son seul succes, ferait dans Fart 
dramatique la revolution que j'ai dite. 

Mais il le veut ? et Fentend bien ainsi, tres nettement. 
Des i6$3, dans la Critique de VEcole des femmes, il dit 
son fait k la tragedie et sans douceur : « Vous croyez 
donc 5 Monsieur Lysidas, dit Dorante, que tout Fesprit 
et toute la beaute sont dans les poemes seVieux, et que 
les pieces comiques sont des niaiseries qui ne meritent 
aucune louange ? — Ge n'estpas mon sentiment, pour 
moi, observe Uranie. La trag£die, sans doute, est 
quelque chose de beau quand elle e%t bien touchee ; 
mais la comedie a ses charmes, et je tiens que Fune 
n'est pas moins difficile a faire que F autre. — - Assu- 
r&nent, Madame, reprend Dorante ; et quand, pour 
la difficult^, vous mettriez un plus du cot6 de la 
comedie, peut-etre ne vous abuseriez-vous pas. Car 
enfin je ttouve qu'il est bien plus aise de se guinder 
sur de grands sentiments, de braver en vers la Fortune, 
accuser les Destins et dire des injures aux Dieux 1 , que 
d'entrer comme il faut dans le ridicule des hommes et 
de ren.dre agreablement sur le theatre les defauts de 
tout le monde. Lorsque vous peignez des Heros, vous 
faites ce que vous voulez. Ce sont des portraits a plai- 
sir, ou Fon ne cherche point de ressemblance ; et vous 
navez qua suivre les traits d'une imagination qui se 
donne lessor et quisouvent laissele vrai pour attraper le 
merveilleux. Mais lorsque vous peignez les hommes, il 
faut peindre d'apres nature. On vent que ces portraits 
ressemhlent; et vous navez rien fait, si vous ny faites 
reconnaitre les gens de voire siecle... » 



1 . II ne faut pas croire qu'il y ait la une attaque a Corneille. 
Ces critiques s'appliquent a tous les tragiques du xvi e et du xvn e 
siecle jusqu'a Racine, C'est Racine plus tard qui attaquera direc- 
tement et avec une extreme brutalite Corneille lui-meme. 

170 



SES WEES LITTERAIHES 

On sail assez que elans les Amours de PsychS 
G61aste, qui n 9 est peut-etre pas Moliere, mais qui Pest 
peut-etre aussi et qui en -tout cas a quelques traits de 
lui, soutiendra tantdt en riant, tantot serieusement et 
fortement et par des raisons qu'Ariste lui-mfeme trou- 
vera solides, exactement les memes idees. Com6die, 
en soi ? a la m&me hauteur que la tragedie, en fait tres 
superieure parce qu'elle est plus difficile a faire, voila: 
le premier point de la poetique de Rfoliere. Un mou- - 
vement du cote" du yrai se marque deja et surtout un 
mouvement qui ecarte de Pancien ideal. 

Or, quel eteit cet ideal de -la generation precedente ? 
Nous Pavons vu en nous occupant de Corneille ; 
d'abord : de grands sujets. Moliere. n 5 a pas dit son 
opinion la-dessus, mais ce qu'il y a de certain c'est 
que, des le debut, il apportait des pieces ou il n'y a 
pas de sujet du tout. Remarquez qu.e la premiere de 
ses comedies jouees a Paris est presque la plus bardie 
de toutes. Considered comme osuvre de polemique elle 
attaque le gout regnant dans la ville ; considered en soi 
elle est une piece sans sujet. Quand les Precieuses ont 
montre tout leur ridicule et les Turlupins le leur, la 
toile tombe. 

? U&ok des fommes manque diction ; Lysidas 
n'oublie pas de le faire remarquer dans la Critique de 
r&ole des femmes. 

iScole des maris, piece k these presque sans sujet. 

Dans Don Juan, le sujet commence a la derniere 
scene de Facte III ; toute la piece n'est qu'un portrait 
„dramatique. 

Le Misanthrope est presque le triomphe de la piece 
sans sujet : querelle- de deux amants qui n'ont pas le 
meme caractere; les jeunes gens qui se marient a la 
fin sont des personnages secondares , 

II n'y a pas la nn systeme, puisque Tartuffe est un 

171 



EN USANT UOLlkBB 

drasne ou le sujet est tres important ; mais ii y a 14 
une habilude thealrale toute nouvelle qui a du avoir 
beaucoup d^influence sur les esprits. 

L'ideal de la generation precedence etait encore le 
gout de Fextraordinaire. II est ires evident que Moliere 
ne pent pas le souffrir. On me dira que par elSe-meme 
la comedie ne s'y preie guere. Si bien ! II y a la come- 
die faeroique. Or Moliere ne Faime pas, s'y essaye 1211 
jour pour ob&r a un gout persistant du public on pour / 
faire une experience sur lui-meme, et^n'y reossit pas. 
Sans parler de la -comedie heroique, comparez le 
Menteur aux -comedies de Moliere. Le Menteur, voila 
la comedie d'imagination brillante et fantasque, avec 
quelques traits de caractere. Moliere 1'imite une 
fois, mais d'ordinaire il n'aime qu'a jeter sur la scene 
un personnage observe* de pres, qu'il a vu de ses yeux 
(Facheux, Don Juan, Trissotin, Argao). II relegue 
Fextraordinaire dans ses denouements et Ton sail 
comme ii les bade. C'est une maniere de marquer le 
profond mepris'ou il le tient. 

Mais en meme temps, faites attention, s'il a pa 
mettre a la volee et comme au hasard dans ses denoue- 
ments un extraordinaire si saugrenu, c'est que legout 
de ses contemporains etait a Fextraordinaire et ne s'of- 
fensait point du tout de ce saugrenu. Je ne vois pas 
que personne de son temps ait ete offense par les 
denouements de Moliere, . et, sans avoir, je Favoue, 
le moindre document 14-dessus, j'ai beaucoup d'in- 
clination a croire qu'ils les ont plutot trouves assez 
agreables. 

II a de Fimagination ; mais il n'airae pas Fimagma- 
tion. Son horreur des Precieuses vient en partie de 
14, car La Bruyere observera, mais Moliere a deja 
observe, qoe Fesprit des preeieux est c< un esprit ou ii 
entre surtout de Fimagination ». 

17a 



SES IDEES UTTiRAIBES 

A la place de tons les genres d'imagination, ce 
qo'i! recommandei satiete, c'esfc le natutel. Qu'entend- 

II par naturel ? La ressemblance avec la vie. Le pas- 
sage de V Impromptu de Versailles sur la declamation 

theatrale va Ires bien : « ..Xa-dessus le % comedien 
aurait recite ? par exemple ? quelques vers du roi, de 
Nicomkde: 

Te le dirai-je, Araspe ? il m'a trop bien servi ; 
Augmentant mon poiivoir. ....... 



le plus naturellement qu'il lui aurait ele possible. El 
ie poeie : a Comment ! Vous appelez cela " reciter ? 
C'est se railler : ii faut dire les choses avec em phase. 
Ecoutez-moi : « Tele dirai-je 9 . Araspe,,, ». Voyez-veras 
cette posture? Rernarquez b.ien cela. La,- appnyez 
comme ii faut le dernier vers. Yoila ce. -qui attire 
Fattention et faitfaire ie brouhaha. — Mais, Monsieur* 
aurait repondu le comedien, il me semble qu'ua roi 
qui s'entretient tout sen! avec son capitaine des gardes 
parle un pen plus humainement et ne prend ge&re ce 
top. de demoniaque. — Vous ne saveg' ce que c'est. 
Allez-vous-ea reciter coaime vous faites, vous verrez si 
vous ferez faire aucun AhL.. » 

Le nature! dans la fagon de reciter, c'est la ressem- 
blance avec la vie. Le nature! dans tout Fart the&tral, 
c'est la ressemblance avec la vie, 

C'est pour cela qu'il a Me Fennenii des fameuses 
regies, on plutdt qu'iiles a prises, et cela est une vue 
ex&r&mement juste, a moa avis ? pour des avertisse- 
n&ents d'un caractere tool n&yatij. Cela est naturel. 
Comment pourrait-il accepter les regies, lui qui 5 de 
temperament, est centre la plupartdes regies connues? 
Comment, par exemple, pourrait-il accepter la distinc- 
tion rigoureuse des genres, lui qui fait des comedies 

i 7 s 



EN LISANT MOLIERE 

qui touchent a chaque instant au drame P Comment, 
par exemple, pourrait-il accepter cette definition 
d'Aristote que la tragedie fait les honimes meilleurs 
qu'ils ne sont et que la comedie les fait pires qu'ils ne 
sont, lui qui ne songe qu'a les montrer tels qu'ils sont 
et qui fait des caracteres complexes, meles de bon et 
de mauvais, et qui trouve « qu'il n'est pas incompa- 
tible qu'une personne soit ridicule en certaines clioses 
et honnete homme en d'autres ». 

Aussi ce n'est pas tant qu'il m&prise les regies que 
ce n'est qu'il les ignore. II fait comme eclater les 
formules de son temps et il efface toute la v cri- 
tique dramatique de ses contemporains en la depas- 
sant. Son indifference a 1'egard des regies est magni- 
fique : « Vous etes de plaisantes gens avec vos regies, 
dont vous embarrassez les ignorants et nous etour- 
dissez tons les jours. II semble, a vous ouir parler, 
que ces regies de Fart soient les plus grands mys- 
teres du monde ; et cependant ce ne sont que quelques 
observations aisles, que le hon sens a Jaites sur ce 
qui peut Ster le plaisir que Ton prend a ces sortes de 
poemes ; £t le meme bon sens qui a fait aulrefois ces 
observations les fait aisement tons les jours sans le 
secours d'Horace et d'Aristote. » Remarquez bien ces 
mots : « Ce ne sont que quelques observations aisees, 
que le bon sens a faites sur ce qui peut oter le plai- 
sir, . . » Cela veut dire que pour Moliere la vertu des 
regies est toute iJgative. Elles n'indiquent et ne peu- 
vent indiquer que dans quels deTauts on peut tomber, 
quelles fautes on peut faire, mais non point du tout le 
moyen de faire bien. 

^ II a absolument raison et c'est pour cela que les 
regies ne sont point pour le genie qui peut faire la 
faute et la compenser par une beaute, par une per- 
fection qui vient de lui, qui peut par exemple 

174 



SES WEES LITTERAIRES 

n'avoir pas d'unite (Taction dans son poeme, ce qui, 
tres certainement, est toujours dangereux, mais qui petit 
y avoir -mis une autre unite (d'interet, d'impression, 
d'idee gen^rale) qui fera que le spectateur ne fera 
aucune attention a celle qu'il a omise. 

Les regies sont des garde-fous dont se passent tres 
bien ceux qui ont le gejaie. L'utilite purement negative 
des regies, c'est une idee aussi juste qu'ingenieuse. 
Quand il parlait de Fart d'apprivoiser les regies, Cor- 
neille 6tait ingenieux aussi, mais avail une vue moins 
precise. 

Encore faut-il une regie en ce sens qu'il faut sans 
.doute un but que Ton poursuit C'est le but qui trace 
le chemin. Pour Moliere le grand but est de plaire. 
Racine dira la meme chose. Moliere le dit a plusieurs 
reprises : « Je voudrais bien savoir si la grande regie 
de toutes les regies n'est pas de plaire et si une piece 
de theatre qui a attrape son but n'a pas suivi un hon 
chemin. Veut-on que tout un public s'abuse sur ces 
sortes de choses et que chacun n'y soit pas juge du 
plaisir qu'il y prend? » — « Car enfin, si les pieces qui 
sont selon les regies ne plaisent pas et que celles qui 
plaisent ne soient pas selon les regies , il faudrait de 
necessite • que les regies eussent ete mal faites ? 
Moquons-nous done de cette chicane ou ils veulent 
assujettir le gout du public et ne consultons dans une 
comedie que FeflTet qu'elle fait sur nous. Laissons-nous 
aller de bonne foi aux choses qui nous prennent par les 
entrailles et ne cherchons point de raisonnements pour 
nous empecher d'avoir du plaisir. » — « C'est juste- 
ment com me un homme qui aurait trouve" une sauce 
excellerite et qui voudrait examiner si elle est bonne 
sur les' preceptes du Cuisinier Frangais.. » 

Plaire, voila qui est bien; mais plaire a qui? 
Moliere r6pond : a la Cour et au parterre. Au par- 

175 



EN LISANT MOLIERE 

terre d'abord : « Tu es done, Marquis, de ces mes- 
sieurs du be! air, quine veulent pas que le parterre ait 
du .sens commun et qui seraient fach^s d'avoir ri avec 
lui, fut-ce de la meilleure chose du mondeP... 
Apprends, Marquis, je te prie, et !es autres aussi, que 
le bon sens n 5 a point de place determinee a la comedie; 
que la difference du demi-louis d'or et de la piece de 
quinze sols ne fait rien du tout au bon gout; que 
debout et assis, on pent donner un mauvais jugement; 
et qu'enfin, a le prendre en general, je me fierais assez 
k l'approbation du parterre, par la raison qu'entre ceux 
qui le composent, il y en a plusieurs qui sont capables 
de juger d'une piece selon les regies, et que les autres 
en jugent par la bonne fagon d'en juger, qui est de se 
laisser prendre aux choses, et de n'avoir ni prevention 
aveugle, ni complaisance aflectee, ni delicatesse ridi- 
cule. » Et c'est-S-dire, ce me semble : Je ne cherche 
que la vie ; Je tache a I'atteindre; Et je dis au public : 
ma piece vit-elle? Or qui que ce soit, pourvu qu'il ait 
du bon sens et quelque experience, pent repondre oui 
ou non. Je ne suis justiciable que du bon sens et de 
inexperience. 

11 vent aussi pla-ire k la Gour et il sait bien pour- 
quoi : c< Achevez, Monsieur Lysidas. Je vois bien que 
vous voulez dire que la Gour ne se connalt pas k ces 
choses ; et e'est le refuge ordinaire de vous autres, Mes- 
sieurs les auteurs, dans le mauvais succes de vos 
oiivrages, que d'accuser 1' injustice du siecle et le peu de 
lumiere des courtisans. Sachez, s'il vous plait, Mon- 
sieur Lysidas, que les courtisans ont d'aussi bons yeux 
que d'^utres ; qu'on pent 6tre habile avec un point de 
Venise et des plumes, aussi bien qu'avec une perruque 
courte et un petit rabat uni ; que la grande e'preuve de 
toutes vos comddies, e'est le jugement de la Cour ; que cesi 
son gout quilfaut itudier pour trouver I' art de re'assir; 

176 



. SES IDiES LITTfiRAIRES 

qn'd n'y a point de lieu ou les decisions soietit sijustes; 
el sans mettre en lignede comple tons les gens savants 
qui y sont, que, du simple bans sens naturel et du com- 
merce de tout le beau monde, on s y y fait une manure 
d' esprit qui, sans comparaison, juge plus_ Jinement des 
chases que tout le sdvoir enrouilie des pSdants. » 

Goaipiime.nl de courtisan ! Un pen, sans doute ; 
naais voyez qu'il donne ses raisons qui son I bonnes. 
II en appelie aux courtisans et il se sent justiciable 
d'eux en fan! que bien places pour voir beaucoup de 
choses, cela avec Ie bon sens naturel qu'ils ont autant 
que les autres. Le bon sens naturel, soil du peuple, 
soit de la Cour avec la connaissance de la vie, voili 
les deux choses ou en appelie toujours Moiiere. Tout 
son contrat avec le public est celui-ci : « Suis-je amu- 
sant? Ce que je vous xnontre Pavez-vous vu $ vous 
qui avez du bon sens et qui avez vu beaucoup de 
clioses? Done je suis amusant et vrai 5 e'est tout ce. que je 
veux eire. » Quant aux regies, il importe peu. 

Et cependant, le plus sou vent, il se coolbrme aux 
regies ; rnais cela est Men. naturel, et coin me dit son 
Mascarille, « e'est sans effort » , Comma il reduit fac- 
tion, le sujetj la chose, comme disaient les anciens, an 
minimum ,il n'est embarrass© ni de la faire tenir en un 
jour ni de la faire ienir en une salle de douze pieds car- 
res, et comme Faction est presque nolle it va de soi 
qu'elle soil; unique. Bans Don Juan seul il a viole toutes 
les regies (excuse du restedevantlesrigoristesdu temps 
parce que e'etait une piece a. spectacles), li les violees 
ton les /comme nous le verrons plus loin, parce qu'il 
voulait faire, non une piece, mais un portrait, Ie 
portrait du grand seigneur mecbant homme dans 
differentes circonslances, dans different s mondes et 
meme a diflKrents ages de sa vie. 

Relour a la nature, sans que Pauteur s'interdise 

177 



EN LIS A NT HOLIER E 

l'imagiiiation, comme nous verrons ; mais retour a la 

nature comme a la base meme de Fart et qu'on ne doit 
jamais perdre de vue un seul instant ; proscription de 
{'extraordinaire et de l'invraisemblable ; indifference a 
. l'endroit des regies ; se proposer pour but de plaire a 
ceux qui connaissent la vie et par consequent faire 
semblable a la vie ? voila les traits essentials de la 
poetique de Molifere. 




LBS TYRES 

Ayant tout, le genie (Tun poete epique ou dPun poete 
dramatique est de creer des personnages repr6sen- 

tatifs de Fhumanite. Qu'il soit poete epique propre- 
ment dit, ou romancier, ou drama tiste tragique, ou dra~ . 
matiste comique, c'est son premier office, le butessentiel 
de son art et le plus grand titre qu'il ait k la gloire s'il 
reussit. Moliere a ete un des trois ou quatre hommes, 
dans toute Fhistoire de la litterature, dans toute l'his- 
toire de Fhumanite, qui aient reussi le plus pleinement 
a dresser en pleine vie des types humains. Ce n'est 
pas qu'il en ait dresse un tres grand nombre. En comp- 
tant bien, je crois, For n'en trouvera'que neuf : FArnol- 
phe, le Don Juan, le Misanthrope, le Tartuffe, FAvare, le 
Bourgeois gentilhomme, le Maiade imaginaire, la Co- 
quette, la Femme savante. Ajoutons, si Fon veut, la 
Jeune fille; mais aucune jeune fille de ftfoliere n ? a Fam- 
pleur d'un type; ce sont des silhouettes ,ctres originates 
a la verite et sur lesquelles nous aurons k nous expli- 
quer avec un singulier interet. 

L'Aenolphe, 

II faut bien que je Fappelle ainsi, car aucun adjectif 
ne le qualifierait compleiement et il n'est ni le jaloux, 

*79 



EN LISANT MOLIERE 

ni rautoritaire, ni le tyra/i domesiique, 'etc., et il est 
tout cela ; FArnolphe est Phomme qui a la terreur 

d'etre cocu parce qu'il est autorilaire, parce qu'il est 
tyran domestxque, parce qo'il est jaloux, parce qu'il est 
bilieux et parce que railleur de son nature! il a fait des 
gorges chaudes des infortunes conjugates el a tympa- 
nism les maris trompes par toute ia ville. 

Son fond, c'est Finstinct despotique, l'amour feroce 
de la propriete, le proprietisme furieux. If est le bour- 
geois qui pretend que sa femme soil son bien comme 
.sa..maison est son bien. II a eu ce sentiment tout jeune. 
Car il n'a que quarante ans et Agnes en a seize, et c'est 
quand elle en avait « quatre » qu'il a eu de « l'amour 
pour elle » et qu'il Pa comme achetee et sequestree: 
C'est un Tare en cela ou un Arabe ou un Persan. II 
veut une femme qui lui appariiexine comme un animal 
domestique. 

En, consequence il a deux sentiments connexes au 
precedent : il a Fhorreur de la civilisation et Pamour 
interesse d'une religion rigou reuse et disciplinaire. 

II a Phorreur de la civilisation : ii sail bien que c'est 
elle qui a affranchi la femme qui, d'une part, s'est aper- 
gue que ia femme est Fegale de Phomme et qui a r6- 
pandu dans le monde ceite dangereuse opinion, absohi- 
ment inconnue de' Phomme primitif, et qui, d'autre 
part, par Pinstruction, a rendu la femme Fegale de 
Phomme et, a ce double ou triple litre , la civilisation 
lui est odieuse. 

La iitterature,voilaPennemi. II ne veut pas « se char- 
ger d 1 une spirituelle » qui recevrait de beaux esprits ; il 
veut une femme qui ne sache pas ce que c'est qu'une 
rime et qui ne « sache que prier Dieu, Paimer, coudre 
et filer ». II a conlie Agues enfant a des religieuses avec 
instruction « de la rendre idiote autant qu'il se pour- 
rait » ; et le succes a ete complet. Elle salt a peine lire. 

180 



LES TYPES 
Ala bonne heure! Et surtout qu'elie n'ecrive jamais !' 

Dans ses meubles, dut-elle en avoir de l'ennui, 
11 ne faut ecritoire, encre, papiei% ni plumes; 

Le mari dolt, dans les .bonnes coulumes, 

Ecrire tout ce qui s'ecrit ehez lui. 

Ne lui elites pas qu'avec une here la vie conjugale est 
pen agreabie. S'agit-il de causer avec sa femme? II 
s'agit de posseder une femme. 

Ne !ui dites pas que si une femme inteliigente pent 

tromper son mari parce qu'elie le vent, une femme bete 
pent le tromper sans le Vouloir, c*est-a-direpar instinct, 

na'ivemeni el sans y entendre malice ; i! ne repond ra rien ; 

mais sera persuade que la stupidiie et la terreur sont 
ce qui maintient une creature inferieu re dans le devoir. 

Ne lui dites pas non plus (comme on le lui a dit 
depuis) que la seuie chance qu'ait un homme d'age 
d'etre aime dAme jeune fille est qu'elie soit une 'intel- 
lectuelle, parce qu'elie pent gouter dans I '.homme d'age 
les dons de Pesprit; ii sail bien qu'il n'a pas ? lui, le 
moindre don de Pesprit, .el sa terreur est precisement 
comma celle de CLr sale, comme celle de tons les 
bourgeois ig;n« nts, |U8 sa femme, mstruite et alSnee, 
ne s ? apergoive que Ini est une beie. 

Tout pe§< ' sider^Ja litterature, voila 1'ennemi. 

Et ii a pour one religion autoritaire et rigoureuse 
une profonde devotion ; car la religion telle qu'il la 
cosiprend est un frein et une entrave; met aux mains 
du mari cet instrument de terreur dont ii a besoin. II 
a' soin de rappeier a A goes que e'est une redoutable 
chose que de ne pas remplir religieusement tout le de- 
voir conjugal 

St qu'il est aux Enfers des ehaudieres bonillantes 
On Yen p c ig T Jamais les femmes mal vivantes 

181 



EN LISANT MOLIERE 

et que si elle fait la moindre faute a cet egard, un 
jour 

elle ira, vrai partage du diable, 

Bouillir dans les Enfers a toute eternite. 

La religion est pour lui ce qu'est pour le Turc le sabre 
de Pheiduque, toujours leve et toujours pret a tomber, 
sur un mot ou sur un signe du niaitre. 

Arnolphe est Phoinme primitif qui s'oppose d'ins- 
tinct a toute civilisation parce que la civilisation est 
hostile a la possession de la femme par Fhomme a 
titre de propria, et qui cherit, ou demande, ou in- 
vente un pouvoir terrible, nature! ou surnaturel, qui 
assure la propriete de la femme par Fhomme a titre 
de propriete et qui contraigne la femme par la force ou 
par la peur a se eonsiderer comme la propriete de 
Fhomme. 

Tout cela lui vient de la volonte de puissance et 
aussi de cet ancestral orgueil viril qui lui persuade que 
la femme n'est pas une personne et qu'il ne doit y avoir 
qu'une personne dans un menage. Arnolphe remonte 
aux plus anciens temps du monde. 

II est vaincu, chose int&ressahte, et par la nature et 
par la civilisation , ou, si Fon aime mieux, par la nature 
aidee par -la civilisation. 

II rencontre la nature feminine primitive, toute 
d'instinct, allant droit a la jeunesse et a Pamour, au 
genre d'amoor que pent donnerla jeunesse, et en meme 
temps ingenument fourbe ; et d'autre part il rencontre 
la civilisation qui ne lui permet pas de dompter la 
femme comme dans les temps primitifs, qui ne lui per- 
met pas de la parquer, de Fenchainer et de la faire gar- 
der par des eunuques. L'homme primitif dans ces con- 
ditions est vaincu de tons cotes. 

282 



LES TYPES 

Remarquez bien que c'est un type eternel, car II est 
essentiellement natural, el qu'il aura toujours des par- 
tisans plus ou moins dissimules. En i663, Moiiere s'est 
ires bien apergu qu'il en avail dans le parterre, ce qui, 
du reste, etait a prevoir. Car il fait dire a Lysidas, dans 
la Critique de I'Ecole des femmes : « Et ce Monsieur 
de la Souche ? enfin, quon nous fait homme d f esprit 
et qui parait si sSrieux en tant d'endroits, ne des- 
cend-il pas dans quelque chose de trop comique lors- 
que... » 

Voila ce qu'on avail- dit, assurement; car Moiiere, 
c'est-a-dire Borante on Boranle c'esl-a-dire Moiiere, 
force de menager son parterre ? ne repond pas : « Lais- 
sez done! Monsieur de la Souche est un simple idiot 
d^un bout al'autre », il repond, ce qui est bien remar- 
quable : « II n'est pas incompatible qu'une personne 
soil ridicule en certaines choses et honnete homme 
dans d'autres » . Done il ne proteste pas contre le pro- 
pos de Lysidas ? done le propos de Lysidas est echo de 
jugements qui out de Fautorite ;• done bien des person- 
nes ont trouve Arnolphe homme d'esprit et serieux en 
beaucoup d'endroits. Or 5 quels sont ces endroits ou il 
s 5 est montre homme d'esprit et serieux. J'e n'en sais 
vien ; mais j'ai Men peur que ce soil qeand il eraet ses 
theories du premier acte et quand il dit : 

Epouser une solte est pour n'eixe point sot. 

Et e'est precisement pour cela que Moiiere, plus 
tard, avert!, reprendra Arnolphe sous le nom de Ghry- 

salde, en l'adoucissant, et le presentera a son public 
comme personnage sympathique; 

Arnolphe est immortel comme Thomme des'.caver- 
nes et ses partisans aussi sont immortels. parce que la 
civilisation n'est presque qu'une facade. 

i83 



EN LISANT MOLIERE 



Don Juan 

est le mechant, comme Moliere l'a tres nettement 
indique ea l'appelant le grand seigneur mechant 
horame. II est Thomme qui alme le mal pour le mal, 
qui aime a fairele mal parceque faire du mal est amu- 
sant. II est neronien, c'est Neron. Gomme Neron dit : 

Je me fais de leur peine une image dharmante 
J'aimais josqu'a ces pleurs que je faisais cooler. 

De merae Don Juan, ayant vu deux jeunes fiances 
ravis d'amcur Tun pour l'autre, dira : « La tendresse 
visible de ieurs mutuelles ardeurs me donna de F emo- 
tion ; j'en fusfrappe au coeur et mon amour commence 
par la jalousie. Qui, je ne pus souffrir d'abord de les 
voir si bien ensemble ; le d^pit alarma mes desks et je 
me figurai un plaisir extreme a pouvoir trouble? leur 
intelligence et romp-re cet attachement dont la delica- 
lesse de mon coeur se tenait offense.., .» 

Voila qui s'entend: le bonheur des autres offense 
Don Juan et Pamour chez lui commence par la jalousie, 
c'est-a-dire par la haine du bonheur des autres, et il 
eprouve et d'avance un plaisir extreme k desesperer 
un &fcre qui aime et probablement deux. 

La mechancete" qui est une volonte de puissance et 
tine voionte^ de se prouver a soi-meme sa puissance, et 
Nietzsche ne tarit, pas ia-dessus, est le premier trait, 
le trait essentiel et presque le tout de Don Juan. 

On le.voit bien a ce que s'il aime par mechancete, 
comme nous venous de le voir, la vue de la dotileur 
des autres le ramene aussi k 1'amour. II a abandonne" 
Elmire ; elle revient a lui, elle le supplie, elle pleure, il 

i84 



LES TYPES 

lui joueune comedie descrupules religieux ; ellese retire ; 
eSle revient plus tard, pleurante encore et lui demandant 

pour seule faveur de s'aniender ; elle s'en va pour tou- 
jours : « Sais-tu bien, Sganarelle, dit Don Juan, que 
'fai encore senti quelque peu d'emotion pour elle, 
que j'ai trouve de Fagr&ment dans ceite nouveaute 
bizarre^ et que son habit neglige, son air languissantet 
ses Sarnies ont reveille en moi quelques petits resfces 
d'un feu eteint ? » 

Je ne parte pas de la terrible scene du pauvre ou 
Don Juan exploite la faim. d'un malheureux pour' lui 
faire commettre un crime., religieux, voulant jouirde 
ses tortures .ce qui fait toujours passer un quartd'heure 
ou deux et voulant surtout le mepriser, jouir du plai- 
sir de voir on etre humain se degrader pour manger ; je 
' n'en parle pas si cen'est -pour faire remarquer comment 
Voltaire a compris cette scene ce qui est instructif 
meme pour entendre le caractere de Don Juan. Vol- 
taire , rapporte la scbne . da pauvre : « A la premiere 
representation du Festin de Pierre, il y avail une scene 
entre Don Juan et un pauvre. Bon Juan deniandait a 
ce pauvre a quoi il passait sa vie dans la for&t. « A 
prier Dieu, r£pondait le pauvre, pour les horinetes 
gens qui me donnent Faiimone. 

« _ Tsi passes ta vie a prier Dieu, disait Don 
Juan ; si cela est y tu dois done etre fori a ton aise. 

<c _ Heias ! Monsieur, je n'ai pas souvent de quoi 
manger. 

« — Geia ne se peut pas., repliquait Don Juan : 
Dieu ne saurait laisser mourir de' faim ceux qui le 
prient du soir an matin. Tiens, voila un iouis d'or ; 
mais je te le donne pour Famour de Fhumanit£. » 

cc Ceite scene, convenable au caractere inipie de Don 
Juan ? mais dont les ! esprits faibles pouvaient faire un 
mauv&is usage, fut supprimee a la second e representa- 

i85" 



EN LISANT MOLIERE 

tion, et ce retranchement fut peut-etre cause du peu 
de succes de la piece. » 

Est-il assez singulier que Voltaire, d'abord connaisse 
si peu la mentalite du parterre de i665 qu'il s'ima- 
gine que la scene du pauvre aurait fait le succes de la 
piece ; ensuite que de cette scene, qu'il cite sans doute 
'de m£moire, il oublie tout l'essentiel? Gar s'il n'y avail 
dans cette scene que ce que "Voltaire en cite, ii n ? y aurait 
qu'une raillerie irreligieuse de la pari de Don Juan ; 
mais ce qu'ii y a dans la scene vraie, c'est un crime 
de Don Juan, le crime qui consiste a dire au pauvre : 
« Ah ! Ah ! Je m'en vais te donner un iouis d'or tout 
a Fheure, pourvu que tu veuilles jurer* 

« — Ah ! Monsieur, voudriez-vous que je commisse 
un tel peche? 

« — Tu n'as qu*a voir si tu. veux gagner un louis 
d'or ou non : en voici un que je te donne si tu jures. 
Tiens ! il faut jurer. . . Fiends, le voila, prends, te dis-je ; 
mais jure done ! 

« — Non, Monsieur, j'aime mieux mourir de 
faim... » 

Voila seulement ce que Voltaire oublie, ce qui 
prouve que' voili ce a quoi il n'a pas fait attention en 
le lisant. Qu'est-ce a dire? G'est-a-dire que lecaractere 
satanique de Don Juan a completement £chappe a 
Voltaire, que Voltaire ne s'est pas apercu que Don 
Juan est le michant.Maas, precisement, Moliere b'a fait 
la scene du pauvre que pour montrerque Don Juan, 
en dehors de tout libertinage et en dehors de tout 
interet personnel, est mechant pour le plaisir de l'etre 
et aime le mal pour le mal. 

Detail secdmdaire, mais a ne pas oublier. Moliere a 

. bien eu som de faire Don Juan mechant de toutes 

les bacons. La taquinerie est la petite mechancete ; 

e'est la mechancete des pauvres et la mechancete des 

186 



LES TYPES 

laches ; elle consiste a faire du mal par petites piqnres, 
cruelles deja, mais sans danger pour celui ^jui les fait. 

Le mechant de grande envergure qu'est j Don Juan 
ponrrait s'en passer et la dedaigner. II ne 1 s'en passe 
pas el ne la n6glige point. II taquine son domes tique ? 
il taquine Monsieur Dimanche, contre quoi Musset a bien 
tort de protester, L'homme qui a une passion 'mai- 
tresse est toujours anime par elle ; il est toujours sous 
pression. Voila ce que Bloliere, tres bien a vise en cela, 
a voulu marquer. 

II est a noter, je crois, que Don Juan n'est pas un 
portrait de Don Juan, comriie j'ai dit ; c'est plusieurs 
portraits de Don Juan, c'est plusieurs portraits sue- 
cessifs de Don Juan. (Test Don Juan a differents ages. 
Car ? quelques precautions qu'ait prises Moliere. pour, 
violant la regie de Funite* de lieu, persuader au public 
qu'ii ne violait pas l'unit^ de temps,, Don Juan n'a pas 
le meme age au cinquieme acte qu'au premier. 

Au premier, c'est presque Cherubin ; c'est Cherubin 
a vingt ans ; c'est le conqudrant, c'est le jeune homme 
qui est jete dans ie libertinage allegre et joyeux en 
meme temps que par la chaleur du sang, par la volonte 
de puissance, par Fambition de conquetes. La belle 
impetuosite lyriqoe avec laquelle il se peint lui~meme 
au premier acte est d'un tout jeune homme ardent, lance 
par le monde comme un element, et presque sympathi- 
que. II n'est pas encore mechant, II est sensuel, curieux 
et avide de mettre dans sa vie le plus de sensations 
neuves possible, et c'est deja le libertin, mais le iibertin 
jeune dont le libertinage ne vientpas dela mechancete, 
ou dont la mechancete est encore a Petal latent : 

a Quoi? tu veux qu'on se lie a demeurer au pre- 
mier-.objet qui nous prend, qu'on renonce au monde 
pour lui et qu'on n'ait plus d'yeux pour personne ? La 
belle chose que de vouloir se piquer d'un faux horaieur 

^ • i8 7 



EN LISANT MOLIRR® 

d'etre fidele, de s'ensevelir pour toujours dans une 
passioo et d'etre mort des sa jeunesse a toutes les au- 
tres beautes qui nous peuvent frapper les yeux ! Non, 
non : la Constance n'est bonne que pour des ridicules ; 
toutes les belles out droit de nous charmer, et Favan- 
tage d*£tre rencontree la premiere ne doit point derober 
aux autres les justes pretentions qu'elles ont toutes sur 
noscceurs. Pourmoi, la beauteme ravit partout ou je la 
trouve et je cede facilementa eette douce violence dont 
elle nous entraine, J'ai beau etre engage, Famour que 
j'ai pour une belle n'engage point mon ame a faire in- 
justice aux autres ; je conserve des yeux pour voir le 
merife de toutes et rends a chacune les hom mages et 
les tributs ou la nature nous oblige. Quoi qu'il en soit, 
je ne puis refuser mon cceur a tout ce que je vois d'ai- 
mable; et des qu'un beau visage me ledemande, si j'en 
■avais dix imlle, je les donnerais tous. Les inclinations 
naissantes, aprhs tout, ont des char mes inexplicahles , et 
tout le ptaisir de C amour est dam le changement. On 
gouleune douceur extreme a reduire, par cent homma- 
ges 5 le cceur d'une jeune beauie, a voir de jour en jour 
les peti^ progres qu'oa y fait, a combattre par des 
transports, par des larmes et des soupirs, Finnocente 
pudeur d ? une Hme qui a peine a reodre les armes, a 
forcer pied a pled toutes les petites resistances qu'elle 
nous oppose, a vaincre les scrupules dont eile se fait 
nn honneur et la Biener doucement ou nous avons 
envie de la faire venir: Mais lorsqu'on en est maitre 
une fois, il n'y a plus rien a .dire ni rien a souhaiter ; 
tout le beau de la passion est fini, et nous nous endor- 
mons dans la tranquillite d'un'tel amour, si quelque 
objet nouveau ne vient reveiller nos desirs et presenter 
a noire cceur les charmes attrayants d'une conquete a 
faire. Enfm, il n'est rien de si doux que de triompher 
dela resistance d'une belle personne, eij'ai sar cesujet 

1 88 



LES TYPES 

['ambition des conquerants, qui volent perpetuellement 

de victoire en vlctoire et ne peuvent se resoudre a bor- 
ner leurs souhaits. II n'est rien quipuisse arrSter 1'im- 

p^tuosite de oies desirs : je me sens un coeur a aimer 
toute la terre ; et comme Alexandre, je souhaiterais qu'il 
y eut d'aufres rnondes, poor y pouvoir etendre nies 
conqu&tes amouraises. » 

Bes le second acte, ii n'est plus le meme, 11 en est a 
supprimer ce qu'il aimait tant jadis: les petits progres 
lents et insensibles ; et done, deja, il n'est plus artiste. 
I! ne retarde plus la victoire ; il la precipite. Pour la 
precipiter ii promet le manage, ce qui est. iodigne d'un 
Don Juan de qua lite, ce qui est la honte de la corpo- 
ration. I! a deja bien vieilli. 

Au troisieme acte, il n'exerce aucunement sa profes- 
sion de Don Juan et je n'ai pas a en parler a ce litre. 

Au quatrieme, il traine son passe de iibertin ; il voit 
revenir a lui ses anciennes mattresses et il les recoil 
sechement, il les ecoute avec cet ennui morose qui se 
marque par le raonosyllabisme des reponses et, quoi- 
qu'il se sente repris pour eiles d'uoe velleite de retour 
et d'une emotion retrospective, il ne leur dit rien, II est 
assez vieux ; il a'quaranie ans» Ce qui le prouve, e'est 
etson emotion et qu'il n'y cede pas; son emotion, il 
est bien loin de : <ce qu'il etait quand tout amour sails- 
fait el ait pour lui en terre a jamais ; — qu'il n'y cede 
pas, son coeur est assez dessedbe pourqu'a la fois il ne 
soil plus louche que par choc en retour du passe" et 
pour que, en presence d'une sensation nouvelle, il ne 
bondisse pas sur elle, comme il faisait autrefois, etdise: 
« A quoi bon? » II a au moms quarante ans. 

Et enfin, au dernier acte, il est hypocrite: e'est une 
espece de Tartuffe. Brave encore, puisqu'il accepte un • 
duel, mais hypocrite de religion et se couvrant de 
scrupules religieux. G'est la fin de Don Juan. 

j 8 9 



EN LISANT MOLIERE 

On peut la trouver singuliere et illogique. II y au- 
rait beaucoup k dire l&-dessus. D'abord que Don Juan, 
le grand seigneur mechant homme qui d^bauche les 
femmes, est, on sait pourquoi et rapprochez les dates, 
Fennemi personnel de Moliere, et qu'il est naturel, que 
le peignant, -il accumule sur lui toutes les manieres 
d'etre odieux et que particulierement il lui donne ce 
vice de Fhypocrisie qui est celui que Moliere d£teste 
le plus. 

On peut dire aussi qu'ayant fait Don Juan ath£e 
dans sa jeunesse, il le fait hypocrite de religion sur la 
fin, moins pour montrer que les athees deviennent des 
TartufFes que pour montrer que les Tartuffes sont des 
athees, de sorte que ce qui parait ici etre contre Don 
Juan est surtout, dans la pensee de Moliere, contre les 
Tartuffes. 

On pourrait dire encore que Don Juan, si sou vent 
ironique dans tout le cours de la piece, fait surtout de 
Fironie encore dans la derniere partie de la piece et 
songe beaucoup moins a tromper par son hypocrisie 
religieuse qu'a se moquer du Ian gage et des mines* des 
hypocrites, acceptant du reste le benefice de sa nou- 
velle Attitude et satisfait a la fois de railler et de trom 
per, et it y a double ragout. C'est a cette interpreta- 
tion-^ que j' incline le plus. 

Et il ne faut pas manquer de remarquer enfin que 
Don Juan, en tout qis, n'est pas si illogique et ne 
change pas du recto m verso, puisque ce langage de 
la devotion; ce nest phs la premiere fois qu'il I'emploie : 
il Fa employ 6 des le premier acte avec Elvire : Je vous 
ai quittee, dit-il, « non point par les raisons que vous 
ppuvez vous figurer, mais par un pur motif de con- 
science et pour ne croire pas qu'avec vous davantage 
je puisse vivre sans pecl^e. II m'est venudes scrupules, 
Madame, et j'ai ouvert les Jeux de F&me sur ce que 

190 



LES TYPES 

je faisais. J'ai fait reflexion que, pour vous epouser, je 
vous ai derobee k la cloture d'un couvent. . . Le repentir 
m'a pris et j'ai craint le courroux celeste; j'ai cru 
que notre mariage n'etait qu'un adultere deguise, qu'il 
nous attirerait quelque disgrace d'en haut. . . Voudriez- 
vous, Madame, vous opposer a une si sainte pensee et 
que j'allasse, en vous retenant, me mettre le Ciel sur 
les bras... » Done Elvire repond k cela : « Ah ! sc6« 
lerat, c'est maintenant que je te connais tout entier. » 

II est tres vrai. Elle le connalt tel qu'il a 6t6, tel 
qu'il est et tel qu'il sera au dernier acte. On voit, au 
Hioins, que Moliere a pris ses precautions pour que le 
spectateur ne s'etonnat pas de voir Don Juan faux 
devot au dernier acte et Ton peut consideVer cette par- 
tie de la scene ni de Facte I er comme ce que les criti- 
ques dramatiques appellent une preparation. 

Mais il y a plus. Le Prince de Ligne (je crois), de- 
vant Madame de Pompadour, disait k Louis XV quelque 
chose qui ne piaisait pas a la marquise et qu'elle ne 
voulait pas qui fut vrai : « Vous ne mentez jamais, 
Monsieur le Prince? dit-elle. — Si, Madame, quelque- 
fois... aux femmes. » Les Don Juan men tent toujoujrs 
aux femmes. Or 1'habitude de mentir aux femmes 
peut amener a mentir aux hommes et faire descend^e 
le gentilhomme au rang d'un Tartuffe. Ne serai t-ce 
point cela que Moliere a youlii dire, et ce dernier effet, j^e 
plus honteux, du libertinage, ne serait-ce pas cela qu'il a 
voulu indiquer ? II est possible. 

Le Don Juan de Moliere n'est pas complet, le type 
de Don Juan n'est pas epuise dans le Don Juan de 
Moliere, et il est bien naturel, car il y a vingt variites 
de Don Juan. Sans songer a les enumerer toutes, il y 
a le Don Juan par curiosite d'explorations et de 
d^couvertes nouvelles, et il n'est qu'esquiss6 dans 
1'oeuvre de Moliere'; il y a le Don Juan artiste qui. 

191 



EN LISANT MOLIERE 

cherche eternellerrient son ideal de beaute et qui ne le 
trouve jamais, et celui-ci n'est pas meme indique par 
Moliere ; il y a surioot le Bon Juan par boote (preci- 
s^ment le contraire de celui de Moliere), qui ne s6duit 

jamais les femmes, mais qui, ayant enlui le je ne sais 
quoi qui les attire, est desire par elles, obsede par elles 
et n'a jamais la eruaute de les refuser, et ce type, des- 
sine, au comique, par quelques auteurs, meriterait 
d'etre traite au serieux par un grand poete. 

Mais encore le Don Juan de Moliere, le Don Juan 
representant le liber linage comme une forme de la 
mechante ou la mechancete comme une consequence 
fort naiurelle du libertinage, et Moliere, avec pleine 
raison, puisque ces choses sont entremelees et sont 
reciproqnement causes et ellets, a laisse incertitude a 
cet egard — le Don Juan egoi'ste, sec, insensible et 
mechant, est un type de l'humanite que Moliere a saisi 
avec force et scrute avec profondeur. 

Le Misanthrope. 

II y a deux misanthropes dans le Misanthrope, 
Alceste et Philinte. Ge dedoublernent du meme type 
etait necessaire si Ton voulait respecter, mieux que 
dans Don Juan, l'unite de temps et ne pas nous mon~ 
trer un personnage qui, presque, est enfant au pre- 
mier acte et barbon au dernier. Car Alceste et Phi- 
linte sont le m&me personnage a deux differents ages. 
Alceste a vingt-cinq ans et Philinte trente-cinq. Phi- 
linte est ce qu'il est tres possible qu'AIceste devienne, 
Alceste est ce qu'a ete Philinte dix ans plus tot. lis 
ne trouvent pas les hommes beaux ; c'est le fond com- 
mun de tons deux; ils aiment la vertu et sont tres 
honnetes gens ; c'est encore le fond commun de tous 
deux. Seulement Fun est a l'age ou Ton s'Uonne que 

192 



LES TYPES 

les homines he soient pas beaux et ou l'on s'en ixi- 
digne; 1' autre en est a Page ou l'on a compris que 
« c'est comme cela » et que ce ne peut pas 6tre autre- 
ment, ou l'on s'y resigne et ou Ton a pris le parti de 
vivre honnetement avec les hommes sans les corriger 
ni les centred! re. Ce sont les deux faces du misan- 
thrope ou plutot ce sont les deux ages du misanthrope. 
Commencons par son premier age. 

Alceste est tres honnete; tres droit, tres franc et 
assez bon et, comme il est tresjeune, il vient de s'aperce- 
voir que les hommes ne sont rien de tout cela. II en 
est stupefait, indigne, surexcite. II ne peut pas com- 
prendre que les hommes ne soient pas scrupuleusement 
honnetes, absolument droits et exactement sinceres les 
uns a Tegard des autres. II semble ignorant et il faut 
qu'il le soit et qu'il n'ait jamais lu un livre d'histoire, 
ni Montaigne, ni du reste rien. Enfin il est effare que 
les hommes ne soient point parfaits. Quand on est ainsi 
on fuit le monde et Ton se retire dans une solitude. 
C'est bien a quoi assurement il songe ; mais il est 
retenu dans le monde par 1'amour qu'il a pour une 
mondaine, et il est sans cesse en contact avec les yices 
et surtout avec les defauts du monde, ce qui redouble - 
sa misanthropie et Fexaspere. Surtout 1'insinceriti 
Finite au dela de tout. II ne s'est jamais dit, avec La 
Rochefoucauld, que les hommes ne pourraient pas vivre 
un jour ensemble s'ils n'etaient pas dupes les uns 
des autres, et que le monde n'est qu'un compose de- 
mines et que, sous peine de ne pas etre, il ne peut pas 
etre autre chose. 

On se demande ou et comment il a ete eleve. Pour 
ignorer ces choses ou pour ne pas les savoir comme 
inconsciemment il ne peut l'avoir ete que comme VEmile 
de Rousseau, solitairement et par un mentor qui hii- 
nieme etait un misanthrope. 



EN LISANT MOLWRE 

Gomme le Sganarelle de Vficoledes maris 1 , quoique 
d'une facon tres differente, c'est un primitif, c'est un 
enfant de la nature, et Ariste pourrait lui dire : 

Gette farouche humeur dont la severite 

Fuit toutes les doaceurs de la societe, 

A tous vos procedes inspire un air bizarre 

Et, jusques a l'habit, rend tout chez vous barbare 

et encore : 

Toujours au plus grand nombre on doit s'accommoder, 

Et jamais il ne faut se faire regarder... 

Mais je tiens qu'il est mal, sur quoi que Ton se fonde, 

De fuir obstinement ce que suit tout le monde ; 

Et qu'il vaut mieux souffrir d'etre au nombre des fous 

Que du sage parti se voir seul contre tous. 

C'est un homme qui croit que Ton pent, en ce 
monde (et en France!), vivre de sa propre vie et selon 
son propre gout et qui, de plus, ne laisse pas de vou- 
loir obliger les autres a vivre com me lui et a avoir le 
meme caract&re que lui. 

Le fond de son lime est certainement la vertu et 
1'amour du bien, mais aussi il* y a, dans le fond de son 
ame, une bonne dose d'orgueil. II dira : « Je veux qu'on 
me distingue », et ce n'est pas par humilite, vous ne 
vous y trompez pas, qu'il dira : « Laissons mon merite, 
de grace » et cela veut dire que, corame les grands 
orgueilleux, il a de 1'orgueil, mais point de vanite, et 
point de vanite parce qu'il a beaucoup d'orgueil. Par 
suite de son indignation continuelle contre les hommes 
il est irritable et susceptible et se rebiffe tres vite a la 
moindre atteinte. Quoique tres bieneleve, et les mena- 

i . Moliere lui-m£me fait le rapprochement un instant. 

ig4 



LBS TYPES 

gemeiits d'homme du monde qu'il prend d'abord 

avec Oronte le prouvent bien, c'est assez hrusquement, 
sinon promptement, qu'il dit a a poete : cc Votre son- 
net est 4 jeter an panier », assez promptement qu'il ditle 

mot d'ou leduel doit sortir : « Mais je me garderaisde 
les montrer aux gens » et qu&nd on rit d'un de ses 
propos ee n'est pas par un mot spiritual qu'il r6plique, 
mais par un mot qui ? lui aussi^ est presque line provo- 

cation : 

Par la sangbleu ! Messieurs, je ne croyais pas etre 

Si plaisant que je suis. 

Dans le portrait qu'elle fait de lui, Celimene ne le 
peint que comme contrarian!;,, mais en indignant 
Ires bien d'oii.vient eel esprit de contradiction, a 
savoir de la hauteur d'estime on ii est de lui-m6me 
qui ltd commahde de ifeire jamais de I'avis des 
autres : 

Et ne 'faut-il pas bien que Monsieur contredise? 

A la commune vaix vent-on qvCil se reduise, 

Et qu'il ne i'asse pas eclateren toys lienx 

L'esprit contrarian t qu'il a regn des cieux ? 

"Le sentiment d'autrni nest jamais poor lui plaire ; 

II prend toujours en main Fopinion contraire ? 

Et penserait paraiire un komme du commun, 

Si i'on voyait qu'il fut de Favis de quelqu'un. 

Profonde honn6tet6, profonde sinc6rifce ? coiere de 
ne pas trquver ces qualites chez les autres, orgueil, 
susceptibilite, irritahilite, c'est ainsi que Moliere a en- 

tendu Alceste, ■ c*ast on misanthrope qoi en est k la 
p6riode de fougue. C'est im misanthrope qui en est 

aux reflexes et qui n'en est pas a la. reflexion,, 

C'est pour cela qu'il etonne La Bruyere qui se dit : 

io,5 



EN LISANT MOLIERE 

a Mais le misanthrope n'est pas du tout comme cela » 
et qui ecrit : « Timon pent avoir l'&me austere et fa- 
rouche ; inais exterieurementil est civil et ceremonieux ; 
il ne s'echappe pas 5 il ne s'apprivoise pas avec les 
hommes ; au .contraire, il les traite honneteraent et 
serieusement ; il emploie a leur egard tout ce qui peut 
eloigner leur familiarite ; ii ne veut pas les mieux con- 
naitre ni s'en faire des amis, semblable en ce sens a 
une ferame qui est en visile chez une autre femme. » 

En d'autr^s termes, le misanthrope est distant, 
Excellemment vu et le portrait est tres fin. Seulement 
Alceste, qui poerra devenir ce que La Bruyere dit qu'est 
Timon, n'a pas atteiat I'&ge ou, experiences faites et 
blessures recues, on est passe de la coiere au mepris: 

Philinte est Alceste assagi et resigne. II a ete cer- 
tainement autrefois, sauf quelques details, ce qu'AIceste 
est aujourd'hui. « L'effroyable haine contre la nature 
bumaine » qu'a Alceste, Philinte Fa eu.e, k preuve 
qu'il Fa encore. Mais c'est une haine pacifique, c'est 
une haine froide et tranquille : 

. . . Mon esprit enfin n'est pas plus offense 
De voir un homme fourbe, injuste, interesse, 
Que de voir des vau tours affames «de carnage, 
Des singes malfaisants et des loups pleins de rage. 

On voit qu'il ne menage pas Pespece humaine. II 
donne pleinement raison a Alceste dans ses piaintes 
contre la society : 

...Je tombe d'accord de tout ce qu'il vous plait : 
Tout marche par cabale et par pur inter 6t ; 
Ce n'est plus que la ruse aujourd'hui qui l'emporte, 
Et les hommes devraient £tre faits d'autre sorte. 

Certes ii n'est pas optimiste et le pire des contre- 
19G 



IBS TYPES 

sens serait de le representee comme tei. Seulement il' 
n'en est pas au premier choc, li en est au centieme et 
ii s'est habitu6 a en prendre son parti, a ne jamais s'en 
iacher, et il estdevenu le misanthrope interieur tandis 
qu'Alceste est encore le misanthrope deploye. Pour- 
quoi ? Parce qu'il s'est . demand^ a quoi bon ? Parce 
qu'il est desabus£ : 

Gar e'est one folie a nulie autre seeonde, J 

De vouioir se meler de corriger le monde. 

Et si ce n'est pas le corriger que de se facher contre 
lui et an contraire, a quoi bon se facher ? II ne s'agit 
pas de se fermer ies yeux. 

J'qbserve, comme vous, cent choses tons les jours, 
Qui pourraient mieux aller,prenant un autre cours... 

' Mais je ne gronde pas pour cela, parce qu'il est inu- 
tile de gronder. Conclusion : etre sage pour soi et 

n'exiger point de sagesse des autreset ne point s'emou- 
voir si Ton vqit une fois de plus qu'ils n'en ont pas : 

...Des moeurs du temps niettons-nous moins en peine, 

Et faisons un peu grace a la nature humaine ; 

Ne 1'examinons point dans la grande rigueui% 

Et voyons ses defauts- avec quelque douceur. 

II faut, parmi le monde, une vertu trai table ; 

A force de sagesse, on pent etre blamable; 

La parfaite raison fuit toute extremite, 

Et veut que Ton soit sage avec sobriete... 

11 faut flechir au temps sans obstination. 

Cette misanthropie indulgente est de venue, chez Phi- 
linte, non seulement cette « sagesse » qu'il vient de 
decrire, mais une v&itabie bonti, ou, si Pon veut, et 

*97 



EN LISANT MOLIEHE 

c'fest plutot cela 3 sa bont6 naturelle a &e aidee par 
cette sagesse de desabuse et Philinte est Ires ton. 

II est remarquable que dans la « scene des portraits » , 
et c'est-4-dire des m&Lisances, lui seul Be m6dit point 
et Bon pas m6me (ce que fait Alceste) de ceux qui 
medisent, II est remarquable qu'il aime Alceste trfes.. 
ch^rement et qu'il s'aUache a lui, « qu'il ne le quittej 
pas » pour le . servir dans une circbnstance penibie ei 
un peu dangereuse. De cette 'bont^, il s'estparfaitemen't 
rendu" compte lui-meme et il la consid&re spirituelie- 
ment cojrnrne une consequence de sa philosophies 
Quand on s'est habitue a supporter les defauts des 
homines ? on arrive k faire cas de ces .defauts comme 
d'une occasion d'exercer sa philosophie et sa vertu, et 
Ton a k leur egard une espeee de gratitude et la boiite 
du pessimiste n'est pas autre chose que cette gratitude 
intelligente. Ce couplet, que Renan eut ecrit, est des 
plusjolies deiicatesses de Moliere qui est quelquefois 
d&icat: 

Et les hommes devraienf toe. faits d'aufre sorts. 

Mais est-ce une raison que leur peu d'equite 

Pour vouloir se tirer de leur societe ? 

Tous ces defauts humains nous donnent dans la vie 

Des m'oyens d'exercer notre philosophie : 

G'est le plus bel emploi que trouve la vertu ; 

Et si de probite tout etait rev&tu ? 

Si tous les coeurs etaient francs, justes et dociles, 

La plupart des vertus nous seraient inutiles, 

Puisqu'on en met 1'usage a pouvoir sans ennui 

Supporter, dans nos droits, Finjustice d'autrui. 

On ne pent pas plus joliment habiller une bonte 
naturelle en bonte acquise et a laquelle 1'imperfection 
meme des autres a contribue. 

Avec ces qualites le d£sabus6 a un defaut. Je ne lui 

198 



LES TYPES 

en vois qu'un. II est taquin. La taquinerie est le com- 
mencement de la mechancete on le reste d'nne mechan- 
cete' qui a abdique. Philinte a ete mechant, comme 
Alceste, on, comme Alceste, il n'a pas ete tres bon. II 
Ini reste de cela d'etre un pen taquin et ironiqne. 

Ajontez k cela, chez un homme qui a pris nn parti 
pris d'indulgence et d' approbation , le desir, presqne 
legitime, de ne pas passer ponr dupe et de montrer 
quelquefois qu'il ne Pest point. 

Ajontez encore ce que j'appellerai, si on me le per- 
met, la detente dn fiegme : Philinte s'estfait nn carac- 
tere de « fiegme philosophe » qui ne s'etonne jamais 
de rien. Ge caractere — comme tons les caracteres 
voulns et concertes — ne pent pas se sontenir perpe- 
tnellement ; il faut qu'il se donne, de temps en temps, 
un certain relache, et ce relache c'est une ironie un 
pen voilee on une taquinerie un pen discrete, et c'est 
precisement ce temperament que Philinte s'accorde. II 
taquine Alceste et il ironise Oronte. C'est sa petite 
revanche d'homme qui a fait le ferme propos de tout 
approuver on an moins de tout admettre. 

On me dira ; Pourquoi est-ce Alceste qu'il taquine 
le plus et presque uniquement ? Je repondr&i : Moliere 
donne ici a Philinte 1'attitude qu'il a lui-meme, lui 
Moliere, que j'ai era demon trer qu'il avait. «Pai dit 
que Moliere ne fouettait que les honnetes gens, ne 
s'attachait qu'aux defauts des honnetes gens et non 
aux vices des coquins, on du moins beau coup 
plus a ceux-la qu'a ceux-ci, et j'ai dit pourquoi. De 
meme Philinte, qui'estime et qui airne muniment 
Alceste, ne houspille guere que lui pour le corriger de 
ses defauts. A quoi bon vouloir guerir Oronte on 
Acaste on Celimene ou Arsinoe qui, sans doute, ne sont 
pas des vicieux, mais qui ont de ces defauts, vanite 
d'auteur, vanite de fat, coquetterie et calomniosite. 



m LISANT MOLIERE . 

qui ne se corrigent pas ? Alceste, a la bonne heure, 
qui n'a pour defaut que Tenvers d'une quality, defaut 
que Philinte sait bien qu'on corrige, puisqu'il Fa eu 
et s'en est delivre\ 

Et il n ? en est pas moins que la taquinerie est un tel 
defaut encore que, pour Favoir exerce sur Alceste, Phi- 
linte a mis Alceste — car c'est lui qui Fy met — 
dans une assez meehante affaire dont il est desole et 
dont il a toutes les peines du monde a le tirer. 

Tels sont les deux aspects du misanthrope que Mo- 
liere nous a presentes. Avec une verite assez profonde 
ois il y a un peu d'ironie, il nous a assure" que le plus 
desagreable ou du moins le plus aigu des deux etait 
deteste de tous les hommes et aime* de toutes les fem- 
mes et que le plus aimable etait aim6 de tous les hom- 
mes et n'etait aime, et encore en seconde ligne, que 
d'une seule femme qui elle-meme est une desabusee. 

Oui, il y a un peu d'ironie a regard des femmes, 
mais il y a assez de verite. Les femmes, Eliante, Arsinoe, 
Celimene elle-meine, ne rMechissent pas qu' Alceste 
sera un. .mari assez incommode et que Philinte sera un 
mari delicieux. Mais qu'elles aiment toutes Alceste cela 
vent dire precisement que les femmes n'ont pas accou- 
tume-de reSechir et ensuite cela veut dire qu'elles 
aiment la vertu et la force et un peu la violence, et 
qu'un sourd instinct les avertit qu'elles trouveront tout 
cela dans Alceste. Alceste est un orageux ; cela n'est 
pas pour leur deplaire ni sans les attirer un peu ; les 
femmes sont des oiseaux d'orage. « Celui-la,au moins, 
il me fera des scenes. » C'est inconscient, mais c'est 
bien en elles. 

Tartuffe 
est Fexploiteur de la peur de Fenfer. Ambitieux, 



LES TYPES 

cupide, avide, arriviste, com me nous disons main te- 
nant, il sait une chose : c'est que Ton n'arrive qu'en 
exploitant une passion humaine, commeles medecins, 
comme les avocats, comme les politiciens, comme les 
courtisanes, comme les croupiers. Comme les mede- 
cins exploitent la terreur de la mort ? 51 a pens6 a 
exploiter la terreur de l'enfer ? « Tant que les hommes 
vivront etaimeront a vivre, le medecin seraraill£, mais 
paye » ; tant que les hommes vivront et aimeront a 
vivre, ils croiront a Fimmortalite de Fame, et Pexploi- 
teur de la peur de 1' enter sera peut-elre raill6, mais 
choye. 

Tartuffe a table la-dessus. I! ne s'agissait que de 
trouver une dupe ; il Fa trouvee. Des lors, avec quel- 
ques siniagrees de piete pour faire croire qu'il est sin- 
cere, il gouverne son homme comme un animal domes- 
tique. Son procede consiste a, par cetie terreur que 
j'ai dite, supprimer en lui toutes les passions qui ne 
sont pas celle qu'il veut exploiter et qu'il exploite. II 
le detache pour se Pattacher. Orgon dit de lui : 

Qui suit bien ses legons goute une paix profonde, 

Et comme du fumier regarde tout le monde 

II m'ehseigne a n'avoir affection pour rien, 

De toutes amities il detache rxion ame ; 

Et je verrais mourir frere, enfants, mere et feinme, 

Que je m'en soucierais autant que de cela. 

G'est une tactique absolument superieure. II n'a pas 
ete eleve, que je crois, dans un monde religieux, et il 
n'a pris que le jargon religieux et les mines religieoses ; 
car il n'a pas ce que Boileau appelle « Pesprit de 
FEglise ». II n'est pas exclusivement ambitieux. Ou 
bien Pextraordinaire facilite qu'il a trouvee dans le 
maniement de sa dupe a mis en liberie ses passions 

201 



EN LISANT MOLIERE 

autres que la passion ambitieuse, et en mime temps 
qu'il met la main sur la fortune d'Orgon et obtient la 
main de sa fille, ce qui ressortit a son ambition, il con- 
voite sa femme ce qui ne concerne que sa luxure. 

Cela du reste est tres possible et il n'est pas invrai- 
semblable qu'avec le sentiment de son succes et de sa 
puissance, tous les app&its soient entres dans son ame. 

D6masque, il est tr&s beau a ne pas vouloir retenir 
le masque et a se montrer dans toute sa sceleratesse 
qui croit avoir mis avec elle de quoi etre invincible : 
« G'est a vous d'en sortir... » 

Foudroye par un ordre du Hoi qui brise tout son 
dessein et toute sa vie, il est plus beau encore, dans 
un silence absolu qu'il faut comprendre, je crois, 
comme signe d'impassibilite et non d'effondrement. 
G'est un grand joueur, efc il me parait qu'il donne la 
main a F exempt avec la m&me fierte que Don Juan la 
donne a la Statue du Gommandeur et en disant : « La 
voila ». 

II est tr&s vrai. Tout en le reconnaissant vrai dans 
ses traits gen&aux puisqu'ii met du texte de Moli^re 
dans son texte a mi, La Bruyere a preteodu le cdr- 
riger et en le rapprochant de la realite montrer que 
Moliere Fen avait ecart£. Voila une chose a examiner. 

« Onuphre n'a pour tout lit qu'une housse de serge 
grise, mais il couche sur le coton et sur le duvet; de 
meme il est habille simplement, mais commodement, 
je veux dire d'une etoffe fort legere en ete et d'une 
autre fort moelleuse pendant Ffoiver; il porte des che- 
mises tres deli&es qu'il a un tres grand soin de bien 
cacher. II nedit point : « Ma haireet ma discipline)); 
au contraire; il passerait pour ce qu'il est, pour un 
hypocrite, et il veut passer pour ce qu'il n'est pas, 
pour un homme devot ; il est vrai qu'il fait en sorte 
que Fon croie, sans qu'il le dise, qu'il porte une haire 

'202 



LES TYPES 

el qu'il sa donne la discipline... » Bonne observation; 
mais qui n'atteint pas Moli^re ; car an theatre Moli&re 
n'a-gu&re d'autre moyen de montrer Tartuffe faisant 
croire qu'il a haire et discipline, sinon qu'il le dise. 

cc II y a quelqueslivres ripandus dans sa chambre in- 
differemmeiit. Ouvrez-les : c'est le Combat spirifuel, le 
Ghrdtienrintdrieur et V Annie sainte; d'autres iivressont 
sous-k clef. S ? il marche par la viile et qu'il decouvre 
de loin un hommejdevant qui il est necessaire qu'il soit 
d6yot 9 les yeux baisses, la demarche lente et modeste, 
Fair recueiili, lui sont familiers : il joue son role. S'il 
entre dans une eglise, il observe d'abord de qui il 
pent etre vu 9 "et selon ^a decouverte qu'il vient de £aire ? 
il se met a genoux et prie ? on il ne songe ni k se met- 
tre a genoux, ni k prier. Arrive-t-il vers uri homme de 
bien et d'autprite qui le verra et qui pent l'entendre, non 
seulement il prie, mais il m£dite-, il pousse des Plans' 
et des soupirs ; si I'homme de bien se retire, celui-ci, 
qui le 'voit partir ? s'apaise et ne souffle pas... » Ceci 
est litteralement de Moliere : 

Ah ! si vous aviez vu comme j'en Us rencontre ^ 
Vous auriez pris pour lui 1'amitie que je montre. 
Chaque jour a l'eglise il venait, d'un air doux ? 
Tout vis-a-vis de moi se mettre a deux' genoux. 
II attirait les yeux de Fassemblee entiere 
Par Vardewr dont au Gel il poussait sa priere, 
II faisait des soupirs, de grands Mancements, 

Et baisait humhlemeni la terre a ions moments 

Instruit par son gar§on, qui dans toot l'imitait, 

Et de son indigence, et de ce qu'il ^tait, 

Je lui faisais des dons ; mais avec modestie, 

II me vouiait toujours en rendre une partie. 

« G'est trop, me disait-il, c'es-t trop de la moitie ; 

Je ne merite pas de vous faire pi tie. » 

Et quaud je refusals de le vouloir reprendre, 

Aux pauvres, a mesyeux? il allait le r^pandre. 

so3 



UN LISANT MOLIERE 

« II entre une autre fois dans un lien saint, perce la 
foule, choisit un endroit pour se recueillir et ou tout le 
monde voit qu'il s'humilie : s'il entend des courtisans 
qui parlent, qui rient .et qui sont a la chapelle avec 
moins de silence que dans Fantichambre, il fait plus 
de bruit qu'eux pour les faire take ; il reprend sa medi- 
tation qui est toujours la comparaison qu'il fait de ces 
personnes avec lui-m&me et ou il trouve son compte. » 

Trait faux ou douteux; Onuphre aurait done une 
certaine sincerite puisque, s'entretenant avec lui-meme, 
il se juge superieur a des liber tins ou a des eventes. 
Un regard de pitie jefce sur les turbulents et un regard 
au ciel comme pour implorer grace pour eux, serait 
tres Men ; ce serait pour I'assistance, ce serait dans le 
role ; mais la meditation interieure, ou il se felicite 
d'etre meilleur que d'autres, ne fait rien pour le roleet 
suppose une vie int^rieure ; or il n'a pas de vie inte- 
rieure et il joue toujours un personnage : << II evite une 
eglise d^serte et solitaire, ou il pourrait entendre deux 
messes de suite, le sermon, vepres et complies, tout 
cela entre Dieu et lui et sans que personne lui en sut 
gre : il aime la paroisse ; il frequexite les temples ou 
se fait un grand concours ; on n'y manque point son 
coup, on y" est vu. II choisit deux ou trois jours dans 
toute 1'annee, ou, a propos de rien, il jeune et fait 
abstinence; mais a la fin de Phiver, il tousse, il a une 
mauvaise poi trine, il a des vapeurs, il a eu la fievre : 
il se fait prier, presser, quereller, pour rompre le 
car&me des son commencement, et ii en vient la par 
complaisance. Si Onuphre est nomme arbitre dans une 
quereile de parents ou dans un proces de famille, il est 
pour les plus forts, je veux dire pour les plus riches, et 
il ne se persuade point que celui ou celle qui a beau- 
coup de bien puisse avoir tort. » 

Ceci n'est pas tres juste. La Bruyere trouve le Tar- 

204 



LES TYPES 

tuffe de Moiiere un pen gros, et il fait !e sien, de 
temps en temps, insuffisamment fin. Le vrai Onuphre, 
qui veut acquerir et entretenir une reputation d'in- 

tegrite et de saintete, se gardera bien de donner tou- 
jours raison aux forts. Comme ii jeune poor rien, avec 

ostentation, a certains jours de 1'annee, de meme il 
donnera le plus souvent ' raison aux forts, mais.il choi- 

sira quelques occasions eclatantes de donner raison 
aux faibles* et ii donnera a ces quelques traits d'inte- 
grite une publicite enorme pour pouvoir, parfaitement 
convert et en toute securite, donner presque toujours 
raison a ax puissants. 

« S'il. se trouve bien d'un homme opulent, a qui il a 
su imposer, dont il est le parasite et dont il pent tirer 
de grands secours, il ne cajole point sa femme, il ne 
lui fait du moins ni avance, ni declaration; il est 
encore plus eloign© d'employer pour la flatter et pour 
la seduire le jargon de la devotion ; ce n'est point par 
habitude qu'il le parie, mais avec dessein, et selon qu'il 
lui est utile, et jamais quand ii ne servirait qu'a. le 
rendre tres ridicule. » 

II y a du vrai et du hux ici. Du vrai : j'ai fait 
remarquer moi-meme que s pour que Tar tuffe cher- 
che a seduire Elmire, il faut, d'abord qu'il soit 
un homme qui depasse la definition ordinaire de 
1'ecclesiastique ou plutot de Pexploiteur de religion, 
lequel n'est qu'ambitieux, ensuite qu'il soit tellement 
sur de Fenvoutement d'Orgon qu'il se persuade qu'il 
peut tout se permettre dans la maison. Mais encore 

je fais observer que ces deux choses sont tres possibles ; 
qu'un exploiteur de religion peut etre a la fois ambitieux 
et libidineux, non sans s'apercevoir que Fun est con- 

, traire et defavorabie a 1'autre, mais se laissant entrai- 
ner a sa complexion, et ceci c'est la question du earac- 
tkre complexe dont nous nous occuperons plus Join. 

2o5 



EN LISANT MOLIERE 

Pour ce qui est de « il ne lui fait du moms ni avance 
ni declaration », comme verity, c'est la verity ; comme 
critique de Moliere, c'est tr&s injuste. Comme v^rite, 
c'est la verite. Dans le reel, Tartuffe-Don Juan, non 
plus que Don Juan lui-merne, ne fait jamais de decla- 
ration. Ces ^ declarations comme on en voit dans les 
romans, « qui ressembient a des cartels » (le mot est 
de George Sand ; il est Men joli), le Don Juan qui n'est 
pas un imbecile ne les hit jamais. II regarde la femme 
qu'ii desire, il a des attentions pour elie, il lui rend 
des soins ; il lui montre qu'ii 1'aime ; il ne le lui dLifc 
jamais. La declaration, si elle a ete precedee de tout 
ce manege, est inutile, et si elle n'en a pas ete prece- 
dee, elle est ridicule. Done Tartuffe-Don Juan ne'fefa 
aucuhe declaration h Elmire dans la r£alit£. 

Mais d'une part Tartuffe n'est pas Don Juan et pput 
ne pas savoir son metier de Don Juan ; il se pent qu'ii 
y soit neuf et il n'y a la aucune invraisemblance. Que 
de jeunes hommes lecteurs de roman ont era que la 
declaration est un rite, dont on ne pent pas se dispen- 
ser ! Voyez le programme du pari ait amant trace par 
Magdelon, grande iectrice des romans du temps, dans 
les PrScieuses ridicules: « II faut que la recherche 
soit dans les formes, Premierement, il doit voir au 
temple ou a la promenade... la personnedont il devient 
amoureux... II cache un temps sa passion a 1'objet 
aime, et cependant lui rend plusieurs visites... Le jour 
de la declaration arrive...)) Vous voyez que c'est un 
rite, et TartufFe doit croire qu'ii faut faire une declara- 
tion pour que la recherche soit « dans les formes » . 
Et d'autre part et surtout, au theatre la declaration 
est necessaire, parce que Ton n'y a pas assez de temps 
pour montrer ces attentions, ces egards, ces pet its 
soins qui, dans la r£alite, remplacent la declaration, sont 
la declaration e!le-m&me. 

206 



IBS TYPES 

« II est encore plus eloign^ d'employer pour la se- 
duire le jargon de la devotion ; ce n'est point par habi- 
tude qu'il le parle... » 

Mais, si ! Je tiens pour absolument impossible a un 
homme de ne pas parler un peu, dans toutes les eir- 
constances de sa vie, le langage de sa profession . Or, 
la profession de Tartuffe, c'est le jargon de la devotion* 
G'est ce jargon lui-meme qui est sa profession, qui est 
le metier dont il vit. Done il doit l'employer un pen 
quand il parle amour. Or, il ne Temploie qu'un pen 
et si e'eut et£ une faute enorme que de le lui faire em- 
ployer constamment, il est admirable au contraire 
que Moliere se soit arrange de maniere que quelques 
expressions de la langue de l'amour divin se glissas- 
sent dans le discours par ou TartuiFe declare son amour 
terrestre. On peut faire la statistique et je ne crois pas 
que dans la declaration de Tartuffe a Elmire on trouve 
dix mots sur cent qui soient du langage ecclesiastique, 
et j'estime que la proportion est assez juste. La verite 
pour moi est que la declaration de Tartuffe a Elmire 
est une petite merveille. 

« II n'oublie pas de tirer avantage de 1'aveugle- 
ment de son ami et de la prevention ou il Fa jete en sa 
faveur : tantot il lui emprunte de 1' argent, tantdt ii 
fait si bien que cet ami lui en offre ; ii se fait repro- 
cher de n'avoir pas recours a ses amis dans ses besoins ; 
qiielquefois il ne veut pas recevoirune obole sans don- 
ner un billet qu'il est bien sur de ne jamais retirer ; il 
dit une autre fois et d'une certaine maniere que rien 
ne lui manque, et e'est lorsqu'il ne lui "faut qu'une 
petite somme. II vante quelque autre fois publiquement 
la geneVosite de cet homme, pour le piquer d'horineur 
et le conduire a loi faire une grande largesse. II ne 
pense point a profiter de toute sa succession, ni a s'atti- 
rer une donation general e de tous ses biens, s'il s'agit 

207 



EN LISANT MOLIERE 

surtout de les enlever a un fils, le legitime heritier. Un 
hornme devot n'est ni avare, ni violent, ni injuste, ni 
m£me interesse. Onuphre n'est pas devot, maisil veut 
Strecru tel, et, par une parfaite quoique fausse imitation 
de la pi&e, menager sourdement ses int^rets : aussi ne 
se joue-t-il pas a la ligne directe, et il ne s'insinue 
jamais dans une famille oij se trouvent tout k la fois 
une fille a pourvoir et un fils k etablir ; il y a la des 
droits trop forts et trop inviolables ; on ne les traverse 
point sans faire de Feclat, et il Fapprehende, sans qu'une 
pareille entreprise vienne aux oreilles du prince, a qui il 
d6robe sa marche par la crainte quil a d'etre decouvert 
et de paraitre ce qu'ii est. II en veut a la ligne colla- 
teral : on Fattaque plus impunement ; il est la terreur 
des cousins et des cousines, du neveu et de la niece, 
le flatteur et Fami declare de tous les oncles qui ont 
fait fortune ; il se donne pour Fheritier legitime de 
tout vieillard qui meurt riche et sans enfants ; et il 
faut que celui-ci le desherite, s'il veut que ses parents 
recueillent sa succession : si Onuphre ne trouve pas 
jour a les en frustrer a fond, il leur en ote du moins 
une bonne partie: une petite calomnie, mqins que cela, 
une legere medisance lui suffit pour ce pieux dessein ; 
et c'est le talent qu'il possede k un plus haut degre de 
perfection ; il se fait meme souvent un point de con- 
duite de ne le pas laisser inutile : il y a des gems, se- 
Ion lui, qu'on est oblige en conscience de decrier ; et 
ces gens sont ceux qu'il n'aime point, k qui il veut 
nuire, et dont il desire la depouille. II vient k ses fins 
sans se donner m6me la peine d'ouvrir la bouche ; on 
lui parle d'Eudoxe, il sourit ou il soupire ; on Finter- 
roge, on insiste : il ne respond rien, et il a raison : il en 
N a assez dit. » 

La Bruyere a raison sur ce qu'il y a de trop auda- 
cieux dans la campagne que fait Tartuffe dans la mai- 

208 



LES TYPES 

son d'Orgon, el son Tartuffe a lui est plus habile; cela 
est incontestable; mais qu'il n'y ait aucun intrigant 
et captateur qui s'attaque a la ligne directe, voila ce 
qu 9 il ne pourrait pas soutenir et des lors Moliere est 
dans son droit. II a fait son Tartnffe tres faardi pour 
lui donner plus de grandeur, plus de grandeur sinis- 
tra, mais plus de grandeur. Pour que cela . res tat 
naturel il suffisait de proportionher la stupidit^ d'Or- 
gon a Faudace de Tartuffe et Faudace de Tartuffe a la 
stupidite d'Orgon. L'une aide a Fautre et la developpe. 
Or Orgon est assez abeti pour encourager toutes les 
audaces ; ettout est juste. Je n'ai pas besoin de dire- 
que la fin du portrait d'Onuphre est exquise. 

Oegon. 

Au premier regard, Orgon semblen'etrequ'une^norme 
caricature ou Moliere a deploye toule sa verve bouf- 
fonne et touie sa puissance de deformation grotesque. 
Quand on y reflechit on ie trouve tres juste, tres vrai 
de grande verite humaine et presque sans exageration. 
C'est un homme sans aucune instruction, ce semble, 
comme tons les bourgeois de Moliere (et il faut toujours 
songer a ceci que la iitteratureauxvn e -siecle est un plai- . 
sir d'aristocrates et que, sauf dans les classes dirigeantes, 
cierge et noblesse, grande finance, personne ne lit). 

C'est un homme sans aucune instruction, qui a ete 
eleve par u.ne mere tr&s pieuse et du reste assez bornee 
et qui n'a eu qu'une passion vraiment vive, la peur 
des peines eieraelles. 

C'est un bourgeois parisien catholique du xvi e siecle, 
rien de nouveau ne s'etant introduit par la lecture 
ou par le commerce du monde dans sa famille depuis 
son grand-pere. 

Non apropos d'Orgon, ce qui est regrettable, mais 

209 



EN LISANT M0L1ERE 

a propos d'Arnolphe, a propos de Monsieur Jourdain, 
Moliere nous donne des lumieres sur cette ignorance et 
et sur ce statisme de la bourgeoisie parisienne au xvii e 
siecle. Monsieur Jourdain, fils de gros marchand de 
draps, homme riche et presque noble homme, ne sait 
pas la difference de la prose d'avec les vers et meme 
ne sait pas ce que yeut dire le mot prose ; Arnolphe a 
de la litterature, mais il en est encore aux quatrains 
de Pibrac et du conseiller Matbieu ;. . £hrysale n'a 
qu'un livre, le Plutarque d'Amyot, qu'il n'a jamais lu 
et qui ne lui a jamais servi qu'a mettre ses rabats. Les 
voyez-vous tons n'ayant pas bouge" d'un pas depuis 
i55o. Orgon doit etre du meme genre a cet egard. 

II a dene vecu ainsi depuis son enfance, pieux, 
marie jeune jlar sa mere a uae menagere econome, 
veuf, remarie, tres peu ou point du tout repandu dans 
le monde, frequentant Peglise et de plus en plus, a 
mesure qu'il vieillit, inquiet a l'endroit de son salut. 

II a, comme une vieilie dame, pris un directeur, et 
e'est Monsieur Tartuffe. Ce directeur excite, pour l'ex- 
ploiter, son idee maitresse ou sa passion maitresse, le 
souci de son salut. II la transforaie en une sorte de 
phobie. Orgon a toujours la pensee de ce qui l'attend 
outre-tombe. D'un homme qu'on lui a propose pour 
gendre et qu'il a aceepte il dit avec scrupule et peut- 
eire avec angoisse : cc Jene remarque pas qu'il hante les 
eglises » . A son frere qui vient de lui dire cette chose 
bieh insignifiante : « Monsieur Tartuffe se bat la poi- 
trine d'avoif tue une puce avec trop decolere. — Vons 
moquez-vous de moi et e'est un badinage. . . » il repond, 
scandalise et terrorise : 

Mon frere, ce discours sent le Iibertinage : 
Vous en etes un pen dans votre ame entiche; 
Et comme je vous 1'ai plus de dix fois preche, 
Vous 'vous attirerez quelque mechante affaire. 

21© 



LES' TYPES 

c'est-a-dire 1'enfer ou tout an mains le purgatoire. 
AinsI dress£, ainsi,prepare\ tootes les enormites de sa 
devotion a 1'egard .-de Monsieur Tartuffe, non settlement 
s'expliquentj mats lie sont rien de moins que les plus 
naturelles du monde. 

Tartuffe d'abord flatte sa manie ce qui est beaucoup 5 
ce qui est quasi tout et avec quoi on mene un homme 
en laisse, ei'ensuite il est pour lui i'homme qui tient 
ouvertes pour lui les portes du ciel ; done il est sa 
conscience et il est son ime. Orgon est litteralement 
sugge&tionn&. Des lors les a le pauvre bommel », l'iii- 
credulite d'Orgon au rapport de son fiis 5 la maledic- 
tion qu'il donne a ce Sis, son projefc de donner sa fille 
a Tartuffe et sa durete* k Pegard de sa fille ne doivent 
point du tout etonner, C'est le contraire ou quelque 
chose de different qui pourrait surprendre. 

Par exempie inexperience que veut tenter Elmire 
pour prouver de visu a Orgon que Tartuffe veut faire 
d'elle sa maftresse, et la facilite avec laquelle Orgon 
accepte cette -experience^ c'est cela qui pourrait etonner. 

Mais ne nous y trompons pas ! Si Orgon accepte si 
■ facileftient que cette epreuve soitfaite, c'est precisement 
parce qu'il est sur de_ la vertu de Tartuffe et que cette 
epreuve ne lui menage qu'un triomphe. Remarquez 
en effet ce qu'il dit a Elmire quand celle-ci lui fait la 
'proposition dont s'agit : 

Soit : je vous prends au mot. Nous verrons voire 

[adresse, 
Et comment vous pourrez remplir cette promesse. 

C'est lui qui la prend au mot et qui la met au defi 
de prendre Tartuffe en faute. C'est pour cela qu'il se 
prete au jeu ? c'est par certitude absolue de gagner la 
partie. 

211 



EN L1SANT MOLIERB 

Second defl dix vers plus loin quand elle le met sons 
la table : 

Je confesse qu'ici ma complaisance est grande ; 

Mais de votre entreprise il vous faut voir sortir. 

C'est nne confusion d'Elmire qu'il attend et c'est 
pour cela qu'il se met si allegrement sous la table. 

De meme encore ce qui pourrait surprendre quand 
il a vu Tartuffe les bras tendus pour embrasser Eimire, 
c'est qu'il soifc convaincu, c'est que ses yeux sclent des- 
silles, c'est qu'avec trois mots Tartuffe ne le remette 
pas au pas et dans son erreur. La premiere fois que 
vous avez In Tartuffe vous vous y attendiez* et vous 
etiez k pen pres surs que Tartuffe allait dire : 

« Men dessein » etait droit et sans qu'on s'en emeuve 
On peut entendre assez qu'il n'etait qu'une epreuve 
Par ou le ciei voulait qu'on se put assurer 

Des vertus de Madame et les bien admirer, 
Ou decouvrir un fond de coeur qui fut moins sage ; 
Et peut~6tre on eut tort, traversant mon ouvrage, 
D'emp^cher surement que Ton sut jamais rien 
Et d'dter toute preuve ou du mal ou du bien. 

G'etait certainement, en meiileurs vers, ce que vous 
attendiez que dit Tartuffe, et ce que vous attendlez que 
dit Orgon, e'etait : « II est vrai ». Mais Moiiere n'est 
pas de ceux que Ton prend sans vert et il a pris, lui ? 
ses precautions. II a fait Orgon autoritaire, irritable et 
impulsif ; il Fa fait se mettre en colere contre sa ser- 
vant, contre sa fille, plus tard contre sa mere; ill'a 
fait tel enfin que devant le spectacle de Tartuffe sur le 
point d'embrasser Elmire, il n'etait prejuge, ni raison- 
nement non plus qui put tenir et que, coupant des le 

212 



LES TYPES 

premier mot la justification qu'allait presenter Tartufie, 
il lejetat simplement a la porte. 

Toot ce caractere se tient tres bien ? avec des ele- 
ments differents qui sont tres loin d'etre incompati- 
bles et qui concordent Ires bien pour VeSei scenique. 

Orgon, lui aussi, comme tant de personnages de 
Moliere s est un primitif. IS ne remonte pas seulement 
comme j'ai dit au xvi e siecle. II remonte aux temps oh 
Fhomme impiilsif, irritable et violent^ ne pouvait eire 
doming que par des etres ayant sur lui une autorite 
empruntee a.riiiflni et braridissant sur lui la menace 
d'une eternite 'de'supplices..; mais, <pian.d il : 6tait domine 
par eux ? perdant toute autonomic, redevenant enfant 
admirateur. et ciaintif a ia fois, sauf une revolte brus- 
que et vive, peui-etre ephemere ? quand il se voyait 
dup&. 

L'AVARE. 

Harpagon est un type plus abs trait que les prece- 
dents. II est beaucoup moins vivant. Balzac, avec la 
modes tie qui etait un de ses charmes, disait : « Molie're 

a fait Favare, moi j'ai fait F avarice ». Je lui dirai 
comme Cydias : « II me sembleque c'est tout le con- 
traire de ce que vous dites ; Moliere a fait Favare et 
vous avez fait un avare 5 ce qui est bien mieux ; c'est 
Moliere qui a fait Favarice et c'est son tort, et c'est 
vous qui avez fait un avare tout a fail vivant, ce dont 
e vous felicite » . 

V Avare ressemble par plus d'un trait a ces comp- 
lies du xyiii 6 siecle ou le personnage principal n'est 
ju'un vice a qui Fon a donne un nom propre et qui 
le sont qu'uiie illustration un pen seche <Tun traitd 
lespassions.il ressemble aussi au portrait de Menat- 
|ue dans La Bruyere ; j'entends qu'il est moins un 



EN LISANT MOUERE 

original qu'un sac on qu'un portefeuilie on Fon a 
accuniule tons les traits , toutes les pieces d'un vice 
connu; ce .n'est pas ua portrait, c'esfc un dossier. 

Harpagon a un tresor chez lui, qu'il couve et sur 

lequel il veille comme un oiseau sur ses petits ; Har- 
pagon est usurier et prete k la petite semaine ; Harpa- 
gon iesme sur sa nourriture, sur la nourriture de ses 
gens et sur celle de ses chevaux ; il a des calendriers 
particuliers ou il fait doubler les Qoatre-Temps et les 
Yigiles pour faire jeuner plus souvent son monde ; il 
chasse ses valets nn pen avast le premier jour de Fan 
pour ne pas leur donner d'&rennes ; il fait assigner le 
chat de son voisin pour lui avoir d&obe un reste de 
gigot ; enfin mille traits d'avarice sont ramasses sur 
lui qui ne concordant pas tons tres bien ensemble et qui, 
en tout cas, donnent plutot Fidee d'un assemblage 
industrieusement fait que d'un etre respirant et se 
mouvant*. 

Je reconnais, cependant, qu'Harpagon n'est pas 
une simple abstraction puisqu'on se rend compte, apres 
tout, de son caractere particulier et puisqu'on pent k 
peu pres faire sa biographic II est fils, probablement; 

i . Je zs'ai pas besom de dire que cpand des parties tres impor- 
ts nies Be concordent pats ensemble, Moliere est trop avise" pour 
ne pas prendre des precautions et pour ne pas se couvrir. Ainsi 
Harpagon a la fois pr&le a la petite semaine et a un tresor chez 
lui. Contrariety. Ge n'est pas le mime dvare qui fait valoir sou 
argent par Fusure et qui 1'entasse jalousemeni dans un coin 
secret; Fun est un apre homme d'affaires et Fautre est un 
maniaqoe, un malade. Moliere sent tres bien cela et il fait dire 
par son Harpagon que For qu'il a chez lui n'y est que par acci- 
dent, pour atnsi dire, et pour peu de temps : « Je ne sais si 
j'aurai bien fait d'ehterrer dans mon jardin dix mille ecus qu'on 
me rendil hier... » Le biais est ingenieux. L'impression, cepen- 
dant, de la discordance des genres d'avarice, persiste chez le 
spectatenr. 

2l4 



LES TYPES 

d'faomme ricbe et U a fait certainement un mariage riche, 
De Ik son train qui est considerable. II a en cocfaer, cui- 
sinier, laquais et chevaux, il a fondu cocher et cuisinier 
dans un seul faomme ; mais il a encore cuisinier-coclier, 
deux laquais et des ombres de chevaux. II ne s'est pas 
defait de tout cela, ce qui etonne quelques critiques, 
parce que, malgre tout, il est un bourgeois de Paris 
qui ne veut pas d6choir et qui veut garder les appa- 
rences, et qui du reste, comme tous les avares, ne se 
croit pas avare et ne renonce pas k a vivre noblement » , 
mais aux moindres frais possibles. 

II a perdu sa femme et songe k se remarier, peut- 
etre, et nous reviendrons sur ce point , parce qu'il est 
amoureux, peut-etre parce qu'il fentre dans ses calculs 
memes d'economie de mettre dans sa maison une per- 
sonne sage qui ait inter&t k la surveiller comme il 
faut. 

Enfin il existe comme faomme. Moliere Pa vu dans" 
Paris ou en province ; il est un des bourgeois qu'il a 
observes non loin des Halles dans sa premiere jeunesse 
ou dans quelque ville au cours de ses campagnes 
th£&frales. Aucun personnage de Moiiere ne pent eire 
une abstraction, ii a trop le don de la vie et le gout de 
la matiere vivante. 

Mais encore Harpagon est celui de ses enfants qui 
ressemhle le plus a un personnage abstrait. 

Le Bourgeois gentilhomme 

est au contraire admirablement vivant. Toutes les fois 
que Moliere a louche k la vanity, <c le mal Francois » 
comme a dit La Fontaine, il avait les mains si plelnes. 
de verit6s que le personnage semblait se composer de 
lui-meme. Le Bourgeois gentilhomme, comme plu- 
sieurs personnages ridicules de Moliere, est un honime 

2l5 



EN IMANT MOLIEEE . 

. .qui fait ganicbeimeEt une ebos© louable en mi et qui ^ ' 
comique par la facou dontilla fait. Comme GirgOEqjii , : 
©si pieux 5 uiais d ? oii© facon sotte, itroite el intetessee.' 
commie Philaminte ? comme ArganluMQeme ? Monster 
Jourdain poursuit xm bon dessein avec une miaiserie qnml, 
I© read burlesque el qui decredite 1© beam dessein hii„:''' 
mSme ; il veut s'elever dams Fechelle sociale el cell© 
ambition est louable en soi et c'est une des choses.cpri'-, 
font la force des societes; seulement son ambition n'esi ■ 
que de la vanite 9 et c'est par les plus petits coles cp'it 
vent ressernbler cwx genlilshommeSo " , ' : ; 

II est le type eterael du snob el c ? est-a-dire de , 
Phomuie qui admire et imite les u sages d'one class© ' 
dont il E^est pas et qu'il juge soperieure a la sienne,. : 
Yerconsin 5 dramatisle mediocre du xm Q siecle 9 a fait., 
; une piece excellence sur le bourgeois qui se donn© des"' 
airs d'artiste* (Test le Bourgeois gentilhomme transpose 1 
et mis au gout d'une societe ou les artistes sout one '"• 
ciasse aussi tranchee que la caste des homines de qua- 
lite Fstait autrefois. v • 

Moliere a tourn<£ le sujet au dernier burlesque parce 
•qu'il j preiait et que la vanite des petits bourgeois 
sans culture est la source la plus -abondante du conai- 
que graSo Le -Bourgeois geniilkompne est une varietede 
cette comedie-des professioEg que reclamait Diderot ua 
sifccle plus tardL Diderot demandait aux draniatistes, "" 
pour renouvelerJe iheatre 3 de remplacer les caracteres 
par les professions et Fetude des caracteres par Fetude 
des professions. Ne peignez plus Favare ? le jaloux ? ie 
joueur ? le giorieux. ; peiguez le juge ? le aaedeci% le 
militaire, ■ etc. li avait parfaitemeat raison. 
_ Ob a :pu lui faire cette objection qu^il faudra bien 
que son miliiaire, sob medeciu ou son magistrat ait 
ue caractere personnel, et que des lors de deux choses 
Fune- : ou le caractere professiouEei sera d'accord avec 

2J6 



LES TYPES 

le caractere personnel et dans ce cas en peignant ie 
caractere professionnel c'est le caractere personnel que 
Fori peindra tout comme autrefois; ou le caractere per- 
sonnel et le caractere professionnel seront en diver- 
gence, et par consequent en lutte,.et dans ce cas ce sera 
deux caracteres en un seul hommequel'on aura a pein- 
dre, ce qui donnera un resultat confus, ambigu et 
trouble. 

Ce sont de fortes objections et les a-t-on assez faites 
a Diderot ! 

II ne laisse pas d' avoir parfaitement raison. II n'y a 
que le premier cas prevu dans l'objection ou 1'objeo 
tion soit juste : si le caractere professionnel et le ca- 
ractere. personnel sont d'accord, en peignant le carac- 
tere professionnel vous ne peignez que le caractere 
personnel ; oui, mais ie second cas prevu dans l'objec- 
tion laisse matiere a une comedie qui pent etre excel- 
lente, puisque cette lutte meme eatre le caractere 
personnel et le caractere professionnel pent etre mer- 
veilleusement drama tique ; exemple la Robe rouge de 
M. Brieux. 

Mais ce que' ceux qui ont combattu Diderot sur la 
comedie des professions ont oublie surtout, et 1'oubli 
est enorme, c'est qu'il y a une foule de gens (et c'est 
meme la majorite des etres liumains) qui n'ont pas de 
caractere personnel le moins du monde (ou a peine) 
et que les gens qui n'ont pas de caractere prennent le 
caractere de la profession ou le faasard les a mis et 
n'ont toute leur vie que celui-ci ; que tel homme ne 
aussi bien pour la magistrature que pour la medecine 
ou l'armee, parce qu'il n'etait ne pour rien du tout, 
s'est fait militaire par hasard ou magistral par acci- 
dent et aura jusqu'a sa mort le caractere de juge ou le 
caractere de i'officier ; qu'il y a done parfaitement des 
caracteres de profession (si forts meme qu'ils effacent 



*&N LISANT MOLIERE 

et usent le caractere personnel s'il y en avait un pen 
et s'il n'y en avait qu'un peu), qu'il y a fort bien le 
juge, le m6decin, Favocat, le militaire, le professeur, 
le pr6tre, Fauteur, comme il y a Favare, le jaloux, le 
mfehant, le libertin et le grondeur 1 , et que la coni&lie 
professionnelle est un genre de com£die tres legitime 
et aussi riche qu'il est normal. 

Aussi bien, Diderot n'inventait rien, ce qui, le plus 
souvent, est la meilleure maniere d'avoir une idee juste, 
et la comedie professionnelle existait avant son auteur ; 
c'est les GuSpes d'Aristophane, le Miles gloriosus de 
Plaute et les Plaideurs de Racine. 

Or le Bourgeois gentilhomrne est en un certain sens 
une comedie professionnelle. II y a deux manieres de 
railler les ridicules d'une profession, c'est de les mon- 
trer dans ceux qui appartiennent a cette profession et 
c'est de les montrer dans ceux qui imitent les profes- 
sionals. Dans ce dernier cas la comedie n'est pas la 
peinture de la profession, elie en est la parodie. 

Moliere a us6 plusieurs fois de ce procede : il a mis 
en scene directement des m&Iecins ridicules et il a mis 
en scene un paysan madre et spirituel qui fait le mede- 
cin ; il a mis en scene directement les precieux (ou 
les precieuses) et il a mis en scene les valets raillards 
qui font les precieux. De meme il nous presence direc- 
tement des marquis ridicules et il nous presente le 
Bourgeois gentilhomrne qui fait le marquis. 

La difference c'est que paysan qui singe le m^decin 
et valets qui singent les precieux font la parodie con^ 
sciemment et que Monsieur Jourdain la fait en pleihe' 
conscience. Mais ilyabien dans leB our geois gentilhomrne; 
avec une comedie de caractere ou est raillee la vanite 
d'un bourgeois bete, une comedie professionnelle ou 
les gentilshommes sont drapes. 

Monsieur Jourdain depense sans compter pour se don- 

218 



LES TYPES 

ner des talents d'agremenfc et de bon air, pour faire parler 
de lui dans la chambre do roi, pour sou ajustement, 

pour tout ce qui est exterieur ; ilse ruine en habits riches ; 
il jette Tor a qui lui donne des titres qui sonnent bien ; 
il trompe sa femme. Qui est-ce qui disait done qu'ii 
n'est pas homme de qualite et que son pere n'6tait pas 
bon gentilhomme ? 

Le Malade imaginaire 

nous ramene a ces types primitifs que Moliere a tant 
aim£s. Argan a, a Petal continu, ie premier sentiment 
petit -etre que les hommes aiesit eprouve, la peur de la 
mort. II est, vingt-quatre heures par jour, Phomme 
qui ne veut pas mourir. Toutes ses faculty tendent 
vers ce but unique. Le malade imaginaire n'est pas 
autre chose que Pavare, un peu transpose. Harpagon 
est Pavare de son bien, Argan est Pa vara de sa Tie. 
Remarquez en passant qu'Argan est avare aussi de son 
bien, ce qui est fort natural, et reduit farouchement les 
memoires de Monsieur Fleurant. 

Mais il est surtout avare de sa vie et il n'est acte he- 
roique qu'il n'accomplisse pour la deTendre. « II y a 
des gens qui son! Dial loges, mal habilles et plus mal 
nourris... Ge sont les avares. » II y a des gens qui ont 
toujours unclystere- dans le ventre et un julep dans 
Pestomac, qui son! couverts de foulards et encercMs 
de ceintures de laine, qui craignent tous les courants 
d'air et vivent calfeutres comme des prisonniers, qui, 
pour eviter.tous les maux, se surchargent de toutes 
les incommodites ; ce sont les malades imaginaires et 
ceux qui ont peur d'etre malades, et de meme que Pa- 
vare s'inflige la pauvrete, de peur de devenir pauvre, 
de meme le malade imaginaire s'inflige Fetat val£tudi- 
naire de peur de devenir malade. 

219 



EN LISANT M0L1ERE 

Ge vice vient de F6goisme et le renforce. Le malade 
imaginaire veut marier sa filie avec un medecin pour 
avoir toujours un medecin sous la main ? comme le 
devot veut marier sa fille avec un ami de Dieu pout 
ette toujours sous la main de Bieu, et Fun tartulie sa 
fille pour sane tiller sa maison et Fautre diafoirise la 
sienne pour assainir sa demeure. 

Ce vice vient de la betise et la renforce. Argan a 
epouse* une mfirmiere hypocritement ; caiine pour se 
faire dorjoter et qui capte son testament. Tantum mor- 
tis tim'oY potuii suadere malorwn. 

Comme souvent dans Moliere, et j'ai eu Foccasion de 
le dire, le vice d'Argan n'est qu'une vertu pratiquee 
sottement et gauchement. L'amour de soi est une vertu. 
II faut, pour les siens, pour la cite, pour la patrie, 
pour Fhumanite, pour la connaissance, pour le progres 
peut~£tre, prendre soin de soi, se conserves: sain, se 
conserver fort, se defendre contre la mort et contre la 
maladie qui y mene ou qui vous fait faible et inutile. 
Tout cela est de fort bon sens et de tres haute raison. 
Mais faire tout cela niaisement, sottement, sous la 
pression continuelle de la peur et dans une sorte d'hyp- 
notisation de la tombe, est un vice grave qui ne s'ap- 
pelle plus que la lachete. Et ne faire que cela est une 
abdication de Fhomme comme pere de famille, comme 
citoyen et comme bomme. 

L'egoiisme n'est estimable qu'en fonction de Fal- 
truisme, et Famour de soi n'est une vertu qu'a la con- 
dition qu'on en ait au moins quelques autres. 

Le Malade imagip.aire va plus loin ou plutot il va 
d'un autre cote. S'il est une satire de la maladie ima- 
ginaire, ii est une satire aussi de Fimagination rnala- 
dive. S'il y a des Argan de leur corps, il y a aussi 
des Argan de leur ame. II y a des gens qui, comme 
Argan, ecoutent tous les mouvements de leur abdo- 



LES TYPES 

men, ecoutent tons les borborygmes de leur ame ; qui, 

comme les malades, on Pa remarque cent fois, sont 
fiatt^s de- leurs maladies , les trouvent interessantes et 
en parlent avec tine complaisance attendrie, de meme 
sont fiers et heureux des maladies de leur coeur", de 
leurs faiblesses, de leurs melancolies, de leurs yapeurs, 
de leurs hysteries, de leurs pensees vicieuses et meme 
criminelles ; generalement de leur impuissance Ires dis~ 
tinguee a avoir Fame bien portante ct qui etalent tout 
cela avec une maniere de fierte, comme Argan, ce que 
Toinette declare 6tre chose ou elle n'a pas a mettre le nes. 

Geci n'est pas autre chose que la maladie d ? Argan, 
a savoir d'une part la complaisance a ses mis&res intfc- 
rieures, et F^go'isme qui ne se contient pas et qui se 
savoure, d'autre part la d£mangeaison de faire partaux 
auires de ces memes mis&res et Fegolsme qui se repand 
et qui s'etale. 

Tout cela est l'imagination maladive dont Argan 
n'a qu'une forme , la forme materielle, pour ainsi dire 9 
mais dont d'autres ont ou auront la forme spirituelle 
et litteraire provenant de la meme source et se ratta- 
cbant a la meme racine. 

On pent meme aller jusqu'a dire avec reserve que ce 
que Moliere deteste un peu chez Argan ? c'est Fimagi- 
nation elle-meme. Argan est, pour lui, une sorte de 
Belise, un etre qui vit de chim&res, qui se cree. un 
monde factice, et comme Belise se croit aimee de tous 
les hommes, et en est eperdument fi&re, Argan se croit 
attaque par toutes les maladies et en est flatt6, et il en 
inventerait pour les redouter a la fois et pour $tre cha- 
touille d'enetreatteint et pourvivre dans la delicieuse 
terreur de les avoir. Argan et Belise sont des romanes- 
ques, et le ro'manesque est Fantipathie meme de ce 
Frangais, de ce Parisien, de ce bourgeois, de cet apotre 
du bon sens, de la raison pratique et du naturel. 

221 



EN LISANT MOLIERE 

L'Auteur. 

Moliere a peint Fauteur, Fhomme de lettres, et voili 

bien encore, si I'on vent et il est vrai, de la comeclie 
professionnelle. Car precisernent il a peint, toujours, 
Fauteur qui n'etait pas Be pour Fetre plus que pour 
etre autre chose et qui, par consequent, si nos defini- 
tions de plus haut sont exactes, n ? a pas de caractere 
a lui et n'a que le caractere de sa profession. 

G'est Monsieur Garitid&s, des Facheux, qui raffine 
sur Fhabitude, surannee du reste, d'habiller son nom 
en latin et qui travestit le sien en grec et qui recherche 
la faveur des gens de cour pour faire parvenir ses pla- 
cets au Roi et pour leur donner tout le poids qu'il faut ; 
c'est Monsieur Lysidas le critique, a cheval sur les 
regies, et qui se fait tout bianc d'Aristote et qui a pour 
doctrine que seuls les savants, a Fexclusion de la Cour 
et du parterre, se connaissent aux ouvrages de Fesprit 
et ont qualite pour decider de leur valeur. 

G'est, dansle m^me ouvrage (Critique de I'Scote des 
femmes), les auteurs du temps, en general, avec 
« leurs grimaces savantes et leurs raffinements ridicu- 
les)) (affectation etpeclantisme), «leurvicieusecoutume 
d'assassiner les gens de leurs ouvrages » , « leur frian- 
dise de louanges » qui ressembie a cette d£mangeai~ 
son des homines' politiques prenant la popularity pour 
la gloire, « leurs managements de pensees » ce que 
j'avoue ne pas comprendre, mais ce qui peut vouioir 
dire le soin qu'ils prennent de ne point penser pour ne 
deplaire a personne et pour etre bien vus de tout le 
monde, « leur trafic de reputation » c'est-i-dire Fart 
de dire du bien des autres a charge que les autres en 
disent d'eux, a leurs ligues offensives et defensives » 
c'est-a-dire les coteries^ les camaraderies qu'ils forment 

222 



LES. TYPES 

pour s'aider les uns les autres a conque>ir la gloire; 
et « leurs guerres d'esprit et leurs combats de prose et 

de vers » ce qui n'a pas besoin d'etre explique. 

G'est enfin Trissotin et Vadius dans les Femmes 
savantes, a savoir Fauteur dans le moxide .bourgeois. 
L'auteur dans le monde bourgeois vient d'abord se 
faire admirer. li veut goiiter un genre particulier de 
succes, qui est le succes direct, de plein contact et 
impromptu. Le succes de public , d'abord est tres rare, 
et quand on ne Fa i point il faut Men en chercher un 
autre, ensuite ne chatouilie pas comme celui qu'on 
obtient tete a tete et face a face avec ce public rapproche 
qu^est un ruelle. De la le poete de salon, le conferen- 
cier de salon, le nouvelliste de salon. Lire 1' admiration 
dans des yeux cPauditeurs est bien plus caressant que 
d'en recevoir, par les comptes de Fediteur, un iointam 
et tres vague ecbo. 

L'auteur ne pent pas s'avouer qu'il joi$e a la carte 
forcee et que cette admiration ne compte pas puis- 
qu'on ne peut pas la refuser. Au contraire, il la com- 
mande par certains procedes. II dira au moment qu'il 
va lire un sonnet que cet ouvrage a passe pour avoir 
quelque delicatesse dans le safon d'une princesse, ris- 
quaii t de paraitre incivil en ce qu'il n'a pas garde les 
premices de son poeme pour le salon ou il est, mais 
comptant sur le prestige que lui donne Fapprobation. 
princiere, et disant aux bourgeoises femmes de lettres : 
« Ge sonnet a ete loue chez une princesse -» exactement 
comme le Marquis dit au Bourgeois gentilhomme : 
ce J'ai parle de vous dans la chambre du roi ». 

L'auteur vient aussi chez les bourgeois « en ecorni- 
fleur », comme ie poete' de Jules Renard dans le roman 
qui porte ce nom, et, comme celui de Regnier « me- 
ditantun sonnet, medite un eveehe », lui m£ditant un 
sonnet, medite une dot. 

22.3 



EN LISANT MOLIERE 

Comme tons les exploiteurs de Moliere il prend les 
gens par leur faible, par leur passion maitresse pour 
leur faire faire une sottise qui lui sera profitable. II est 
k Philaminte ce que Tartuffe est a Orgon, ce que Dia- 
foirus est a Argan, ce que Dorante est a Monsieur Jour- 
dain, et il est aussi cynique qu'ils peuvent Fetre lorsque 
son intrigue a lui, comrne la leur, est decouverte. II est 
infmiment susceptible, et la vanite d'artiste, la plus 
vive peut-etre qui soit, lui fait oublier toute prudence, 
et Fauteur en lui Femporte sur Fintrigant, trait extre r 
rnement caracteristique, lorsque sa vanite a regu une 
piq-ure. Trissotin ne devrait pas s'emporter jusqu'a 
l'injure contre Vadius, passer pour un crocheteur 
dans le salon de Philaminte et se faire dire : 

Eh ! Messieurs, que pretendez-vous faire ? 

puisqu'il songe a epouser la fille de Philaminte. Mais 
pr^cisement c^est ce qui nous indique qu'etre coureur 
de dot est son role et qu'etre auteur est son caractere, 
et que le role que Fon se donne n'a pas la force de 
vaincre le caractere qu'on a, ni meme de le combat tre 
quand le caractere est en jeu et en mouvement sans 
une excitation un peu vive. « Mon sonnet mauvais ! Au 
diable la dot ! » II ne se le dit pas ; il n'a pas le temps 
de se le dire, non plus que de se dire le contraire ; 
mais il fait comme s'il se le disait. 

II est mecontent dela Gour et contre elle il fait metier 
de pester tout le jour, parce que la Gour, c'est le public 
de ce temps-la et que c'est d'elle que viennent hon- 
neur, pensions, emplois, argent, et il s'indigne qu'elle 
ne fasse pas attention a lui, comme Fauteur de nos 
jours s'exaspere que le public Fignore. II Faccuse 
d'ignorance, de mauvais gout et d'indifference a Fegard 
de la belle litterature. Comme la litterature est pour 

224 



LES TYPES 

lui le centre de tout, il s'indigne qu'elle ne soit pas le 
centre de toot pour tout le monde, et il est tres loin de 
Fopinion de Malberbe qui disait -que le poete a juste , 
dans FEtat, Fimportance du joueur de quilles. 

Une premiere esquisse de Yauteur avait ete faite par 
Moli&re dans les PfScieuses ridicules, en parodie, Mas- 
carille parodiant les auteurs de salon, leurs mines , leurs 
airs, leur suffisance,.les petits precedes par lesquels ils 
presentent leur marchandise et la parent pour la faire 
agreer. 

Une silhouette cPauteur de salon est Gronte, jeune 
auteur, lui, qui d'deja -les traits principaux de Fhomme 
de lettres, qui flatte son aiiditeur et fait de lui uneloge 
eclatant pour se le conciiier, et qui, quand il rencontre 
une since*rite 'd^s&pproba trice, ne pent pas contenir 
son irritation, m^me sa fureur; mais qui est encore 
timide et qui, au moment de lire son oeuvr'e, pris tout 
a coup de terreur, he'site, atermoie, fait des excuses, 
invoquedes circonstancesattenuantes, voudrait evidem- 
ment s'en aller, donne le spectacle a la fois de la de- 
mangeaison de montrer .ses ouvrages et de Fangoisse 
qu'on £prouve a les montrer. 

Moliere a, a pen pres^ epuise le type de Fauteur. II 
n'a, ce me semble, laisse de cote que Fauteur porno- 
graphique, qui ressortit plutot a Findustrie qu'a ia lit- 
erature, et Fauteur qui ecrit dans Fintention de se lan- 
cer dans la politique, variete inconnue au xvn e siecie* 

• La Femme savante 

est aussi un type que Moliere a presente dans son 
specimen central, pour ainsi parier, et dans ses varietes 
secondaires. II faut remarquer qu'il n'a pas vqulu pein- 
dre, jamais, la femme de lettres proprement dite, la 

femme qui ecrit ; il a toujour^ vise la femme qui est 



EN LISANT MOLIERE 

friande de belle instruction, de haute ou de jolie cul- 
ture, ce que nous appelons Yintelkctuelle. L'inteliec- 
tuelle, c'est le personnage feminin comique que Moliere 
a, poursuivi sous les differentes formes qu'il revet. 
Cathos et Magdelon sont les intellectuelles mondaines. 
Leur point lumineux, sur lequel elles s'hypnotisent, 
-c'e&t FHotel de Rambouillet et la soci&e mondaine, 
elegante et litteraire, qui cireule autour de lui. Ge 
qu'elles adorent ? c'est « le brillant commerce » assai- 
sonne de litterature ? ce sont les « visiles spirituelles » 
par lesquelles « on est instruit de cent choses qu'il faut 
savoir de necessite et qui sont de Fessence du bel esprit » . 
Car « on apprend par la chaque jour les petites nott- 
velles galantes ? les jolis commerces de prose et devets; 
on sail a point nomme qu'un tel a compose la plus 
jolie piece ' du monde sur un tel sujet 5 qu'une telle a 
fait des paroles sur un tel air ; que celui-ci a fait un 
madrigal sur une jouissance et que celui-la a compost 
des stances sur une infidelite. . . » et en effet « n'est-ce 
pas rencherir sur le ridicule qu'une personne se pique 
d'esprit et ne sache pas jusqu'au moindre petit qua- 
train qui se fait chaque jour » . 

Cathos et Magdelon sont les snobineties, comme nous 
disonSj du monde inteliectuel ? ce sont des ambigus de 
« spirituelle » et de mondaine. Elles sont ce. que sont 
les femmes de nos jours qui n'admettent pas qu'il y 
ait une repetition generate ou elles ne soient et qui 
seraient malad'es, non pas de n'y pas etre ? mais de ne 
pas pouvoir dire : « J'y etais ». " 

. Leur fond est la curiosity, la vanite et le desir eperdu 
d'etre quelqo'un dont on cite le nom dans les cercles 
et les ruelles, avec Fambition d'avoir elles-memes un 
jour une ruelle et de presider a un bureau d'esprit. 
Elles font le reve du secretariat perpetuel de FAcade- 
mie des Precieux. 

226 



LES TYPES 

Belise est tout autre. (Test Pintellectuelle romanes- 
que. Son role pourrait etre intitule" a quoi revent les 
vieillesfilles, Elle a ete" jeune, elle a songe a Famour, 

elle a lu les livres qui en pariaient ; elie s'est farcie de 
romans ; appartenant a cette categoric de lecteurs qui 
rapportent a eux tout~ce qu'ils lisent et qui, comme 
les auteurs qui ne peuvent parler -que d'eux ? se font les 
saints, non du sermon qu'ils prononcent, mais du 
sermon qu'ils entendent. Elle s'est vue elle-meme dans 
toutes les heroines des aventures d J amour, et trans- 
poriant cette mentaiite dans la vie reelle, elle n'a vu 
quoi que ee fut qui ne fut un roman dont elle etait le 
personnage principal et homme qui ne fut amoureux 
A'elle. 

Elle est intellectuelle, elle est litteraire en ce qu'elle 
a. Fame la plus livresque qui se puisse, une 4me de 
cabinet de lecture, et quand elle sera tout a fait vieille, 
die ecrira ses memoires ou Funivers apprendra qu'il a 
Ste" amoureux d'elle pendant un demi-siecle et quelle 
[ ? a desespere" par les escarpements de sa vertu. 

Toutes les. lilies qu'on ne pent pas saluer sans qu'elles 
^roient qu'on les demande en manage ; toutes les fem- 
nes a qui Ton ne pent dire que le temps est a Forage 
sans qu'elles pensent s avec scandale, qu'on les veut 
ietourner de leurs devoirs , devront se reconnaitre et ne 
se reconnatfcront pas en Belise. 

Armande est Pintellectuelle Idealists* Elle a plus 
Porgueil que de vanite, ce qui la fait tres superieure, 
sachems le reconnaitre, aux Cathos 9 aux Magdelon et 
iux Belise. Elle s'est persuade que la gloire de la 
femme est de s'elever au-dessns des sens, au-dessus de 
la vile matiere et de mepriser les sollicitations de la 
aature. Elle a quelque chose d'Hypatie et quelque 
:hose des femmes de Corneille. Elie ne veut gouter 
jue les pures delices de Pintelligence et Forgueil de 



EN LISANT MOLIERE 

mepriser tout le reste et de montrer par son exemple 
qu'on peut ie laisser bien loin. 

felle ne serait que ties respectable si tout cela etait 
bien vrai. Mais il n'est vrai qu'i moitie* an plus et, 
k moitie au moins, il est une affectation et unegageure. 
Oa eile a aime" celui qu'elle a repousse par haute spi- 
rituality, ou elle Faime, par jalousie et depit, du mo- 
ment qu'il s'est tourn6 vers une autre, et, dans Fun 
ou Fautre cas, eHeest femme, tres vulgairement ou tres 
communement femme, et souffre a reconnaitre qu'elle 
Test et que le personnage qu'elle a jdae devant elle- 
meme n'etait qu'un fanlome de son orgueil. Son der- 
. nier mot est douloureusement triste : 

Ainsi done a leurs vceux vous me sacrifiez ? 

Et sa mere lui re^ond, peut-etresSrieusement, peut- 
6tre avec Fironie d'une femme qui vient d'etre d6sa- 
busee, dans les deux cas avec clurete : « Vous n'etes 
pas sacrifice : 

Et vous avez Fappui de la philosophie, 

Pour voir d'un ceil content couronner leur ardeur. 

Armande a voulu sortir du commun, ce que Moliere 
ne pardonne jamais et ce que la vie rarement par- 
donne, a vrai dire. Sa punition sera la courte honte 
d'epouser un autre Clitandre, peut-etre de second 
degre, et d'etre eternellement un peu jalouse du succes 
de sasoeur. 

Son tort et son ridicule, pour nous du moins, sinon 
pour Moliere, ne sont pas d'etre idealiste, mais de vou- 
loir Fetre neFetant point, et de ne se point connaitre, 
ce qui, depuis la grenouille voulant se faire plus grosse 
que le bosuf jusqu'a V$mire de La Bruyere qui preten- 

228 



LES TYPES 

dait mepriser tons les liorames, est le plus grand et le 
plus douloureux de tous les ridicules. 

Philamiiite est presque Fintellectuelle complete. 
Elle a du moixis les plus hauts defauts de Fintellec-* 
tuelle. Comme Gathos et Magdelon, elle veut fonder un 
salon litteraire, une ruelle c^lebre, une acad6mie et, en 
maitresse de maison imperieuse, elle en trace le plan, 
et le programme devant qu'elie soit ; elle n'a rien du 
romanesque grotesque de Belise, etmeme elle n'a au- 
cun romanesque ; mais elle a le philosophisme d'Ar- 
mande, meprise corame elle la matiere et la substance 
eteridue et la guenille et les tient pour choses du der- 
nier vulgaire et, quoiquetres intelligente, Moliere, avec 
raison, a voulu qu'elie fut aussi bete qu'Armande et 
Belise quand il s'agit d'admirer les sottises du faux bel 
esprit qui exploite son travers. 

Ce qui la distingue, c'est sa hauteur d'ame qui est 
vraie : elle n'est pas comme Armande qui enrage de 
voir s'envoler le bonheur qu'elle a repousse et qui ne 
pent se passer des choses dont il ne soucie point ; elle 
supporte la perte de sa fortune avec un stoicisme tres 
veritable et tres simple ; elle est une grande intellec- , 
tuelle, ridicule seulement par ses petiis cot£s et odieuse 
aussi , un pen, parce que sa passion maitresse lui ferme 
les yeux sur la durete qu'il y a a vonloir forcer sa fille 
qui n'entend pas le grec a ^pouser un homme de let- 
tres.. 

Par la elle retombe dans le gros des personnages 
ridicules de Moliere qui, quels quits soient, font des 
sottises quand il se trouve quelqu'un a les gratter ou 
cela les chatouille. 

Mais ce qui la distingue le plus de toutes les intel- 
lectuelles de Moliere, c'est qu'elle est essentiellement de 
son temps, de son jour et presque du lendemain. En 
1671, epoque ou furent 6crites les Femrnes savantes, 

229 



EN LISANT MOLIERE 

Mme de la Sabliere n'a que trente-einq ans. Les Rohault, 
les Roberval, les Bernier et tous les autres « scientifi- 
ques » dont s'engouerent les femmes et que Ton trou- 
vera dans les Moges des Savants de Fontenelle, n'ont 
pas encore conquis leur reputation mondaine : ce n'est 
que vingt-deux ans plus tard que Boileau raillera la 
femme de sciences, et presque nomm&nent Mme de 
la Sabliere, dans sa Satire sur les Femmes. 

La femme amateur de sciences existe a peine en 
1 67 1, et Philaminte est une femme de sciences. Bile a 
une grande lunette a faire peur aux gens dans son 
grenier, cent brimborions dont Taspect importune, 
c'est-a-dire un cabinet de physique, et elle a vu des 
clochers dans la lune tout comme je vous vois. Elle est 
deja la Marquise de la Plurality des mondes de Fonte- 
nelle, cette marquise qui, par paren these, etait la prbpre 
fille de Mmede la Sabliere. Son type est presque prophe- 
tique. Toutes les autres intellectuelles de Moliere sbnt 
plutot retardataires. Cathos et Magdelon sont les der- 
nieres precieuses et peut-etre est-ce Moliere qui les a 
tu£es, mais il les a tuees certain ement au moment 
qu'elles allaient mourir. Armande est cartesienne et 
Belise est gassendiste, et c'est Belise, plus encore que 
Philaminte, qui est grammairienne et qui donne des 
legons de Vaugelas. Philaminte, grammairienne, litte- 
raire, critique, philosophe, et je repete que Moliere a 
voulu donner en elle le type de Pintellectuelle a peu 
pres complet, est surtout scientifique et annonce les 
femmes de la fin du xvn e siecle et duxvni 6 siecle. 

On a dit que Moliere avait ete sou vent prophetique. 
C'est beaucoup trop dire. II Fa eti quelquefois. On 
pent a la rigueur dire qu'il Fa et6 avec Don Juan et 
qu'il s'est dit : « Ces grands seigneurs sans foi et sans 
loi d'aujourd'hui, ils resteront sans foi et sans loi; 
mais ils seront hypocrites de religion dans dix ans. » 

280 



LES TYPES 

A la rigueuron pent dire ceia; mals poor ce qui est de 
Philaminte on doit dire qu'il a saisi une- mode telle- 
ment en ses premiers commencements qu'il a prophe- 
tise* h force d'&re vigilant observateur. 

La Coquette. 

Je me sers de ce mot pour obeir a la tradition plu- 
tot qu'i ma pensee; car en verile Gelimene est plutot 

la mondaine que la coquette, on. si Foil vent, elle a 
de la coquette ce qu'il faut bien que la mondaine en 
ait, mais elle n'en a pas davantage et son essence est 
d'etre la inondaine, la femmequi veut avoir un salon, 

qui en a m 5 qui veut le garder, dont ^>on salon est 
la vie" oaeme et qui sacrifierait k peupres toutacela. La v 

coquette est une femme qui a de Fat-trail, qui n'a pas ■ 
de sens, qui n'a pas de sensibilize , qui a de la vanite et j 
qui a de la mechancete. Se sentant desirable , par 
vanite elle recherche les hommages des hommes ? en 
est heureuse et les provoque pour les voir venir et pour 
s'en donner le divertissement ; par mechancete aussi elle 
les recherche et les provoque pour jouir des tortures de 
ceux qui se son! epris d'elle, et son manege classique ? 
parce qu'il est fatal, est d'etre tour a tour tresaima- 
ble et prometteuse pour enflammer, extrernement 
hautaine et dure pour desesperer et pour pnit de ce 
desespoir, 

II y a deux genres de coquettes, puisque la coquette 
a deux facultes mattresses. II y a la coquette qui a 
surtout de la vanite et un commencement seulement de 
mechancete (il y en a meme peut-etre qui ne sent pas 
du tout mechantes) et il y a la coquette qui n'est 
presque pas vaine et qui n'a guere que de la mechan- 
cete. 

La premiere est charmante : elle ne demande que- 

a3i 



EN LISANT MOLIERE 

de Fadmiration et que des compliments. Elle est dans 
un bonheur absoiu et auquel elle ne voit rien a ajou- 
ter quand elle a dit : « J'ai en du succes ce soir » et 
elle ne demande exactement rien deplus. Elle ne laisse 
pas d'etre funeste a cause du nombre de gens qu'elle 
fait rever et qu'elle detourne d'occupations plus utiles 
a la communaute ; mais elle est evidemment tr&s par- 
donnable. 

La coquette par mechancete^ ou, si Ton tient aux 
precisions, par beaucoup de vanite et par beaucoup plus 
de mechancete, est exactement Don Juan en femme ; 
elle desunit les bons menages et prend plaisir a les 
desunir ; elle prend plaisir surtout a voir souffrir celui, 
ceux, qu'elle a provoques, qui se sont excites pour 
elle, qu'elle repousse, qu'elle ramene, qu'elle repousse 
encore et qui ont la faiblesse d^en &tre malade's et d'en 
mourir. 

Son instinct est admirable a discerner entre les 
hommes d'abord Fhomme non sensuel qui ne fera 
jamais la moindre attention a ses avances; ensuite 
Fhomme fort qui s'en apercevra tres bien, mais qui 
verra ainsi et a fond le caractere de la personne qu'il 
a devant lui ; ensuite Fhomme sensuel et leger qui se 
laissera prendre aux premieres approches, mais qui, a 
peine a demi berne, se retirera pour toujours en con- 
sideration de ceci que la vie est courte; enfln s'en 
pareil, Don Juan, qui par definition ne doit, ne pent 
et ne veut jamais subir quoi que ce soit de son ascen- 
dant; tons les autres hommes, et ils sont encore tres 
nombreux, courent de grands risques aupres d'elle. 

La coquette par vanity ne comprend rien a la 
coquette par mechancete et la contemple avec stupeur 
et est indign^e quand elle s'entend appeler du meme 
nom qu'elle. La coquette par mechancete comprend 
mieux la coquette par vanity ; mais elle se demande : 

232 



LES TYPES 

« A quoi bon? Et pourquoi ne dexnander que cela a 
la sottise des hommes? » 

Si la coquette par vanite et la coquette par m^chan- 
cete ne sont point du tout la meme personne, un com- 
pose, un ambigu de toutes les deux est chose, natu- 
rellement, fort commune. 

Or Gelimene n'a que tres peu de vanit£, ce me sexn- 
ble, peut-etre point du tout, et n'a aucune mechan- 
cete, C'est une mondaine, c'est la mondaine. C'est une 
mondaine qui a juste ce qu'il faut de coquetterie pour 
avoir un cercle autour d'elle et pour le maintenir, 
les hommes £tant ainsi faits, qu'iis ont besoin, pour 
rester aupr&s d'urie femme, de se croire chacun le 
prefere. En consequence elle dira a chacun quel- 
ques douceurs et un peu de mal de tons les autres, ce 
qui est presque une necessite professionnelle. 

Sans doute il y a mondaine de plus haut degre. 
Gelimene n'est pas une R£camier. L'art superieur lui 
est inconnu de ne jamais mentiretde ne jamais m6dire 
et de dire k chacun la verite qui lui est agreable, mais 
la verite, et d'inspirer a chacun, en meme temps quede 
Pamour pour elle, de 1'estime pour tons les autres et de 
faire qu'on s'aime en elle. Elle n'est pas une mondaine 
superieure, mais elle est une mondaine au-dessus de 
la moyenne. 

Elle est medisante parce qu'il n'y a plus de sel du 
tout dans la conversation d'un salon quand on n'y m&Lit 
pas quelque peu. Elle est medisante. Encore est-ce le 
mot? Elle est plutdt faiseuse de portraits. Elle est 
moraliste. Entre le moraliste et le m6disant il n'y a 
de differences que de style. G'en est une encore, et 
Gelim&ne est du bon cdt6 de la difference. On sent 
qu'elle fait des portraits satiriques pour montrer 
moins les d^fauts d'autrui que son esprit k elle, qu'elle 
n'en veut k personne et qu'elle vent beaueoup moins 

233 



EN LISANT MOLIERE ■ 

qu'on dise : « Arsene est un imbecile » qu'elle ne veut 
qu'on dise : « Celimene a ete bien spirituelie, hier, en 
parlant d'Arsene » . 

Elle est spirituelie, en effet, et terriblement et tout 
a fait en femme du monde, c'est-a-dire en ayant de 
Fesprit et en faisant que les autres en aient chez elle, 
qui peut-etre n'en auraient pas ailleurs. Elle excite la 
conversation par la saillie partie d'elle qui va comme 
susciler et animer celle des autres. Elle a la presence 
d'esprit dans la discussion et la justesse prompte de la re- 
partie quisonjt necessaires a une femme tenant un salon. 

Elle n'est pas insensible et elle aime un peu Alceste. 
Qu'elle Faime un peu, cela est certain puisqu'elie con- 
sent a Fepouser ce qui — Alceste est trop emporte" 
pour s'en apercevoir — ce qui est un sacrifice, le salon 
d'une femme mariee qui est faonne*te 6tant moins fre- 
quente que celui d'une jeune veuve, et Celimene en 
^pousant Alceste donnant a moitie sa demission de 
mondaine. Quant a se retirer avec Alceste dans un de- 
sert, c'est-a-dire dans une maison de campagne, voila 
qui est un peu trop, et Celimene ne saurait renoncer au 
monde avant que de vieillir. Pour une mondaine le 
monde est avant tout, et celui qu'elle aime, meme ve- 
ritablement, ne vieht qu'ensuite. 

Mais encore pourquoi aime-t-elle Alceste? Parce 
qu'elle n'est pas completement denuee de sensibilite, 
parce qu'elle est femme encore et parce qu'elle est 
intelligente. Comme intelligente, elle s'est apercue 
qu 'Alceste est le plus homme de me>ite et homme de 
valeur de tous ceux qui 1'entourent ; comme femme, 
elle cede a Fattrait de contraires, qui est pr^cisement 
la raison pourquoi Alceste Faime lui-meme, et femme 
du monde, elle aime ce sauvage d' Alceste comme ce 
sauvage d' Alceste aime cette femme du monde qui est 
Celimene. 



LES -TYPES 

M&me en disant du mal de lui elle indiqoe tres bien 

cequi lui plait en lui et ce qui la piqoe : « Pour l'homme 
• aux. rubans verts, il me divertit quelquefois avec ses 
brasqueries et son chagrin bourns ; mais il est cent 
moments ou je le trouve le"~plus f^cheux du monde. » 
Et ceci meme est tout a fait d'une mondaine. La mon- 
daine, d'abordpour elle et pour son « divertissement », 
ensuite meme pour son salon, a besoin d ? un homme 
qui, par son nature! et par un grain d'aprete, tranche 
sur la fadeur generate, le concerte, I'att&iue et le gris. 
Alceste ne comprend pas et du reste n'a pas a com- 
prendreque c'est dans ce salon qu'il veut.qu'elle quitte 
et dans ce monde auquel il .veut qu'elle renonce qu'il 
peul plaire plus qu'ailleurs a Geiimene dans la mesure 
ou elle pent aimer quelqu'un. ■ 

Un joli portrait, assez pousse, presque complet de 
la mondaine, jeune encore, coquette naissante peut-etre 
et qui pourra le devenir mais qui ne Test point : voila 
ce que Moliere nous a donne dans Geiimene. 

Le type est eteraeh II devait etre assez repandu, 
d ? apres ce que l nous savons, au temps ou- les salons 
etaient si multiplies, la vie de salon si active et ou 
presque toute femme avait pour ideal etre la divinite 
d'un salon frequente, hrillant, spirituel, et ou Ton 
parle et dont on parle. 

L'Honn£te Femme. 

On a pris Elmire (du Tariuffe) pour une coquette. 
C'est la fureur de beaucoup de nos critiques de prendre 
pour des coquettes des femmes qui ne le sent point du 
tout. Passe encore pour Geiimene, puisque Philinte 
dit d'elle qu'elle a « l'humeur coquette », ce qui peut 
faire Perreur et Pexcuser ; mais Elmire n'est point co- 
quette du tout. C'est une honnete femme amenee par 

235 



EN' LIS ANT MOLIERE 

les circonstances a jouer une scene de coquetterie (et 
qui par parenthese, du consentement de Moliere, la 
joue mal), mais c'est une honnete femme, douce, im~ 
passionnelle et nonchalante ; c'est Fhonnete femme 
elegante, telle que la comprenait Moliere. Elle devait 
etre de bonne famille bourgeoise, mais pauvre. Orgon 
Fa epousee pour sa beaute et elle a epouse* Orgon pour 
son argent ; n'ayant point du reste pour personne de 
passion qui Feut empechee de conclure cette affaire. 
Si elle avait ete riche elle n'eut pas 6pous6 ce grand 
bourgeois colerique charg6 de trente ans de plus 
qifelle. 

Madame Pernelle la d&este qui a marie une pre- 
miere fois son fils avec une fille riche, puisque Mariane 
parle de son bien personnel, et qui en veut k sa seconde 
bru d'etre depensi&re et de se couvrir de toilettes ma- 
gnifiques etent pauvre. 

Elmire n'aime point Orgon, mais le supporte, s.up- 
porte sa mere, aux aigres propos de laquelle remar- 
quez qu'elle ne repond rien, supporte Tartuffe, est en 
tres bons termes avec le fils et la fille de son roari, et 
meme, si c'est un peu pour elle-meme, c'est surtout 
pour rendre service k Mariane qu'elle se resout k jouer 
la scene de coquetterie qui doit confondre Tartuffe. 

Quand Monsieur Tartuffe entreprend sa cooquete, elle 
n'est point etonnee, d'abord parce qu'une femme n'est 
jamais etonnee de ces choses-li et Fest plutot du con- 
traire, ensuite parce que les yeux et les mines de Tar- 
tuffe Fontsuffisammentavertie. Elle n'est point etonnee 
et ne feint point de se scandaliser. Elle demande settle- 
ment k Tartuffe, pour s'offrir le spectacle de sa figure, 
s'il ne craint pas qu'elle ne fasse confidence a son mari 
des d^sirs dont Monsieur Tartuffe veut bien Fhonorer, et 
comme Tartuffe la supplie d'etre assez benigne pour 
n'en rien faire, elle Fassure qu'elle n'en fera rien en 

23(5 



LBS TYPES 

effet, a la condition qu'il renonce a son projet de ma- 
nage avec Mariane. 

G'est une tres honnete femme qui n'a aucun merite 
du reste a resister aux seductions d'un Tartuffe, mais 
qui y resiste avec naturel, decence et un commence- 
ment seulement d'honnete persiflage. II faut que cela 
soit connu, dit son petit beau-fils qui a tout entendu. 
— Mais non ! Pourquoi ? Est-ce que cela compte ? 
Est-ce qu'on ennuie son mari de pareilles niaiseries ? 
Je ne suis pas d'humeur a faire des eclats. 

Est-ce qu'au simple aveu d'un amoureux transport 
II faut que notre honneur se gendarme si fort ? 
Et ne peut~on repondre a tout ce qui le toucfoe , 
Que le feu dans les yeux et Finjure a la bouche ? 
Pour moi, de tels propos je me ris simplement, 
Et 1'eclat ia-dessus ne me plait nullement; 
J'aime qu'avec douceur nous nous montrions sages, 
Et. ne suis point du tout pour ces prudes sauvages, 
Dont 1'honneur est arme de griffes et de dents 
Et veut, au moindre mot, devisager les gens : 
Me preserve le Giel d'une telle sagesse ! 
Je veux une vertu qui ne soit point diablesse, 
Et crois que d'un refus ia discrete froideur 
N'en est pas moins puissante a rebuter lin-cceur. 

Une feitime se rit de sottises pareilles (une femme 
qui n'est ni m^chante, ,ni criarde, ni indiscrete, ni 
fiere a faire parade de sa vertu, ni interess£e a declarer 
une intrigue dont elle ne veut pas pour en cacher 
d'autres et assurer sa securite relativement a eelle-ci ; 
en un mot une tres honnete femme de nerfs tranquilles). 

Quand il s'agit de demasquer Tartuffe et pour cela 
de jouer une scene de coquetterie, elle se montre k la 
fois intelligente et tres novice, et Moliere a fort bien 
fait de le vouloir ainsi pour ecarter du spectateut Fidee 

287 



EN LISANT MOLIERE 

qu'elie est uxie coquette de profession et pour lui don- 
ner celle qu'elle est une coquette de circonstance. 

Moliere sait si bien que la schm de coquetterie, que 
le manege d'Elmire ne sera pas de premiere force, qu'ii 
prend ses precautions, qu'il previent, qu'il fait dire a 
Dorine : 

Son esprit est ruse, 

Et peut-etre a surprendre il sera malaise. 

et qu'il fait dire a Elmire : 

Non : on est aisement dupe par ce qu'on aime, 
Et Famour-propre engage a se tromper soi-meme. 

par ou le spectateur sera amene a accepter que Tartuffe 
tombe dans un piege a demi bien tendu seulement. 

Quand elle est en face, de Tartuffe, die lui tient un 
discours evidemment tres prepare, assez adroit, assez 
invraiseniblable aussi, ou elle s'embarrasse un peu, 
ou elle n'a aucune aisance. II s'agit de se rattraper, il 
s'agit de faire passer les non que Ton a prononces pour 
des oui et detouraer les choses de maniere que tout 
ce qui a ete contre soit demontre comme ay ant ete 
pour. Une Celimene s'en tirerait avec aisance ; Elmire 
s'en tire approximate vemeni, tres difficuliueusement et 
avec des mouvements tournants qui sont longs et 
gauches : « Je vous ai refuse, mais avec regret, avec 
un regret qui s'est marque a ce que j'ai supplie Damis 
de ne rien dire. C'est une preuve cela. » 

Damis m'a fait pour vous une frayeur extreme, 
Et vous avez bien vu que j'ai fait mes efforts 
Pour rompre son dessein et calmer ses transports. 

Mais I'objection est trop facile ; Tartuffe va repondre : 
2'6S 



LBS TYPES 

« Soit ; mais alors il faliait nier ; or loin de nier vous 
avez affirme ; oui, affirme avec insistance ; vous avez 
dit : 

Oui, je tiens que jamais de tous ces vains propos 
On ne doit d'un mari traverser le repos. 

ce qui signifie : « Oui ces propos ont ete tenus » . Vous 
avez dit : 

Que ce n'est point de la que Fhonneur peut dependre, 
Et qu'il suffit pour nous de savoir nous defendre. 

ce qui signifie : « Je me suis defendu » . Et vous avez 
ajoute encore : 

Ge sont mes sentiments; et vous n'auriez rien dit, 
Damis, si j'avais eu sur vous quelque credit. 

ce qui signifie : « La scene, telle que vous venez de la 
rapporter a mon mari, est tres_exacte; j'aurais voulu 
seulement que vous ne la rapportassiez point ». II fal- 
lait nier ou au moins ne rien dire ; vous avez affirme 
trois fois ! » 

Yoila Tobjection qu'Elmire sent venir. Elle la pre- 
vient en dkant qu'en eflTet ii fallait nier, mais qu'elie 
n'y a pas pense : 

Mon trouble, il est bien vrai, m'a si fort possedee, 
Que de le dementir je n'ai point eu Tidee. 

C'est assez faible. « Je n'y ai pas pense » est la der- 
niere des excuses et pour ce qui est du trouble, en 
parler est un peu naif tant il est naturel que Tartuffe 
reponde avec raison : a Vous n'aviez pas Fair trou- 

!23(J 



EN' LISANT MOLIERE 

blee le moins du monde ». Ce qu'il fallait dire, c'est: 

De dementir Damis je me suis bien gardee, 
Tant je le sais tenace et ferme en son idee, 
Et tant lui dire non eut ete le moyen 
Qu'il repet&t les mots de tout notre entretien. 

Enfin elle commence par s'en tirer assez mal et Tar- 
tuffe flaire le panneau : 

Ge langage a comprendre est assez difficile, 
Madame, et vous parliez tantot d'un autre style. 

Ici elle devient plus adroite parce que la t&che est plus 
facile. Elle s'est defendue parce que la pudeur s'op- 
pose toujours k un aveu trop prompt ; mais il n'en faut 
cjoire les femmes qu'a moitie quand elles disent non 
sans colere, et il y a des jamais qui veulent dire plus 
tard ; et de pareils refus « promettent toute chose » . 

Ici elle sent qu'elle va trop vite pour que ce soil 
vraisemblable et elle se reprend, et lourdement : « G'est 
vous faire sans doute un assez libre aveu et sur notre, 
pudeur me menager bien peu ; mais puisque la parole 
enfin en est lachee... » Gela est bien penible. 

Elle arrive enfin a son tres bon argument dont elle 
aurait du faire tout son discours : > 

Et lorsque j'ai voulu moi-m6me vous forcer 
A refuser 1'hymen qu'on.venait d'annoncer, 
Qu'est-ce que cette instance a du vous faire entendre, 
Que 1'interet qu'en vous on s'avise de prendre, 
Et 1'ennui qu'on aurait que ce nceud qu'on resout 
Vint partager du moins un cceur que Ton veut tout ? 

Tartuffe est suffisamment convaincu ; c'est-&~dire 
qu'il ne Test point, puisqu'il soupgonne que ces mots 

2 4o 



J -LES TYPES 

ne sont qu'un artifice honnete pour le forcer k rompre 
son mariage avec Mariane ; mais il l'est assez, aveugle 
do reste par sa sensualite, pour ne pas songer k un 
piege maUriel qui lui serait tendu et ii demande des 

preuves reelles de Famour d'Elmire, .et comme cette 
solicitation est precisement ou Elmire voulait Famener, 
elle est maitresse du champ et mene la course comme 
elle vent d'une facon du reste tres spirituelle et tres 
brillante. Puisqu'on en est a jauer son jeu, elle a tout 
son sang-froid, toute sa presence d'esprit et tout son 
esprit ; mais elle a commence presque maladroitement. 
- C'est ce qu'il fallait ; elle est une honnete femme 
contrainte un jour de jouer le role d'une allumeuse et 
elle n*a pas la main aux procedes de ce metier. lis la 
degoutentdu reste et son dernier mot sur cette affaire 
est celui-ci ? qu'elle dit a Tartuffe : 

(Test contra mon humewr que j'ai fait tout ceci ; 

Mais on m'a mise an point de vous trailer ainsi. 

Elle est tres honnete femme et tdugii un pen du role 
qu'elle a joue ; et elle est aussi tres bonne femme et 
elle fait presque des excuses a Tartuffe. Elle est si 
honnete et si bonne qu'elle ne croit pas au mal au del& 
de certaines limites et que, devant la crainte exprimee 
par Clean te. que Tartuffe n'abuse des secrets contenus 
dans la cassette^ Damis dit : 

Quoi ! son effronterie irait jusqu'a ce point.? 

et, qu'aussi jeune et ingenue que cet et6urdi de Damis 5 
elle dit elle-m£me, ce qui m'etonne vraiment un peu : 

Pour moi, je ne crois pas cette instance possible, 
Et son ingratitude est ici trop visible. 

1 6 



EN US ANT MO LIE RE 

C'est la plus honnete femmedu monde. Elle est ele- 
gante, gracieuse, un peu nonchalante, discrete, sensee, 
de commerce sur avec les siens, de vertu solid e sans 
affectation, ni grimaces, ni declamations, spirituelle, 
avec, encore, un reste de naivete qui fait sourire avec 
sympathie, etFon voudrait etre son mari, sans etre un 
imbecile et sans avoir cinquante ans. 

La Jeune Fille. 

La jeune fille de Moliere est toujours honnete, tou- 
jours droite — excepte Armande 1 — toujours natu- 
relle, et elle n'a jamais d'autre idee que de se marier et 
de se marier avec un jeune homme, ce qui est cequ'il 
v a de plus naturel et de plus raisonnable. 

Agnes est la fille de la nature comme Fa voulu 
Arnoiphe et comme il Fa beaucoup trop voulu pour 
ses interets. Elle va droit a Famour la premiere fois 
qu'il s'offre et serait bien incapable de n'y pas aller, 
encore plus d'aller ailleurs. Elle est la franchise meme 
dans Fexpressidn de ses sentiments ; elle a le cynisme 
de Fingenuite et de Finnocence et Finsensibjlite d'une 
force de la nature a Fegard du mal qu'elle fait a celui 
qu'elle n'aime pas. 

Je n'entends point de mal a tout ce que j'ai fait. 
Et pourquoi, s'il est vrai, ne le dirais-je pas ? 
Le moyen de chasser ce qui fait du plaisir ? 
Quel mal cela vous peut-il faire ? 

i . Je ne sais pas ce que c'est qu'Arsino^ ; elle me parait plut6t 
une « jeune veuve »^u ? une jeune fille. 

2/}2 



LES TYPES 

C'est une petite fille qui parle et une jeune fille qui 
a git, et de ce que fait la jeune fille c'est la petite fille 
qui parle ? chose juste etant donn£e la maniere dont 

Agnes a ete elev£e et chose' qui montre que 1'education 
de la jeune fille doit suivre le developpement naturel 
de la jeune fille et non pas la tirer en arriere ce qui 
amene ce terrible desaccord que je viens de dire. 

. L'effrayant c'est qu'on ne sait pas si Agnes est 
bonne et qu'il se peut ires bien qu'elle ne le soit pas, 
la bonte ? certes, etant inneV, mais ay ant besoin aussi 
d'etre acquise, etant naturelle, mais ayant besoin aussi 
d'etre cultivee pour etre r£ellement, et 1'education qu'a 
recue Agnes, en ne'developpant point la bonle, ayant 
pu la tuer et ne kisser que les appetits, que 1'egoisme 
parfaitement feroce de la bonne nature, 

£lise, dvl'Av.are > est droite et saine, mais tres delu- 
ree .et meme tres impertinente. Elie a une volonte tres 
ferme et ne se laissera pas sacrifier. Elle dit sa^volonte 7 
a son pere avec des reverences respectueuses qui res- 
semblent a des actes respectueux et elle se montre peu 
pourvue de pi6te filiale. 

Ceci, aussi, est une critique de 1'education etune 
lecon d'education. Elise n'a pas ete elevee du tout. 
II semble que sa mere est morte jeune; elle a ete ele- 
v^epar Harpagon qui ne peut songer qu'a son argent. 
L'imbecile ne se douie pas de deux choses qui sont 
qu'il faut Sever ses enfants et qu'il faut faire de 
maniere que les enfants vous elevent, a dresser les 
enfants on se fait un ideal, plus ou moins haut, selon 
lequel on les nourrit et selon lequel, plus ou moins, 
malgre soi, on se nourrit soi-meme; qui a, par lui- 
meme, une certaine influence sur vous. 

II n'a songe a rien de tout ceia et aussi son Ills est 
un joueur 3 un ecornifleur et un voleur, et sa fille, tres 
saine, est du moins insolente. « Grande lecon pour 

a43 



EN LISANT MOLIERE 

les gens chiches » et du reste pour tous les gens qui 
ont une passion. 

fili&nte du Misanthrope est une petite personne 
pos6e, sens£e, raisonnable, qui n'aura jamais aucune 
passion et qui, par consequent, sera bourgeoisement 
tres heureuse et ne comprendra jamais comment il 
pent y avoir des personnes qui ne le soient pas. Elie 
est spiritueile et elle ne medit jamais de personne. S'il 
faut payer son 6cot de conversation, elle ne fera point 
un portrait malicieux, elle traduira en Faccommo- 
dant a sa maniere un passage de Lucr^ce, et quel pas- 
sage? Celui ou le poete se moque des passions de Famour 
et le montre comme une hallucination perpetuelle. 

Elle aime pourtant. Est-ce aimer que celaP Oui, a 
la condition qu'on accorde que Famour pent etre une 
simple forme de Festime. Dans certains romans 
modernes, amesure qu'une femme s'apergoit que celui 
qu'elle aime devient davantage un coquin, elle Faime 
aussi davantage. Car enfin c'est ce qui lui montre que 
c*est de Famour > et s'il n'etait pas un coquin ce ne 
serait que de Festime ; mais s'il est un scelerat ce ne 
pent etre de Festime et c'est done bien de Famour, et a 
force de se dir& : (( Faut-il que je Faime pour Faimer 
tel qu'il est », on Faime avec des redoublements ; et il 
n'y a rien de plus clair. Prenez exactement le contre- 
pied de cela, vous avez notre Eliante. filiante « n'aime 
pas, elle apprecie ». Elle apprecie Philintequi est tres 
honnete homme et tres raisonnable; elle apprecie 
Alceste, qui est lin peu fou, mais qui est « un gene- 
reux » . Est-ce qu'une femme intelligence ne serait pas 
capable de com prendre ce qu'il y a de beaute dans un 
gen&reux? Eliante n'aime passionnement personne; 
mais elle comprend tout le monde et elle comprend 
tres bien Acaste, Clitandre et Oronte comme des sots, 
et Philinte et Alceste comme des gens de merite. 



LES TYPES 

Ayant des sentiments de cette sorte et qui ne sont 
presque que des idees, elle en parle avec une merveil- 
leuse tranquillite, placidite et douceur, et elle en change, 
ou plutdt elle change sur le choix qu'elle fait de ceux 
a qui ils s'appliquent, avec facilite parfaite et qui s'ex- 
plique : « J'aime Akeste puisqu'il est digne d'amitie et 
j'aime Philinte puisqu'il s'en faut qu'il soit indigne 
d'etre aim6et j'epouserai Fun k defaut de Pautre avec 
une grande bienveiliance » . 

Et c'est ce duo d'amour, etourdissant de bon sens et 
de placidite, entre elle et Philinte qui lui ressemble : 

je ne m'oppose point a toute sa tendresse 4 ; 

An contraire, mon coeur pour elle s'interesse; 

Et si c'etait qu'a moi la chose put tenir, 

Moi-meme a ce qu'il aime on me verrait Punir. 

Mais si dans un tel choix, corame tout se peut faire, 

Son amour eprouvait quelque destin contraire, 

S'il fallait que d'un aatre on couronn&t les feux, 

Je pourrais me resoudre a recevoir ses voeux ; 

Et ie refus souffert, en pareille occurrence, 

Ne m'y ferait trouver aucune repugnance. 

■ — • Et moi, de mon cote, je ne m'oppose pas, 

Madame, a ces bontes qu'ont pour lui vos appas ; 

Et lui-meme, s'ii veut, il peut bien vous instruire 

De ce que la-dessus j'ai pris soin de lui dire. 

Mais si, par un hymen qui les joindrait eux deux, 

Vous etiez hors d'etat de recevoir ses voeux, 

Tous les miens tenteraient la faveur eclatante 

Qu'avec taht de bonte yotre ame lui presente : 

Heureux si, quand son coeur s'y pourra derober, 

Elle pouvait sur moi, Madame, retomber. 

— Vous vous divertissez, Philinte. — Non, Madame... 

lis ne veillent pas dans le feu et dans les larmes. Si 

i. A la tendresse d'Alceste pour GeJimene. .. 



EN LISANT MOLIEBE 

Moliere a voulu ■ — car il y avait deja un romantisme 
de son temps — opposer aux amants romantiques les 
types les plus contraires a eux qui se pussent, il n'a 
pas mal reussi avec Philin-te et avec tCLiante. 

Angelique, du Malade irnaginaire, est, comme pres- 
que toutes les jeunes filles de Moliere, une petite Fran- 
chise, meme une petite Parisienne, tres sensee, tres 
droite, tres fine, avec de Fadresse, de la presence d'es- 
prit et de la malice. Beaucoup plus respectueuse 
qu'Elise, elle ne discute pas avec son pere sur la ques- 
tion de son manage et, silot que le nom de Thomas 
Diafoirus est prononc^, elle se fait, et c'est Toinette 
qui prend la parole pour elle ; quand elle croit son 
pere mort elle le pleure avec beaucoup de sensibility et 
— pour un moment au moms — ne veut plus enten- 
dre parler du mariage qu'il lui avait interdit de faire. 

Mais elle est spirituelle et mememadree; avec Cleante 
faisant le role de maitre a chanter, elle improvise un 
petit opera qui lui pefmet de faire des declarations a 
Cleante et d'en recevoir de lui a la barbe de son pere, de 
Monsieur Diafoirus, de Thomas Diafoirus et de tons les 
Diafoirus du monde. Elle ne discute pas avec son pere, 
on & peine, mais elle discute avec Thomas Diafoirus et 
avec la femme de son pere, nettement, precisement, 
spiritueilement, sans l&cher pied, sans perdre la tete 
et sans que les injures la fassent sortir un instant de 
son sang-froid. 

C'est une bonne petite tete, on la sent same, pure, 
clairvoyante et d'une volonte parfaitement inebran- 
lable. Cleante aura la la meilleure femme que Ton 
puisse lui souhaiter ou.se souhaiter a soi-m£me. 

L'Henriette des Femmes savantes est toute sembla- 
ble avec un pen plus de causticity et un pen plus de 
liberte de pensee et de langage. Elle est la plus sen- 
see du monde, et comme Angelique dit : <*, Ghacun a 

M6 



LES TYPES 

son but en se mariant. Pour moi, qui ne veux un 
man que pour F aimer veritablement et qui pretends 
en faire ' tout Fattachement de ma vie, je vous avoue 
que j'y cherche quelque precaution... », elle dira : 

Les suites de ce mot, quand je les envisage, 
Me font voir un mari, des. enfants, un menage ; 
Et je ne vols rien la, si j'en puis raisonner, . 
Qui blesse la pensee et fasse frissonner. 

Et qu'est-ce qu'a mon age on a de mieux a faire, 

Que d'attacher a soi, par le titre d'epoux, 

Un honime qui vous aime et soit aime de vous ; 

Et de cette union, de tendresse suivie, 

Se faire les douceurs d'une innocente vie? 

La litierature et le bel esprit lui deplaisent parce 
qu'elle est avant tout femme d'interieur et femme qui 
veut avoir des en/ants. Moliere a insiste sur ce point. 
Henriette parle de ses enfant$--& venir-; elle vient d'en 

parler, elle en parle encore : 

Et ne supprimez point, vo'ulant qu'on vous seconde, • 

Quelque petit savant qui veut venir au monde. 

Mais elle deteste surtout, pour les memes raisons du 
reste, la haute spirituaiite, le haut idealisme, la sup- 
pression de la sensibility 'et des sens, le parthdnUme, 
la guerre a la chair. Eile y voit un effort; trop grand . 
pour Fhomme et pour sa compagne, et eile tres per- 
suadee, comme Moliere, que ce n'est qu'une tres 
grande et tr&s facheuse hypocrisie. Eile discute avec 
le pretendant dont elle ne veut point avec la meme 
netted et la meme volont6 ferme qu'Angelique, mais 
avec plus de verdeur. Eile est tres redoutablement 
spirituelle et presque toute en 6pigrammes, avec sa 



EN LISA NT MO HERE 

sceur, avec Trissotin, avec Vadius, avec sa tante, 
presque avec sa mere, car lorsqu'elle vise sa tante, 
elle atteint sa mere par ricochet. Elle n'epargne meme 
pas tout a fait son amant, et quand Clitandre lui trace 
Je portrait qu'il s'etait fait de Trissotin avant meme 
de fa voir vu, elle lui dit malicieusement : 

C'est avoir de bons yeux que de voir tout cela. 

Elle est un peu plus que francaise, elle est gauloise 
dans certains propos qu'elle tient a Trissotin et dans 
les menaces qu'elle lui fait de certains malheurs qui 
Fattendent s'il Fepouse. II y a peut-etre la quelque 
chose de trop. On pent remarquer dans les Femmes 
savantes Fabsence de servante gaillarde et remarquer 
aussi que ce personnage est tenu de temps en temps 
par Henriette. « C'est une jeune fille qui manque de 
duvet » a dit M. Jules Lemaitre. C'est la fille de 
Ghrysale, sa vraie fille. Elle est peuple, avec de Fes- 
prit et de F elegance bourgeoise. Elle sera une Madame 
Jourdain parlant un langage correct et dont les mots 
d'esprit courront dans Paris, et c'est-a-dire qu'elle sera 
une Madame Cornuel. C'est la bourgeoise parisienne 
du quartier du Marais. 

Rien n'empeche, pour ne pas lui en vouloir de cer- 
taines saillies qui sentent le t^mps de Henri IV, de 
croire qu'elle a vingt-cinq ans. 

Somme toute elle est charmante. Elle a Fesprit de 
Moliere, les sentiments de Moliere, les idees de Moliere, 
le style de Moliere, quand il est le meilleur. C'est la 
fille de Moliere encore plus que la fille de Chrysale. 
Quand les hommes de cinquante ans peignent une jeune 
fille ils sont naturellement entraines a peindre celle 
qu'ils auraient voulu avoir. 

Mariane, de Tartuffe, est tout a fait k part dans le 



LES TYPES 

groupe des jeunes filles de Moliere. Comme toutes elle 
est honnete, sensee et vent epouser le jenne liomme 
qu'elle aime ; mais ^elle est timide et n'a point • de 
volonte ; elle n'est point du tout le petit soldat francais, 
ou du moins la future mere dii petit soldat frangais 
que Moliere j avec raison du reste, nous a peint si 
souvent en peignant ses jeunes filles. Elle a vecu isolee 
dans cette maison d'Orgon ? ayant perdu sa merepeut- 
'etre de bonne heure, n'ayant peut-etre pas grande 
sympathie pour cette brillante Elmire qui s'en va vetue 
ainsi qu^une princesse. Elle aele elevee severemenl ou 
phi tot malmenee par Orgonquiest autoritaire et des- 
potique et colerique, excepte du cote de Tartuffe, et 
qoi dans sa famille commande et tient haul le baton. 
Dans cette maison qui ne lui plait pas beaucoup, elle 
s'est confinee dans une demi-solitude et dans le silence, 
et elle ne parte qu'a demi-voix. Madame Pernelle lui 
dit: 

. Vous faites la discrete, 
Et vous n'y touefaez pas, tant vous semblez doucette, 
Mais il n'est, comme on dit, pire eau que l'eau qui dort, 

Et vous menez sous chape un train que je hais fort. 

Comme Angelique, mais plus tot encore, quand son 
pere lui revele le nom de celui, qu'il lui destine pour 
epoux et qu'elle n'aime point elle se tait et c'est la fidMe 
servante qui prend la parole a sa place ; mais son eton- 
nement a cette revelation inattendue' s'exprime en une 
phrase embarrass.ee et balbntiante qui est d'une verite 
impayable : 

. . . . . . . . . Me suis-je meprise ? 

— Comment? — Qui voulez-vous, mon pere, que je dise 
Qui me touche le cceur, et qu'il me serait doux 
De voir, par votre choix, devenir mon epoux ? 

2/19 



EN LISANT MOLIERE 

Quand Dorine liii dit : « Avez-vous perdu Ja parole et 
faut-il qu'en ceci je fasse voire r6!e », elle ne sait que 
repondre : 

Contre un pere absolu que veux-tu que je fasse ? 

Un pere, je 1'avoue, a sur nous taut d'empire, 
Que je n'ai jamais en la force de rien dire. 

Elle ne songe, comme tous les timides, a qn'k se 
donnerla mort si on la violeute » , et voiii qui est presque 
unique dans le theatre de Moliere et absolument unique 
dans ses roles de jeunes filies. Elle se decide, en pre- 
nant tout son courage, a supplier son pere, et c'est dans 
un langage douloureux, pathetique, tragique et qui 
rappelle les supplications d'Iphigenie ; et si elle aban- 
donee l'idee du suicide, elle demande comme une 
gr4ce et comme une favour qu'on lui permette d'entrer 
au convent. Et sur le refus brutal de son pere, elle se 
tait, s'evanouit sans doute, ou est tout pres d'en etre 
la, et ilfaut, comme toujours, que ce soil les autres qui 
parlent pour elle. 

Son dernier mot est touchant, bien cafacteristique 
encore de son caractere. Elle n'a rien dit, selon son 
habitude ? depute deux&ctes; a:u denouement heureux 
et quand on est ^d&barrasse" de Tartuffe, tout le monde 
a son exclamation; Dorine en bonne chretienne: « Que 
le ciel soil loueJ » Madame PerneUe en ahurie : « Main- 
tenant je respire » ; Elmire, pour dire'quelque chose : 
« Favorable succes » ; Orgon, en colerique, le poing 
tendu vers Tartuffe : « Eh bien ! te voila, traitre ! » 
Mariane s'ecrie : « Qui l'aurait ose dire ? » Elle ne croit 
pas encore au succes, elle en doute encore en le consta- 
tant ; comme tous les timides elle est trop etonnee de 
la bonne fortune pour en jouir pleinement. Leur mot 
eternel est : « Est-il possible qu'il arrive du bonheur ? » 

25o 



JLE& TYPES 

Gette meiancolique, sentimentale, timide, aux pas- 
sions profondes, a la volonte' faible, a la desesp^rance 
prompte et effrayee devant la vie, : n est qu'une esquisse ; 
mais les traits en sont bienchoisis et. fort heureux, et 
c'est un personoage 5 dans les oeuvres du temps et dans 
Fceuvre meme de Moliere, tout a fait original. 

Tout comptefait, toutes ces jeunes filles ou, si vou- 
lez, la plupart, sont exquises ; c'est line jolie corbeille 
de fleurs dans la litterature un peu austere du xvii e 
siecle, II est . plaisant- que cet 'homme- de mauvaises 
irioeurs, ce rouleuiy ce cabofcm, ; qui-a^vecu entoure 
des femmes que vous savez, ait en Fesprit traverse par 
de si pures, en somme, et si gracieuses -et si delicates 
figures dejeunes lilies et de jeunes filles tres vraies, car 
elies n'ont rien de conventionnel. IS les a devinees der- 
riere les fenetres severement closes des maisons bour- 
geoises de province ; car ce'qu'il savait bien c'etait la 
race, le fond de la race franchise, et avec cette connais- 
sance exacte du « tronc », comme il dit, il pouvait, 
sans se tromper, conjee turer « les branches ». 

II les a devinees et il les a un peu revees, et pr6cis6- 
ment p&rce qu'ii avaitfrequente qui ne leur ressemblait 
pas, illes arevees tressaines, tres pures, tres exquises, 
pour satisfaire un ideal qu'il s'etait forme. Et il est 
tombe tres juste, plus que tel autre tres grand. Les 
jeunes' filles de Racine sont des femmes, ce sont des 
femmes charmantes, mais ce sont des femmes; les 
jeunes filles de Shakespeare sont des fillettes, de tres 
aimables fillettes, mais des fillettes ; je neparle pas des 
jeunes filles de FArioste qui appartientient peut-etre a 
Fhumanite, mais a une humanite que je ne connais 
pas. Les jeunes filles de Moliere sont des jeunes filles, 
deja femmes, point femmes encore, des femmes en 
fleur, en Age fiottant ? : quoique en soi tres precises, 
d&icieusement intermedia-ires. II faudra attendre Goethe 

2D1 



EN LISANT MOLIERE 

et George Sand pour en retrouver de sexnblables, a la 
fois si vnaies et si attrayantes. 

Queiques-uns de ces types ne sont pas des types, 
en ce sens qu'ils sont des caract&res complexes, et c 'est 
nous qui en avons fait des types en eliminant les par- 
ties" 'secondaires de leur caractere et en ne considerant 
que leur facuite maitresse ; mais ils sont complexes, 
its ne tiennent pas dans une formule ou dans un mot, 
ils ne sont pas uniqoement ce quails sont le plus. 
Moliere, en constru&sant un personnage, ne part pas 
d'une idee, il pari d'une observation, ii part de' la 
reality et, la realite 6tant toujours cbmplexe, il garde 
soigneusement, ou instinctivement, domihepar son sen- 
timent de la vie, a son personnage cette marque du rdel. 

C'est a propos d' Arnolphe que Moliere a dit que les 
contraires ne sont pas exclusifs Tun de l'autre et qu'il 
n'est pas incompatible qu'un- imbecile soit quelquefois 
unhomme d'esprit (etla converse est vraie). Gependant 
Arnolphe n'est pas ires complexe pour dire le vrai. Ii 
est presque un. II est 1'homme qui ne veut pas etre 
cocu et il est tellement hypnotise par cette idee qu'elle 
est devenue depuis douze ans tout son caractere. Ge- 
pendant ii est capable de generosity ou plutot de ser- 
viabilite. Et pourquoi non ? C'est un bourgeois riche 
et ne avec une certaine largeurd'anqse qu'il n ? y a aucune 
raison qu'il ait perdue. II. est meme utile d'indiquer 
qu'une passion, si feroee qu'elle soit, ne desseche le 
cceur qu'au point ou elle est engagee et qui l'int^resse. 
Arnolphe, quand il s'agit d' Agnes et a Fegard d'Agnes, 
est d'une durete incroyable ; mais la ou Agnes n'est 
pas en question ni la consideration d'etre trompe 
com me mari, Arnolphe est un homme comme un 
autre. Est-ce un avare ? Non. Est-ce un defiant Oui, 
comme mari ou futur mari. Ailieurs, non, et pourquoi 
le serait-il? Qu'ailleurs il ne le soit pas, c'est precise- 

2 5 a 



LES TYPES 

ment ce qui marque mieux son caractere'et qu'il est 
tellement jaloux que sa jalousie seule rend mefiant-> dur, 
violeBt et ridicule un homnie qui, sans elle, ne sera-it 
rien de tout cela. ' 

Ajoutezque Fhcmme, qui, sourdement, secretement', 
inconsciemmeht, sans vouloir s'en rendre compte, mais 
d'une facon sensible' neanmoins, se'.sait 'devore" d'une' 
passion qui le rend odieux et ridicule, sent aussi, ' et a 
cause de cela, le besoin de se rebabiliter a ses propres 
■ yeux par quelques actes par ou il se prouve qu'il est- 
un hoiinete bom me. 

Ces actes yont quelquefois meme centre la passion 
qui le domine, et tout ie monde a remarque les libera- 
lites, tres rares ? mais ^ brusques et exagerees, de cer- 
tains avares. Ce jour-la its ont voulu se dire : « On ne 
dira plus que ie suis avare » ou et aussi : •« Je ne me 
dirai plus que je suis avare » . 

Les 'actes d'honnele 'homme d'Arnolphe sont done 
tout ce qu'il y a de plus naturel. 

Mais, j 'y reviens, ils ne Ie font pas trh eomplexe, et 
Amolphe est un des caracteres les plus um du theatre 
de Moliere. 

Don Juan est complexe. il est mediant et il lui 
arrive d'etre genereux, il est athee avec audace et 
arrogance et il est de temps en temps unTartuffe. J'ai 
indique qu'il n ? a pas le meme age a tous les actes de la 
piece, mais comme j'ai remarque aussi qu'il y a au 
premier acte quelques promesses de la 'tartufferie du 
dernier, il faut bien que»je convienne que ? d'une facon 
generale, il reunit en lui des contradictoires. 

Cela le fait tres vivant ; car il n^j a rien qui ressem- 
ble plus a la vie que de n'avoir pas tous les jours 
absolument le meme caractere, etxe n'est pas contra- 
dictoire, car dans tous les actes de Don Juan Ie fond 
permanent se mo litre toujourso 

^53 



EN LISANT MOIJERE 

, Si Don Juan etait un liber lin el un mechant en qui 
eut survecu le sentiment de Vhonneur, son acte de 
genSrosite et de bravourei Pegard d'inconnus qui son t 

attaquis devant lui se comprendrait, mais sa tartuffe- 
rie ne se coinpf end rait pas ; car le merisonge est con- 
traire a Fhonneur. Mais Don Juan est un gentilhomme, 
Moliere Fa voulu ainsi et il y en a, qui n'a pas garde 
le sentiment de l'bonneur, a.preuve. qu'il se marie avec 
le ferme propos.d'abanionner .sa femme et qu'il. pro- 
met le mariage a toutes les filles, choses qu'un gen» 
tilhomme ne fait pas : un gentilhomme seduit une 
jeune fille sans Pepouser. mais ne Pepbiise 'pas pour 
la seduire, et il laisse aux croquants Pari l trop : facile de 
posseder une paysanneen lui promettant hiariage.Non, 
Don Juan n'a pas garde le sentiment de Phonneur ; 
Don Juan est une espece. 

Mais Don Juan est une espece qui a garde quelques 
gestes instinctifs de la classe dont il est. Un gentil- 
homme meme sans hpnneur se jette au secours . de 
gentilshommes attaques par des brigands, il s'y jette 
comme par un mouvement reilexe ; un gentilhomme 
'donneun louis a un'pauvre comme par une 'habitude 
ahcesti&le de la- main exactement comme un avare 
xamasse une epingle. 
^ Don' Juan est done complexe, il est vrai, mais sans 
contradiction,- et d'une complexity ires limitee et. du 
reste tres naturelle. 

Alceste n'est pas complexe, malgre la contradiction 
que Philinte lui reproche et qui consisted montrerde 
Finteret pour des gens qu'il attaquerait lui-meme si 
on ne les attaquait pas : 

Mais pourquoi pour ces gens un interet si grand* 
Vous qui condamnerlez ce qu'en eux on.reprend ? 

II n'est pas complexe pour cela, parce qu'il est 

^54 



■ ::■;••/•;■■■/ LBS TYPES y,;V: : : 

Thomme qui est irrite contre les vices des horames 
quels que scient ces vices, et si e'en est un d'etre infpr- 
tun<5, d'etre pretentieux oil d'etre gonfle" de Fidee de 
son merite, e'en est un aussi de faire la satire caustique 
de ces defauts et e'en est un surtout d'accueillir agrea- 
blement ceux qui les ont et de s'en moquer cruelle- 
ment desqii'ils sont sortis. 

Le misanthrope n'est pas du tout complexe. II pour- 
rait Fetre, mais Moliere s'est interdit de le faire tel en 
le didoubiant. Le presentant en deux personnages, et 
ce que le misanthrope a de desagreable, quoique res- 
pectable, sous le nom d'Alceste, et ce <jue U misan- 
thrope a dechafmant sous le nom de Philinte, il n'avait 
■A donner un caractAre complexe ni a Fun ni A Fautre. 
Encore est-il, cpmme J0 1 ' ai fait remarquer ailletirs, 
qu'il a donn6 un deTaut A Philinte, la taquinerie, d6faut\ v 
qu il pourrait ne pas avoir, mais qu'il peut avoir, > 
qu'il est assez vraisemblable qu'il ait et qui contribue 
A le rehdre vivarit. 

Tartuffe est tres complexe et e'est sur cette com- 
plexity que La Bruyere s'est appuye poiir montrer ou 
des contradictions ou des invraisemblances dans le 
personnage de Tartuffe. Tartuffe : est avant tout un 
ambitieux. C'estle caractere ecclesiastique. U veut avoir 
de Fargent pour avoir de la puissance et il bat mon- 
naie avec le ciel qu'il promet et Fenfer dpnt il menace 
pour conquerir Fargent qui est uhe force, VoilA son 
fond. 

Seulement il n'est pas par fait, ce que La Bruyere 
exigerait qu'il fut. II a des vices A.c6te de son vice 
principal. II a une famille de vices dont Fambition 
n'est que Faine>. II est gourmand et il est sensuel. Il 
est gourmand et je m'etonne que La Bruyere ne le lui 
ait pas reproche\ ou du moins la manifestation de ce 
defaut, puisqu'A le montrer il compromet aux yeux de 

255 



EN LISANT MOLIERE 

toute la famille d' Orgon, aux yeux peut-etre d' Orgon 
lui-meme, si ce n'est aujourd'hui, du moins demain, 
sa reputation de saint homme austere. Mais la concu- 
piscence Femporte. 

II est sensuel et s'il epouse la fille pour sa dot il 
convoite la fernme pour sa beaute. Ge sont des fautes ; 
maisce ne sont pas des contradictions puisque Fhomme 
n'est pas parfait et puisque la perfection de Tartuffe 
qui consisterait, on a n'etre qu'ambitieux apre et habile, 
ou a etre gourmand et sensuel mais en faisant attendre 
ses concupiscences jusqu'au succes de son ambition et 
en les reprimant jusque-la, est une chose evidemment 
tres rareet plus invraisemblable, parce qu'eiie est rare, 
que le melange avec Fambition de defauts qui la com- 
promettent. 

Tartuffe est admirable men t vivant et d'une com- 
plexity qui cette Ibis tres nettement, encore plus net- 
tement qu'ailleurs, est une ressembiance eciatante avec 
la vie. 

Orgon est complexe et meme d'une duplexite tres 
iranchee. Du cote de Tartuffe, Orgon est un enfant 
qui se laisse mener par la main et meme « par le nez », 
comme dit Tartuffe. Du cote de sa famiile, il est auto- 
ritaire, imperieux, dur, cassant et extremement cole- 
rique. II y a bien la doux caracteres. 

Cette duplexite de caractere est une grande verite 
d'observation. Nous avons tons connu des hommes 
qui presentajent cette particularity interessante. Celui-ci, 
a Fexterieur, dans" son bureau, au milieu de ses em- 
ployes, meme avec ses 6gaux, a son cercle, a un carac- 
tere entier, rude, dominateur et incommode. On vieni 
a le connattre dans sa maison, a son foyer, il est sou- 
mis et obeissant h. sa femme jusqu'i une espece d'as- 
servissement et d'aneantissement, ou ses enfants le 
menent en laisse. 



LES TYPES 

Get autre, a Finverse, est timide com me un chien 
battu a Fexterieur, tremblant devant ses chefs et 
meme parmi ses egaux, toujours efface com me s'il 
craignait une affaire. Le frequentant chez lui vous le 
voyez se transformer en tyran domestique ; il lui a 
sutfi pour cette metamorphose de tourner sa clef dans 
la sernire. 

IN on seulement cela est dans la nature, mais il est 
tres logique et s'explique facilement. Ces hommes 
prennent ici leur revanche de la. Celui qui est domine par 
une femme imperieuse ou chez qui la tendresse pater- 
nelle devient faiblesse, se soulage au dehors en y etant 
autoritaire et imperieux a son tour ; il se redresse en 
sortant de chez lui. Celui qui est craintif et humble 
parmi les hommes secoue ses humiliations la ou, trou- 
vant plus faible que lui, ii peut exercer sa volonte de 
puissance, d'autant plus excilee qu'elle a ete plus 
reloulee ; il se redresse en rentrant chez soi. 

Ainsi Orgon : sa complexity est tout a fait dans le 
train ordinaire de la vie, et est, je crois, immediate- 
ment comprise par le spectateur qui Fa observee chez 
beaucoup d'aatres et qui a le sentiment confus qu'il 
pourrait Favoir observee sur lui-meme. 

Harpagon encore est complexe quoiqu'il soit le per- 
son nage de Moliere qui ressemble le plus a une abstrac- 
tion. Moliere Fa fait avare dans tout le detail de Fava- 
rice; mais il Fa fait amoureux. Cela ne laisse pas d'etre 
un peu etrange. Aucun vice plus que Favarice, autant 
que Favarice n'est exclusif de tout autre. 1/ avarice est 
une crainte continuelle de manquer des choses n£ces~ 
saires a la vie, Favarice est' une crainte continuelle de 
mourir de faim. 

Je crois bien qu'elle est quelquefois autre chose, 
qu'elle est, chez un homme qui ne peut pas gagnerde 
Fargent ou obtenir des places et emplois, une volonte 

17 



EN LISANT MOLIEItE 

de puissance, une ambition : si je ne puis pas gagner 
par acquerir, gagnons par conserve^ par menager,par 
6pargner et par usure ; et cela est une forme de Fam- 
bition. 

Mais en general Favarice est une peur continuelle 
de mourrr de faim et Ton va voir que, meme quand elle 
est une forme de Fambition, les observations qui vont 
suivre s'y appliquent. Or il n'y a rien qui £carte de 
Famour comme d'etre sur le radeau de la MSduse ou 
de croire y &tre, et il n'y a rien qui 6carte de Famour 
comme Fambition, particulifcrement comme cette ambi- 
tion &pre, continue et opini&tre qui corisiste a consa- 
crer chaque minute de s6n existence k gagner quelque 
chose en epargnant quelque chose. L'avare n'est jamais 
amoureux. 

Voit-on que Plaute ait fait amoureux son Euclion 
ou Balzac amoureux son Grandet ? Cela paraitrait bouf- 
fon. * 

Cependant Moliere nous a donn^ son Harpagon 
comme amoureux et, bien plus, comme amoureux 
d'une fille sans aucun bien. Celui qui, vraisemblable- 
ment, ne voudrait pas epouser une fille riche par con- 
sideration des habitudes de luxe et de depense qu'elle 
introduirait dans sa maison, celui-la m£me est amou- 
reux d'une fille pauvre et, sans doute, n'est pas tres 
content quand on lui annonce qu'elle -n'a absolument 
rien, mais encore ne paralt pas un instant £branle dans 
son dessein de F epouser, ce qui prouve qu'il est amou- 
reux, bel et bien amoureux. C'est assez dexbncertant. 

Comme toujours, ou du moins comme souvent, 
Moliere a sans doute pens6 que l'homme n'est pas un 
th6oreme qui marche, qu'il n'est pas rigide et que si 
poss6d6 qu'il soit d'une passion il en adniet d'autres et 
d'autres qui sont presque incompatibl&s avec celle-la. 

II dirait peut-&tre : « Comptez-vous pour rien le 

258 



LES TYPES 

moment ? Harpagon est empech£ d'etre amoureux,*par 
son avarice, pendant trente ans de sa vie. Son avarice 
fait inhibition, comme vous dites, pendant trente ans. 
Un jour il tombe amourenx et Y amour a raison, 
partiellement, de Finhibition. Vous n'avez jamais vu 
cela ? 

— Si ! mais pourquoi le prenez-vous juste k ce 
moment-lik, qui est exceptionnel? 

— Mais parce que jamais une passioii ne se marque 
mieuXj ne se marque en traits plus vifs que quand elle 
est combattue par une autre contre laquelle elie se 
rebiffe, et les scenes les meilleures de mon ouvrage^ 
m&me comme peintures de Favarice elle-m&me, sont 
peut-etre celles ou je montre Harpagon force par son 
fils et par le respect humain et par Famour k donner 
a Mariane un diamant qu'arracher de son doigt lui 
arrache le coeur; comme de bonnes scenes encore, 
rneme en tant que peintures de Favarice ellerm£ixie, 
sont celles ou Harpagon liarde avec son cuisinier, Ton- 
lant, pour soutenir son rang, donner un repas, voiilant 
par avarice qn'il ne lui en coute rien ; et c'est de : ma 
part le meme procedd. J'avais done le droit de prendre 
dans la vie d'Harpagon un .moment et un moment 
exceptionnel. II suffisait que, encore qu'exceptionnel, 
il ne fit pas hors du vrai. Or vous savez tons qu ? il n'y 
est pas. » 

II y a la des apparences de raison. 

J'ai a peine besoin de dire — cependant e'est une 
chose k noter rapidement — - que jamais les petitsper- 
sonnages de Moliere ou les personnages de ses petites 
pieces ne sont complexes. Gela est juste. Pour qu'un 
personnage soit complexe, par definition il faut qu'ii 
soit grand, il faut qu'il soit considerable. Au plus bas 
degr6 il y a les hommes qui n'otit pas de c&ract&re 
du tout, qui n'ont pas de personne et qui sont ce que 

269 



EN LISANT MOLIERE 

les circonstances les font A nti degr6 un peu plus eleve* 
il y a les hommes qui oxit une passion et qui n'en out 
qu'une ; ce soiit des maniaques ; le monde en est peu- 
ple ; Moliere en a fait ses petits personnages et les per- 
sonnages de ses petites comedies : les Sganarelle, les 
Arnolphe (a tres peu pres), les Oronte, les Acaste, les 
Pourceaugnac, les Escarbagnas, les Facheux, etc. A un 
degr6 plus elev6 il y a les ftmesjun peu vastes qui sont sus- 
ceptibles de plusieurs passions, dont il y a toujours one 
qui est centrale et dominante et ceci est a ne jamais 
oublier, mais qui encore sont susceptibles de plusieurs 
passions et peuvent etre le champ de bataille de pas"- 
sions en lutte. Au degre le plus eleve* il y a les hommes 
qui ont les passions les plus contraires et qui remplis- 
sent tout Pentre deux, comme dit Pascal ; mais ceux-ci 
sont plutot du domaine de la trag^die, et puis il est 
possible aussi qu'iis n'exislent pas. 

Moliere a done raison de iie faire personnages com- 
plexes que ses personnages considerables et de pre- 
mier plan. 

- Pour les personnages complexes du theatre de 
Moliere on peat et on doit se demander si Ton ne se 
trompe pas en les considerant comrae tels et si la pas- 
sion laterale que nous voyons en eux ne serait pas 
uhe resultante, un effet de leur passion maitresse elle- 
meme, et par consequent ne rentrerait pas dans cette 
passion. (Test ce que j'appelle reintegrer Fhomme dans 
sa passion maitresse. Ce n'est pas raffiner 5 e'est etudier. 
iEtudions un peu ce point. 

II me parait impossible de faire rentrerles queiques 
gestes de generosite de Don Juan dans sa passion mai- 
tresse qui est la mechancete. II me parait impossible 
de faire rentrer ces memes gestes dans sa passion de 
second plan, pour ainsi parler, qui est le libertinage ; 
le libertinage rend Fame dure ? surtout de celui qui Fa 

260 



LES TYPES 

dure naturellement etc'est idle cas. Tout sim piemen t, 
Don Juan est un pen complexe pour les raisons que 
j'ai donnees. 

Alceste, a mon avis, n'est pas complex^ du tout. 

Peut-on faire rentrer les vices iatexaux de Tartuffe 
dans sa passion maitresse qui est Fambifcioii, le besoin 
et llnipatience d'arriver? De quelque fa<jon que Fon 
s'y prenne ? je ne crois pas. Gourmandise et sensuality 
ne peuveht deriver de l'ambition et lui sont trop con- 
traires, sont trop pour elle des dangers et des ecueils 
pour que la passion maitresse ne les supprim&f point 
si elle pouvait, loin qu'elle les fasse naitre. Si Tartuffe 
etait tres intelligent il sentirait l'immense peril ou ses 
passions basses le mettent et s'il 6tait tres fort il les 
briderait energiquement. II est intelligent, mais peut- 
etre pas assez, et surtout il n'est pas tres fort et il ne 
sait pas dompter ses faiblesses. II est personnage com- 
plexe essentiellement. 

Peut-on faire rentrer les passions laterales d'Orgon 
dans sa passion principale? Oui, ou a pen pres. « Que 
nous parlez-vous, pourrait on me dire, de cet Orgon 
mi- parti, autoritaire du cote de sa famille et soumis 
jusqu'a Taneantissement du cote de Tartuffe. II est 
autoritaire du cote de sa famille, mais parce qu'il est 
soumis du cote de Tartuffe, et tout en lui derive de sa 
passion religieuse attis6e et exasperee par Tartuffe. 
Tartuffe a pris en main un bourgeois normal, bon fils, 
bon pere, bon epoux, pOUr la seconde fois meme, 
homme qui a eU « sage » et « courageux » pendant 
les troubles, mais qui etait religieux d'une facon un 
peu exager^e, un pen maladive. II a saisi cette anse. 
II lui a fait peur de Tenfer ; il lui a persuade que la 
religion est exclusive et que Dieu est jaloux ; il lui a 
persuade de n'avoir aucune affection terrestre et de se 
soucier comme de cela de la mort de tons les siens. Voila 

261 



EN LISANT MOLIERE 

Orgon de'tache' de sa famille. Pourquoi, de plus, est~ii 
irriU centre eile ? G'est qu'il a senti l'animosit£ de sa 
famille contre la devot personnage. C'est qu'il s'est 
bien apergu que tout le monde sauf sa mere pease de 
lui ce que disent Cleante et Dorine. II le dit ; il le dit 
k sou fils : 

Je sais bien quel motif a l'attaquer t'oblige : 
Vous le ha'issez tous ; et je vois aujourd'hui 
Femme, enfants et valets dechahies contre lui ; 
On met impudemment toute chose en usage, 
Pour 6ter de chez moi ce devot personnage ; 
Mais plus on fait d 'effort afm de Fen bannir 
Plus j'en veux employer k ly mieux retenir ; 
Et je vais me h&ter de lui donner ma fille 
Pour aonfondre I'orgaeil de toute ma famille. 

Voila precis^ment la generation des sentiments mar- 
ques en traits a n'en pas souhaiter de plus nets. Coiffe 
de son Tartuffe on sait assez pourquoi, il s'est avise 
que sa famille l'avait en horreur et il a ete indispose 
contre sa famille ; il s'est avise" qu'on voulait le chasser 
et, tremblant de le perdre puisqu'il est son guide vers 
le ciel et le garant de son salut, il s'est mis en attitude 
offensive et defensive k i'egard de sa famille; il s'est 
apercu enfin qu'on se moquait de lui, Orgon, qu'on 
le meprisait, qu'on le traitait de petit esprit, qu'on lui 
disait qu'il etait « fou » (Cleante), iqu'on lui disait 
qu'il etait « fou » (Dorine) et qu'on « se riait de lui a 
son nez », et alors, comme personne n'aime k etre 
m&prise, il s'est mis tout a fait en colere. 

Et le voila. II n'est pas plus autoritaire qu'un autre, 
il est devenu autoritaire ; il n'etait pas despote, il est 
devenu despote ; il n'est pas colerique, il est devenu 
cole>ique. Et tout cela parce qu'il a peur de l'enfer et 
qu'il a rencontre* « Tartuffe qui a savamment exploite 

262 



LES TYPES 

cette peur. Ses passions laterales sont des derives et des 
d&rivls circonstanciels et accidentels de sa passion mai- 
tresse. II est tres un. » 

C'est bien raisonne et j'h^site. Cependant comme il 
est toujours irritable, comme il Test, mSme apres s'&tre 
derob6 a 1'influence de Tartuffe, contre Tartuffe, ce 
qui, a la ve>ite\ va de soi, mais contre sa mere et contre 
Monsieur Loyal et contre Dorine, je suis bien un peu 
force* de ctoire qu'il est irritable de son naturel et que, 
de par son irritabilite innee, il a" toujours 6t6 un peu un 
tyran domestique, et F attitude de chien battu qu'a sa 
sa fille devant lui, encore qu'elle vienne de sa timidite 
naturelle, ne laisse pas de m'etre un signe qu'Orgon 
a toujours et6 autoritaire et un chef de famille peu 
maniable. Je vous laisse a juger. II n'est pas prouv6 
qu'Orgon soit un person nage complexe ; il n'est pas 
prouve qu'il soit an. ? 

II en va a peu pres de mSme pour Harpagon. On 
pourrait tres bien Fintegrer dans sa passion maitresse 
et prouver que ses defauts lateraux derivent de son 
vice essentiel. II est amoureux : peut-£tre Fest-il par 
avarice. Peut-etre voit-il que sa maison va tout de tra- 
vers, qu'il y a des economies m&hodiques a realiser et 
qu'il faudrait une maitresse de maisdn dans le logis, et 
encore qu'il y faudrait, comme maitresse de maison et 
directrice du train , non une jeune fille riche qui pour- 
rait &tre depensiere mais une jeune fille habitude a la 
pauvrete. Apres tout c'est le raisonnement de Megadore, 
et Moliere vient de lire la Marmite de Plaute. 

Vous n'etes pas sans avoir remarqu6 qu'il y a deux 
avares dans la Marmite de Plaute comme il y a deux 
misanthropes dans le Misanthrope. II y a l'avare fou et 
il y a l'avare raisonnable. II le fallait du reste ; car 
devant ces Romains qui sont tous avares il ne se pouvait 
pas que Foil fit une satire del'avarice sans temperament 

263 



EN LISANT MOLIERE 

et sans correctif. II y a done deux avares dans la Mar- 
mite, un avare fou et un avare sense, raisonnable et 
sage. 

L'avare fou e'est Euclio, Favare raisonnable e'est 
Megadorus. Megadorus raisonne ainsi : « Si tous les 
rubes prenaient sans dot les filles des citoyens pauvres, 
il y aurait dans FEtat plus d'accord, nous exciterions 
moins de haine et les females seralent plus contenues 
par la crainte du chdtiment et nous meitraient moins en 
depense... line femme ne yiendrait pas vous dire: 
« Ma dot a phis que double vos biens ; il faut que vous 
me donniez de la pourpre, des bijoux, des servantes, 
des muiets, des cochers, des valets pour me suivre, 
d'autres pour faire mes commissions, des chars pour 
aller faire mes courses... » Et vous avez le foulon, le 
brodeur, le bijoutier, le lainier, des marchands de 
toute sorte, le fabricant de bordures paiiletees, le che- 
misier, le teinturier en couleur de feu, en violet, en 
jaune de cire, les tailleurs de robes a manche, les par- 
fumeurs de chaussures, les revendeurs, les lingers, les 
cordonniers pour les souliers de ville, les cordonniers 
pour les souliers de table, les cordonniers pour les sou- 
liers fleur de mauve. II faut donner aux degraisseurs ; 
il faut donner aux raccommodeurs ; ii faut donner aux 
faiseurs de gorgerettes ; il fauLdonner aux couturiers. 
Vous croyez en elre sorti, d'autres leur succedent. 
Nouvelle armee de demand eurs assiege votre porte : 
ce sont des tisserands, des bordeurs de robes, $es 
tabletiers. Vous les payez. Pour le coup vous en etes 
hors, viennent les teinturiers en safran ou quelque 
autre croix qui fcoujours demande... Et je ne dis pas 
encore tous les ennuis, toutes les folles depenses qui 
accompagnent les grandes dots. Une femme qui n'ap- 
pojrte rien est soumise a son mari ; mais une epouse 
richement do tee, elle egorge et elle ecartele le mari. » 

264 



LES TYPES 

Ainsi raisonne Megadore. Pourquoi Harpagon ne 
raisonnerait-ii pas ainsi? Pourquoi n'y aurait il pas en 
lui un avare lou et un avare raisonnable, ce qui ne le 
ierait pas complexe, mais constituent sa plenitude, ce 
qui ne le ferait pas contradictoire, mais le ferait com- 
plete Pourquoi son desinteressement apparent ne se- 
rait il pas un effefc et du reste une forme de son ava- 
rice ? 

— Mais ce que dit Megadore il ne le dit point ! 

— II ne le dit pas ; mais Frosine le dit et il ne con- 
tredit pas Frosine tres dprement. Molierc, qui ne perd 
jamais rien, a transports dans le role de Frosine la 
theorie de Megadore, et cette theorie Harpagon Fecoute 
avec interet et un demi- acquiescement et ne voit point 
qu'on se moque de lui en la lui exposant et done, s'il 
ne la prend pas a son compte, la trouve raisonnable : 

Harpagon : a ...Car encore n'epouse-t-on point une 
fiile, sans qu'elle apporte quelque chose. 

Frosine : « Comment 1 C'est une fille qui vous 
apportera dotsze mille livres de rente ! 

« — - Douze mille livres de rente ! 

«• — Oui. Premierenient, elle est nourrie et elevee dans 
une grande epargne de bouche ; e'est une fille accou- 
tumee a vivre de salade, de lait, de fromage et de 
pommes, et a laquelle par consequent il ne faudra ni 
table bien servie, ni consommes exquis, ni orges 
mondes perpetuels, ni les autres delicatesses qu'ii fau- 
drait pour une autre femme ; et cela ne va pas a si peu 
de chose qu'il ne monte bien, tous les ans, k trois mille 
francs pour le moins. Outre cela, elle n'est curieuse 
que d'une proprete fort simple et n'aime point les 
superbes habits, ni les riches bijoux, ni les meubles 
somptueux ou donnent ses pareilles avec tant de cha- 
leur; et cet article-la vaut plus de quatre mille livres 
par an. De plus elle a une aversion horrible pour le 

265 



EN LISANT MOLIERE 

jeu, cequi n'est pas commun aux femmesd'aujourd'hui; 
et j'en sais une de nos quar tiers qui a perdu, a trente et 
quarante, vingt mille francs cette annee. Mais n'en pre- 
nons rien que le quart. Cinq mille francs au jeu par an 
et quatre mille francs en habits et bijoux, cela fait neuf 
mille livres ; et mille ecus que nous mettons pour la 
nourriture, ne voila-t-il pas par annee vos douze mille 
francs bien comptes ? » 

Harpagon proteste, mais ne s'emporte pas et passe 
tres vite a un autre sujet. Ne peut-on pas croire que 
les raisonnements de Frosine, sans le convaincre, sans 
doute, repondent en lui a une idee de meme ordre et 
qu'il y a en lui un Megadore qui voisine avec Harpa- 
gon ? Or Megadore lui-meme est avare ; on peut done 
ramener a l'avarice tous les actes et tous les gestes 
d'Harpagon. 

Ces considerations ne manquent pas absoluttient de 
justesse. II n'est pas absolument impossible qu'Harpa- 
gon se ramene a 1'unite ; il est plus probable quHl est 
complexe, puisqu'il faut se donner un peu de mal pour 
prouver qu'il ne Test pas. 

Mon opinion derniere est qu'il y a quelques person- 
nages de Moliere auxquels il n'a pas craint de donner ou 
de laisser de la complexity soit pour leur donner plus 
de vie, soit parce que, les prenant dans la vie m£me, 
il ne pouvait pas les simplifier jusqu'a les enfermer 
dans un seul vice ou un seul defaut. A cet 6gard Bal- 
zac est beaucoup plus classique que lui. Procedant 
comme lui, par la peinture d'une passion tres puis- 
sante qu'il pousse, degre par degre, jusqu'a son pa- 
roxysme, il va, de plus, jusque-la qu'il ne donne 
jamais a un de ses personnages qu'une seule passion 
qui Fenvahit etqui 1'absorbe absolument tout en tier. 
L'effet, comme 1'on sait, est tres grand et je n'ai pas 
besoin d'insister pour convaincre de cela. 

266 



LES TYPES 

Je suis assez porte a croire qu'au point de vue de 
Fart c'est le personnage un qui est le vrai, encore que 
par definition il soit faux. C'est que Fart est faux lui- 
m&me et qu'4 vouloir rivaliser de comprehension avec 
la vie il sort de sa definition et renonce a son essence 
m6me et par consequent court grand hasard. L'art est 
choix, done simplification, done elimination de ce qui 
empeche la simplification, done abstraction, bon gre 
mal gre" qu'il en ait. Retenir dans Fabstraction tout ce 
qu'on peut de la vie, c'est ce qu'il doit faire, c'est son 
m&rite, c'est son ingeniosite, c'est Fart del'art, et c'est 
ou Balzac excelle; mais c'est tout ce que Fart peut 
faire ; il restera toujours abstrait. 

Mais du reste il est tres beau, a risques et perils, de 
vouloir maintenir seulement 1'idee abstraite a la place 
centrale et Fentourer sansFeffacer, sans Fomisquer, de 
tout ce qui, dans la vie reelle, Fentourerait en effet et 
la completerait et ferait qu'on aurait affaire a un etre 
vraiment vivant. Groyez-vous que je ne serais pasheu- 
reux de voir a certains moments le baron Hulot se 
sentir idealiste, s'eprendre pour une femrne d'un amour 
chaste, d'urie passion ou il y aurait de la pitie? 
L'image en serait brouillee, me direz-vous. Si je le 
sais ! Mais j'aurais la sensation de coudoyer un homme 
vivant, un homme voisin, un homme comme celui que 
je rencontre en montant ou en descendant mon escalier, 
et ce serait Faffaire de Fauteur, ce serait Fart de Fart, de 
maintenir cependant Funit6 d'impression, que je sais 
qui est necessaire, par la fermete des lignes gen&rales. 

Chose a remarquer que c'est au theatre, ou Fon n'a 
pas le temps de refleehir, que Funite stricte du person- 
nage est a peu pres indispensable, et que c'est dans le 
roman*qu'on peut assez aisement s'en departir et que 
c'est Moliere qui s'en depart et que c'est Balzac qui ne 
s'en relache jamais. 



EN LISANT MOLI&RE 

En tout cas on doit savoir gre a Moliere de ce qu'il 
aeu Faudace ou de ce qu'il a fait la faute, mais alors 
ceserait une faute geniaie, de nous presenter quelque- 
fois des person nages complexes, par un d&>ir de com- 
plexity avec la vie pu et plulidl parce que, tout an 
milieu de son travail d'artiste, la vie s'imposait a lui. 

Et c'est assurement le moment de s'occuper de sa 
maniere de travailler. 




SA MANIERE DE TRAVAILLER 



vant tout, ce 'me semble, Moliere se place devant 
la realite et veut que son theatre donne a son spec- 
tateur la sensation de la chose vue et de la chose vue 
par le spectateur. I i veut qu'on dise de lui-m£me : 
« O nature et toi Moliere, lequel de vous a imiie Fau- 
tre? » II est.realiste. 

C'etait chose nouvelle. Depuis le commencement du 
xvn e siecle Fimaginatioh regnait dans le theatre comi- 
que tout comme ailleurs. AilSeurs c'etait Fimagination 
lyrique, dans le theatre comique c'etait Fimagination 
bouffe. Le reatisme dans le sens restreinl du mot, 
c'est-a-dire V observation attentive des menus faits, ne se 
montrait pas plus dans le theatre comique que dans 
tout le reste de la literature, c'est-a dire non point 
pas du tout mais fort pen. 11 etait reiegue dans le 
genre burlesque. Et encore, gardons-nous de nous y 
tromper, le burlesque n'est realiste qu'en partie, en 
petite partie. Le plus souvent le burlesque n'est qu'un 
jeu brillant de Fimagination bouffe. II n^est souvent 
que cela dans Voiture, dans Scarron, dans Assoucy, et 
c'est precisement contre ce burlesque-la que Moliere, 
comme tons ceux de Fecole de 1660, reagit de tout 
son courage. Mais par un de ses cotes, par Ja peinlure 

269 



EN USANT MOLIERE 

des choses vulgaires, le burlesque touche au realisme, 
et ce burlesque-ci par souci de l'observation du reel les 
classiquesdei66o l'ontadmis. Boileau (Satire $ur les 
Jemmes) y La Fontaine (quelques fables, beaucoup 
de contes), Racine lui-meme (les Plaideurs) Font 
accueilli avec complaisance 1 . Moliere iui fait une tres 
large place : memoire de mattre Simon dans I'Avare ; 
menu du repas que veut donner Uarpagon ; peinture 
des mceurs et us d'une petite ville (Tartu ffe) : 

Vousirez par le coche en sa petite ville, 
Qu'en oncles et cousins vous trouverez fertile, 
Et vous vous plairez fort a les entretenir. 
D'abord chez le beau monde on vous fera venir ; 
Vous irez visiter, pour votre bienvenue, 
Madame la baillive et Madame 1'elue, 
Qui d'uii siege pliant vous feront honorer. 
La, dans le carnaval, vous pourrez esperer 
Le bal et la grand' bande, a savoir deux musettes 
Et parfois Fagotin et les marionnettes... 

Mais ceci n'est qu'un petit cdt6, important dureste, 
du realisme. Le realisme etant la ressemblance la plus 
grande possible avec la vie entraineun certain melange 
du tragique et du comique puisque ce melange existe 
dans la vie reelle. Le interdum vocem comcedia tollit 
d'Horace n'est pas, comme il semble le croire, un simple 
moyen de variety ; c'est une n6cessit6 de la grande 
comedie qui ne vise a rien de moins qu'a peindre 
l'humanite. La grande comedie ne pent pas se borner 
a faire rire; elle ne peut pas n'etre qu'un divertisse- 
ment; elle est obligee d'etre comique et tragique si 



i . Remarques:, preface des Plaideurs : « On n'osait lire de 
choses aussi basses que les mesaventures d'un juge.„ » 

270 



SA MANlkltE DE TRAVAILLEB. 

elle est sincere ; si elle jette le masque, il faut qu'eiie 
preime les deux. 

Moliere, avec une sorte de tranquillity souveraine, 
a parfaitement accepte cette consequence de son prin- 
cipe. II peint un Don Juan bas et vulgaire quand il 
fait la cour k des paysannea ou quand il heme Mon- 
sieur Dimanche, et sinistre quand il raille Done Elvire 
et son pere, et non sans grandeur quand il met sa 
main sans trembler dans la main du commandeur, d'ou 
vient que selon Faspect sous lequel on le considere, 
on le trouve tout petit (Musset) ou d'une grandeur 
epique; et c'est qu'il va de Tun k Fautre. Alceste dira 
des choses tres comiques et qui feront rire de lui et il 
est tres capable en meme temps de tirades qui sont 
celles-la meme que d^bitart cinq ans auparavant Don 
Garcie de Navarre. Tartuffe, selon le moment, mettra 
son mouchoir sur le sein de Dorine, dira k Elmire ces 
tres beaux vers d'elegie : 

Et je vais etre enfin, par votre seul arr£t, 
Heureux, si vous voulez, malheureux, s'il vous plait. 

ou sortira de la maison d'Orgon avec ces vers tra- 
giques : 

C'est a vous d'en sortir, vous qui parlez en mattre... 

Ge melange du comique et du tragique qui faisait 
de la comedie une chose absolument nouvelle a 
6tonne et deroute des le premier moment les contem- 
porains, les uns prenant les passages tragiques comme 
des outrances du comique et comme ce qui devait faire 
le plus rire, les autres les prenant au s6rieux et disant 
tout de suite que pour cela meme ils etaient mauvais, 
n^tant pas du domaine de la comedie. Si Lysidas, de 

271 



EN LISANT MOLIERE 

la Critique de VEcole des femmes, echo evident de cer- 
tains delracteurs de Moliere, dit des iureurs d'Arnol- 
phe : « Ne descend-il pas dans quelque chose de trop 
comique et de trop outre lorsqu'il explique a Agnes la 
violence de son amour avec ces roulements d'yeux 
extravagants, ces squpirs ridicules et ces larmes niaises 
qui font rire tout le monde » ; Fauteur inconnu du 
Pane'gyrique de U&cole des femmes dit : « La piece 
tient au tragique le heros y montrant presque toujours 
un amour qui passe jusqu'a la fureur et le porte a 
demander a Agnes si elle veut qu'il se tue, ce qui n'est 
propre que dans la tragedie a laquelle on reserve les 
plaintes, les pleurs et les gemissements. Ainsi au lieu 
que la comedie doit finir par quelque chose de gai, 
ce!le-ci finit par le desespoir d'un amant qui se retire 
avec un oaf par lequel il tache d'exhaler la douleurqui 
Fetouffe, de maniere que Von ne sail pas si Con doit rire 
ou pleurer dans une piece ou il semble que I' on veuille 
aussitot exciter la pitii que le plaisir. » 

Au fond, Moliere ne songeait, du moins tres fort, 
ni a Fun ni a Fautre; il songeait a faire ressembiant ; 
c'est le gout essentiel du realiste. 

A ce goutde la realite serattache le gout des ensem- 
bles. L'homme reel et non abstrait, Fhomme dans la 
vie tient a une foule de choses qui sont ses causes, ses 
appuis, ses soutiens, ses limites, ses entraves, etc. II 
est dans une famille, dans un quartier, dans une 
societe, dans nn petit monde qui Fentoure et qui Fen- 
cadre. II est Fhomme d'un foyer, d'un salon, d'une 
coterie, d'un parti. On n'a point peint Fhomme, si ce 
n'est a peine de profil, quand on Fa peint isole. 
L'esprit revolutionnaire, a-t-on dit, considere toujours 
Fhomme comme ne a trente ans et mourant celiba- 
taire. L'ecole classique, trop sou vent, le considere un 
peu de meme, ce qui donnerait raison a Taine faisant 

272. 



SA MANIERE DE TRAVA1LLER 

deliver Pesptit reVoiutionnaire de Pesprit classique, 
theorie, du reste, queje crois fausse. Encore est-ilque 
Pesprit classique a des tendances k considerer Phomme 
ainsi. On pent dire (mais il y faudraii mettre beau- 
coup de reserves) que La Bruyere procede ainsi. C'est 
ainsi que Moliere ne procede quasi jamais. 

Ob dirait qu'il ne pent pas voir un homme tout 
seul. li ne le separepas de ses en tours, du petit monde 
oil il vit. Toutes les grandes pieces de Moliere soul la 
peialiire de touie line maison, de to ate une famille. 
Dans le Malade imaginaire, un pere^ une femme, une 
graode fille, une petite fille; dans YAvare, nn pere^ 
un fils, une fille ; dans les Femmes savantes, un p&re, 
son frere, sa soeur 9 §a femme ? ses deux filles ; dans le 
Misanthrope, point de famille, mais un salon ,. une 
maison ou Pon vient tons ies jours et ou il y a trois 
jeuiies femmes et cinq jeunes gens qui vivent en com- 
merce continu; dans Tartuffe, trois generations, la 
grand'mere, le pere* sa secoside ferame ? son beau-frftre, 
son fils, sa fille, Don Juan est .moins apparent^ ; son 
pare parait cependant et sa femme delaissee et les freres 
de la femme qu'il a trahie. 

Ajoutezles servantesqui ne font pas toujours, comme 
on Pa dit, parlie integranle de la famille, et la Marline 
des Femmes savantes me sensible etre depuis pen dans la 
inaison, mais dont la plupart, comnie la Nicole du 
Bourgeois gentilhomme et.-la Toinette du Malade Ima- 
ginaire, sontevidepunent depuis tres longtemps dans 
la maison* Le type en est Dorine, du Tartuffe, qui 
sans aucun doute est dans Sa maison d'Orgon depuis 
la Fronde, puisque ce ne doit pas etre par oui-dire 
qu'elle dit : 

Nos troubles Pavaient mis sur le pied d'homme sage, 
Et pour servir son prince il centra du courage. 

i8 



EN LISANT MOLIERB 

Toujours, done. 1'homme eiiloure* d'une fraction' 

d'hunianite, de la fraction d'humanite avec iaquelle ii 
a des liens aaturels, neeessaires el habituels. Moliere 
ne voit pas Fhomme autrement. Ge lui est, an point 
de vue de sa manure de travailier 5 a la fois une com- 
modity et une excuse. Una commodity ; car, lorsqu'on 
prend un caractere am point de vue abstrait, le carac- 
tere est trace 5 defmi, delimits par le r61e ; il ne doil 
pas ie depasser ; il ne feut mettre dans « le giorieux » 
que ce qu'il faudra de son d&Catit pour le faire tomi&er 
dans la mesaventure qu'on lui prepare : le caractere ei 
le role se confondent et Fun doit couvrir Faiitre exac- 
tement et strictemegt. Mais quand on prend un carac- 
tere de cette fegon large qui est celle de Moliere avec 
des complexites, des extensions j des depassements, ou 
sera la lixnite et ii en faut une dans touie ceuvre d'art, 
La limite ce sera celle que trace autour du caractere 
du principal personnage le monde ou il est situ£. Le 
misanthrope ne pourra etre misanthrope que de la 
facon dont ii pent F&tre'dans un salon de' Paris en 
i866» Ge salon le sitae et en xn&ne temps le borne. 
Voiia ? trouvees, les limites necessaires. 

D'autre part ce procetM (si c'6tait un procM6) est 
une excuse pour Fauteur. Ge qu'il y a de tres large 
encore dans la facon dont ii pr^sente son personnage 
et dont il le ii peint et qui peut n'&ire $>as tout a fait 
dans le go&i du temps est excuse" par .ceci meme que 
Fauteur ne peint pas pricisement un personnage mais 
une -fraction de Fhumanite. Alceste, Philinte, Orgon, 
Tartuffe montrent different® cdtes de leur caractere. 
« G'est, repond Fauteur et Fon sent qu'il le repond, 
c?est que je ne peins pas precisement Tartuffe ? mais la 
maison d'Orgon ; e'est que je ne peins pas preqisement 
Alceste, je peins une ruelle. »-Ce" quile limitait tout 
a Fheure et Ires heureusament, maintenant le met a 

274 



$A MANIERE DE TUAVAILLER 

1'aise, et ce qui lui est une excuse lui est- en mdme 
temps une comraodite. 

Mais c'est surtout la verity, la verity en soi ? la v6rit£ 
artistique et la verity morale. 

La verite en soi, car ce qui est vrai dans le fond 
meme des choses, c'est que l'homme n'^tant jamais 
isole, ne peut pas &tre vu isole ; c'est qii'il est mi com- 
pose d'inneite et d'infiuences venues de tons ses en- 
tours, c'est que je suis moi d'abord, puis moi modifi£ 4 
droit sens ou a contresens par tout ce qui m'entoure 
et me touche, tout ce qui m'entoure et me touche me 
modifiant soit en me faisant semblable a lui, soit, par 
heurt et reaction, en me faisant contraire a lui beau- 
coup plus que je ne le serais sans lui, liors de lui et loin 
de lui. Mettez le misanthrope dans un milieu peuple 
au lieu de le mettre dans un salon de haute elegance, 
il serait beaacoup.moins misanthrope qu'ii ne Test et 
tres probablement il ne le serait pas du tout. 

La v6rit6 artistique : peindre un homme en sov 
c'est faire un portrait et non un tableau, et sans doute 
le portrait est chose artistique, mais le tableau Test 
bien da vantage. Cela est si vrai que pour donner de la 
vie g£n6rale, de la vie ambiante a un portrait, on met 
auprfes de la figure peinte des accessoires significatifs, 
livres pour un savant, plumes et encrier pour un 6cri- 
vain, violon pourun musicien, c'est~a-direquoi? C'est- 
a-dire un minimum de ses entours, une reduction du 
monde ou il vit. Done meme au seul point de vue 
artistique c'est le tableau qui est la vie et le portrait 
qui est la vie beaucoup moins complete. Destouches 
dans le Glorieux fait un portrait, La Bruyere, le plus 
souvent, non pas toujours, fait des portraits ; Molifere, 
dans toutes ses grandes comedies, fait des tableaux. 

La v&it6 morale : car lorsqu'on peint les vices on 
doit les peindre en leurs causes en soi et dans ieurs 

375 



EN LISANT MOLIERE 

effets, sous peinV cFabord d'en donner une image tr&s 
incomplete, ensiiite de ne pas etre instructif et mora- 
lisateur. D'oii viennent les vices ou defauts, ce quHls 
sont, le mal qu'ils font autour d'eux, voila tout le 
programme. Pour le remplir il vous faut peindre le 
vicieux dans le monde qu'il babite et particuiierement 
dans sa famille. G'est ce que fait presque toujours 
Moliere. Montrer une famille desorganisee et disloqu^e 
par le d&aut, par la passion maitresse du personnage 
principal, voila aquoi il s'applique presque toujours et 
montrer ainsi les causes du defaut, le defaut en soi, les 
effets funestes du defaut, . 

J'avpue que les causes et origines du defaut il les 
montre rarement. Je ne sais pas comment a ete elevee 
Celim&ne 9 comment Philaminte, comment Tartuffe, 
comment Argan, et certes il me serait tres agreable et 
trhs pr£cieux de le savoir. Mais je sais les causes, les 
causes secbridfcs au moms, du defaut d'Orgon : il a et6 
flev6 par une mere d'ancien regime; bornee, tetue et 
prdverbiale ; il a 6te maintenu longteiiips par elle dans 
des ^sentiments excellent®, mais qui • etaient presenter 
sous une forme tres defectueuse ; je connais les origines 
d'Orgon et de sa passion maitresse. Pour tous les autres 
je Be puis que supposer ou soupgonner, ce qui n'est 
pas' Iris difficile du reste, mais je soubaiterais 6tre 
plos guid6, leur etiologie. 

Pour ce qui est des effets du vice, Mpliire les a soi- 
gneusement et admirablement montr&s. Une famille 
desorganisee par la passion de ne pas vouloir mourir, 
c'est le Malade imaginaire. Parce qu'Argan est ce qu'il 
est, il est ridicule d'abord, mais parce qu'il est ce qu'il 
est, il a donn£ a ses deux filles pour maratre une fausse 
infirmi&re qui les depouille et qui, ou peu s'en faut, les 
envoie au couvent tout a fait contre leur gr£, et> parce 
qu'il est ce qu'il est, il allait marier sa fiile a un m6de- 

276 



SA MANIERE DE TRAVAILLER 

cin idiot el Dieu sait, mais vous aussi, ce qui s'ea 
sera it suivi tres probablement. 

Une fa mi lie desorgaoisee par le vice de son chef, 
c'est le Bourgeois gentilhomme; car Monsieur Jourdain, 

parce qu'il est cequ'il est, se brouiile avec sa ires bonne 
femjne pour courir apres des marquises et il ya marier 
sa fille avec lefils do Grand Turc, lisez, deduction fake 
de la bouflbnnerie, avec le premier imbecile ou escroc 
qui se dira marquis. 

Une famiiie desorganisee par Favarice, c'est I'Avare. 
Pafce qu'Harpagon est avare son Ills est voleur et sa 
fille est au moins tres mal elevee et quelque peu averi- 
iureuse. 

Une famille desorganisee par la manie religieuse de 
son chef, c'est Tartuffe. Parce qu'Qrgon est aux mains 
des exploiteursde religion, c'est la ruine materielle qui 
est sur le point de fondresur toate la famille d'Orgon, 
et c'est la fille d'Orgon qui n'a que le choix entre un 
couvent et un coquin, sans compter quelle songe asses 
serieusement ail suicide. 

Une famille desorgaoisee par la spiritualise, c'est les 
Femmes savanles, Parce que le chef de la famille, qui ? 
ici, est une femme, est feru de la passion do bel esprit 
et de la science, tout va de travers dans la raaison, on 
y a des serviteurs et Ton n 9 y est pas servi, et Tone des 
jeu.n ( es filles est un peu verte en propos et Fautre est 
une pimb&che assez mechante. 

Moliere est le comique social par excellence ; il est 
Finventeur meme, en France, de la comedie sociale. 

II faut observer ceci qu'il n'est pas venu tout de 
suite a cette maniere d'entendre la comedie. Un per- 
sonnage central aa milieu, d'une famille, ceia n'est 
qu'esquisse tres vaguement en i665 (Don Juan). Un 
personnage central am milieu -non. d'une famille mais 
d'un salon, d'une compagnie, cela apparait en 1668 

277 . 



EN LISANT MOLIERE 

(Misanthrope) , et un personnage central dont le vice 
disorganise toute une famille, cela n'apparait qu'en 
1667 avec Tartuffe; mais a partir de cette 6poque 
toutes les comedies de Moli&re qui ne sont pas de sim- 
iles farces ou divertissements sont construites sur ce 
modMe, toutes jusqu'i la derni&re. 

Tel est, dansses grandeslignesg&a&ales, ler^alisme 
de Moli&re. 

Ce r6alisme sera-t-il Inexactitude photographique? 
Nullement. Le proc6de instructif de tous les grands 
artistes est toujours d'alterer Fexactitude pour entrer 
plus avant dans la verit6. Exag6rer le trait essentiel 
pour faire predominer le caract&re essentiel, .c'est le 
proc£d6 naturel, qu'il s'agisse des statues du tombeau 
de M&licis, des nymphes de Jean Goujon oude la Ker- 
messe de Rubens 1 . Moliere ne procMe pas autrement. 
Quand il fait parler ses personnages il s'arrange de telle 
sorte qu'en toute rencontre le fond de notre coeur dans 
leurs discours se montre. Or c'est faux : les « mots 
de nature », comme disent les dramatistes, ne sont 
presque jamais prononc^s. Ilsrestent au fond du coeur, 
Ce qui s'oppose k ce qu'ils sortent, c'est une reflexion 
rapide du respect humain; c'est, si vous voulez, une 
intervention rapide de l'hypocrisie ; c'est, si vous pr6- 
fi&rez, une intervention rapide de la politesse, de la 
civilisation. L'auteur qui fait prononcer le mot de nature 
supprime le respect humain, supprime l'hypocrisie, 
supprime la politesse et la civilisation. Done il est 
faux. 

II n'est pas tout k fait faux parce que meme dans 
]<\ r£alit£ le mot de nature est quelquefois prononc^, 
jaillit quelquefois. Devant la Jungfrau j'ai 'entendu un 
excellent homme, entre sa femme et sa fille, s'ecrier : 

1. 'Voir Tain©, Philosophic de Vart 9 I re partie, v. 
278 



SA MANURE DE TRAVA1LLER 

cc Oh ! quel feonheur ce serait de voir cela avec he ami ! » 
Voili un mot de nature . On artiste, au.ssi ing&iu da 
reste, aurait dit : cc Oh ! quel bonheur ce serai t de voir 
cela tout seul ! » Le mot de nature echappe qnelquefois ; 
ce qui est faux, c'est^qu'il echappe toujours. C'est ee 
qu'il fait dans Moii&re : a Pour moi, un de mes etonne- 
ments est que vous ayez unefille si spirituelle que moi. » 
—- <c Va, va, Pierrot, quand je serai Madame je te 
feral gagner quelque - chose et tu apporteras du foeurre 
et du fromage dhea nous. » ■ — « Mais cen'estpas pour 
elle, c'est pour moi que je lui donhe ce m&iecin. » — 
cc Laquais ! Hola I mes deux iaqoais ! — Que voulez-vous, 
Monsieur ? — Rien I c'est pour voir si vous m'enten- 
dez Men, » — c< De toutes amities 11 detache mon Sme, 
et je vermis mourir m&re, enfants,. frfee ? femrne ? que 
je m'en soucierais autant que de cela. » — « Laurent, 
serrez ma -haire avec "ma discipline, » — - « Le pauvre 
homme ! » — c< Sans dot f » . Tons ces gens-la exage- 
rent comme k dessein. lis sont plus betes, ou plus 
<%oMes, ou plus vains que nature. lis ne sont pas 
exacts, 

Non, ils ne sont pas exacts, inais ils sont vrais de 
la v6rit6 profonde ; car tous ces mots-Id que peut~6tre 
ils n'auront jamais en la bouche ils les ont tres Hen 
au fond de Fame et ils sont leuir ame m&me ; et ces gens 
sont vrais de la verite artistique, Fart .consistant k Stre 
plus vr&i 'que le reel en cherchant dans le reel m£me 
le caraci£re saiilant que le reel indique fraguientaire- 
ment et ici plus et la moins, et il arrive ainsi k faire 
ce que, selon Plaute, ' fait le po&te. Plaute dit: « Le 
poete prend en mains ses tablettes et il cherche ce qui 
n'existe nulle part dans la nature et il le trouve ». 
L'art cherche ce qui n'existe nulle part dans la native* 
et il le trouve, non point parce qu'il le cr6e, xnaisparce 
que sous l'encombrement des menus details meles aux 

^79 



EN LISANT M0L1ERE 

choses considerables il deniele les choses considera- 
bles et les isole et les met en relief. L'art est elimina- 
tion des particularity insignifiantes du modele et 
exageration des parties signiiicatives. 

Mais quelles sont les parties signiiicatives et quelles 
sont les parties insignifiantes? (Test ia-dessus qu'il . 
s'agit de ne se point troraper. Les parties insignifiantes 
sont ceiies qui sont accidentelles, particulieres a tel 
individu, fortuites et sans lesqueiles il ne cesserait pas 
d'etre lui-meme. JPapplique a on individu ce qu'Aris- 
tote disait d^une ceuvre : « J'appelle partie episodique 
ce qui^ retranche Fceuvre, ne cesserait pas d'etre ». Les 
parties insignifiantes d'un individu, ce sont les parties 
episodiques de cet individu. Un homtne bien fait a eu 
un doigttordu dans un accident, cela est episodique et 
Fartiste n'a pas a en tenir compte. Un bossu a des doigts 
de bossu et ce serait une'\erreox enorme que de ne pas 
tenir comple de ce detail "et au contraire 'il faut plu~ 
tot exagerer un pen l'aspect tourmente de sa main. 

II y a done deux precedes en sens inverse. Fun d'eli- 
mination, Fautre d'exag&ration. On comprend assez que 
le premier est le plus commode et le second le plus 
penlleux, encore que du reste iis soient perilleux tous 
.les deux. Selon qu'onglisse dans Fune*a Fexclusion de 
Fautre on est toujours dans Fidealisation, mais d'une 
fagon bien differente. Si Ton procede par elimination 
seulement, on tombe dans Fart academique. II con- 
sis te a 611 miner presque tout et a n'exag'rer rien ; a 
eliminer non seulement toutce qui est episodique, mais 
tout ce qui iFest pas universe!, et i! reste quelque 
chose qui ressemble en effet a tout (un avare qui resr 
semblera a tous les avares) mais qui ne sera pas vivant, 
la vie etant toujours individuelle. On arrive a cet exces 
soit naturellement si Fon est ne pour y arriver, soit 
par Fhabitude d'imiter limitation. La premiere imita- 

280 



SA MANIERE DE TRAVAILLER 

tion a deja elimlne quelque chose ; rimitation-de limi- 
tation elimine encore. Si vous procedez devant une 
imitation com me cette . imitation a precede devant la 
nature, voos arrives a je jilusdonner que les traits les 
plus generaus. Teis.seront-ceux qui.feront de la pein- 
ture en im'tant les ■ statues otrle's bas-reliefs, etc. ■ 

Mais , d'autre part, si nous glissons do cote de Pexa- 
geration, le peril est d'abord de trop exagerer, et ceci 
est affaire de mesure et de gout et il n'y a meme pas 
d'indication a donner ; le peril est anssi.de se trompeg* 
sur le caractere sailiant, s'ur le caractere important 
Yous voyez un lion et ce qui vous frappe ? comme 
caractere important, c'est la machoire ; voos ne vous 
from pez pas ; nn lion c'est -une machoire , sur quatre 
pattes ; et vous pouvez exagerer la puissance de la 
.machoire ; mai& si, voyant on lion, ce qui vous frappe 
c'est sa criniere, vous ferez un de pes fauves que les 
peintres appellent des descentes-de lit. 

II ne faut done pas se tromper sur le vrai caractere 
important. Mais encore quel est le moyen de ne pas se 
tromper stir le caractere important? C'est sans doute 
d'avoir Foeil bien fait et pour Pavoir lei il n J y a aucune 
discipline ; mais c'est aussi, ayant Foeii bien fait, de 
regarder beaucoup. A regarder beaucoup, a voir beau- 
coup iLs'etahlit one hi tie pour la vie entre les images 
el c'est -la plus repetee qui reste par la force de ses 
accumulations successives, Et si vous exagerez apres 
cette etude, c'est que le caractere saillant s'est impose 
a vous, et si le caractere sailfant s ? est impose a vous, 
c'est que vous avez beaucoup regarde la nature, et done 
Yotreexageraiion n'est pas une idealisation proprement 
dite\ c'est plutjt un nalurel qui est ultra-naturel. 

Une partie de Part de Moliere edt la. II a vu beau- 
coup d'hommes de iettres et il s'est apercu que le 
caractere important de FJxomme de Iettres c'est la 

281 



EN LIS ANT MOU&RB : 

vanite. Detail secondaire l'envie, qui du reste precede 

de la vanite, 'detail secondaire Fambition, Varrivisme, 
le desir de faire tin riche mariage, « Ykme merce- 
Baire » 9 detail secondaire. le peoiantisme; done on fli-. 
miner ou .reduire a une mesure restreinte tons ces 
details* mettre en pleine luiniere la vanite, Fintrepi- 
dite de bonne opinion de soi-meme et i'exagerer et y 
ramener toujours le personnage. - 

II a vii beaucoup de m£decins, il s'est &per§u que le 
caraetere saillant du m^decin, e'est le charlatanisme, 
c'esl-4-dire Fart .instinctif oum6dit6 d'exploiter Padmi- 
ration qu'ont les hommes pour les langages qu'ils ne 
comprennent pas ; de Ik leur latin, leurs termes techni- 
ques, leur phraseologie speciale, leurs longs raisonne« 
ments h6riss6s se recourbant en replis tortueux ; tons 
•les autres details sont secondares ; ramener toujours 
• le caraetere du medecin au parlage scientifique et k la 
vefbosite savanta. 

H s'est apercu que les libertins sans doute sont des 
sensuels, sans doute sont des hommes qui veulent 
mettre dans chacun de leurs jours autant de sensa- 
tions vives qu'il est possible ou presque impossible , 
sans doute sont des vaniteux qui veuient parler de leurs 
bonnes fortunes etil a tresprobablemententendu-ce mot 
que j'ai saisi au vol moi-meme : « A quoi yous sert-il 
d'avoirdes femmes, puisque vousn'enparlez jamais » ; 
sans doute (quelquefois) sont des hommes tr&s bons 
qui ne saventpas dire : non, k une personne qui dit : 
Qui, devanVqu'oii la sollicite ; il s'est aper<?a que ies 
libertins sont; 'tout qela ; mais il s'est dit que ce qui le 
plus frequemment'est le fond, que ce qui le plus fre- 
quemment est le caract&re saillant, e'est le satanisme 
plus ou moins prohonce, e'est le desir du mat pour le 
mat, e'est le gout de feire le mal paree qtxe le mal 'est 
amusant, k preuve que si le libertin n'ay&it pas ce 

282 



SA MANIERE DE TRAVAILLER 

sentiment-lik, il resterait sur sa premi&re conqu^te de 
peur de faire souffrir la femme conquise et ne serait pas 
Don Juan du tout, tandis que c'est parce qu'il jouit 
dumal qu'il a fait et jouit d'avance, en recommengant, 
du mal qu'il va faire qu'il court d'entreprise en entre- 
prise, par ou il est Phomrne aux milk et trois ; et c'est 
sur cette vue profonde, encore que peut-6tre incom- 
plete, qu'il a 6crit son Don Juan. 

II s'est avis6 que le « sauvage » est beaucoup moins 
un timide qu'un orgueilleux. De Ik son Alceste: il a 
fait touraer tout son misanthrope autour du mot :. «. Je 
yeux qu'on me distingue » et g'a &t6 son premier mot 
et c'est toute sa coiiduite quand on le voit ne- se vou- 
loir plier k aucun des usages du monde ce qui serait se 
confondre avec le commun troupeau et c'est son der- 
nier mot, transform^, si vous voulez, en celui-ci : « Je 
veux qu'on me prefere », quand il refuse Celim&ne 
parce qu'elle ne le pr6fere pas au monde entier et 
aussi quand il refuse filiante qui ne le pref&re pas net- 
tement et incomparablement k Philinte. 

11 s'est apergu que le caractere saillant de la classe 
interm6diaire etait de ne vouloir pas etre classe inter- 
m^diaire et de prendre £tre classe sup^rieure s ce qui 
explique par avarice tout le ivm e si&cle . et toute la 
Revolution fran$aise 9 et autour de cette idee et exage- 
rant ~cetie iMe et negligeant tout le reste il a fait le 
Bourgeois gentilhomme . 

II s'est apergu que le fond de la plupart des divots 
est la terreur des peines 6ternelles et il a ramen^ k cela 
tout son devot,.qui, quoique bourgeois, sacrifie non' 
seulement tons ses sentiments de famille, niais tous 
ses biens temporels a Pespoir, a Passurance que son 
salut est a ce prix et que par ce sacrifice il se sauve. 

II s'est apergu que Favare est avant tout 1211 peureux, un 
homme qui a Peffroi de mourir de faim, done une sorte, 

s83 



EN LISANT MOLlkRE 

de malade, et negligeant les autres traits .(volenti de 
puissance aspirant a Femporter sur les autres hommes 
par la force de Foraccumule ; volonl6d'empire sur soi- 
m£me et dans Favarice il y a on sto'icisme denature, 
manie de collection neur qui collectionne les millions 
corame d'autres les coquiilages et qui prend plaisir a 
voirs'allongersagalerie, etc.), negligeant tous ces traits 
il a ramene son avare a n'etre qiFun prodigieux trem- 
bleur qui, a chaque perte on a chaque manque a ga- 
gner, sent fuir.loin de Sui tine partie de sa substance, 
de son cceur, de ses entrailles... 

Et lui qui savait si bien que la vanite, surtout chez 
les Frangais, est le fond de Fhomme et qui a tant 
exploits la vanite comme matiere de ses satires, il a 
montr£ ce magnifique trio d'hommes chez qui la peur 
a tu6 la vanite, Famour-propre, la crainte du ridi- 
cule, ce merveilleux trio de peureux, le peureux en 
face de la mort, Malade imaginaire, le peureux en 
face de Fenfer, Orgon, le peureux en face de Findi- 
gence, Harpagon. 

C'est par amour de ce naturel qu'il a a pen pres 
banni de ses pieces cette galanterie qui depare a nos 
yeux tant de pieces meme tres belles du thedtre ante- 
rieur a lui, cette galanterie, e'est-a-dire ce langage 
convention nel de Famour, cette phraseologie de IV 
mour, cette imagination toute faite et tradiii^nnelle a 
Fusage des amoureox. II en a encore et son D4pit 
amoureux et cet autre depit amoureux qui forme une 
grande partie de Facte II du Tartujjfe sont des restes 
de Fa.icienne maniere et se sentent du theatre comique 
et meme du theatre tragiquede Comeille; mais leplus 
souvent les amoureux de Moliere tiennent un langage 
tres simple, tres naif, tres spontane et qui est tout a 
fait, je suppose, celui que tenaient en ce temps-la les 
amoureux dans la vie reelle, puisqu'il est celui qu'ils 

284 



SA MANIERE DE TBAVAILLBR 

ont de nos jours dans la realit£. Henriette cause du 
mariage avec son amoureux en person ne tranquille, 
sensee, pratique et du reste noble et desinteressee : 

Je sais le peu de bien que vous avez, Clitandre,... 

elle s'en est informed, soyez tranquille. 

Et je veus ai toujours souhait6 poor epoux, 
Lorsqu'en satisfaisant a mes vceux les plus doux, 
J'ai vu que xnon hymen ajostait vos affaires ; 
Mais lorsque nous avons les destins si contraires, 
Je vous cheris assez dans cette extremi&e, 
Pour ne vous charger point de notre adversity. 

Et comme Clitandjg proteste avec ferroete, mais du 
reste sans 1'ombre de declamation; elle le refute en 
femme d'exp6rience : 

L'amour, dans son transport, parte toujours ainsi. 
Des retours importuns evitons le souci : 

Rien n'use tant l'ardeur de ce noeud qui nous lie, 
Que les f&cheux besoins des ehoses de la vie ; 
Etl'on en vient souvent a s'accusef tons deux 
De tons. les noirs chagrins qui suivent de tels feux. 

Arsinoe elle-nieme, en dehors de son role de 
prude et quand elle parle non a Gelimene mais a 
Alceste qu'elle aime, a un langage uni et franc qui ne 
sent aucunement le romanesque. Elle parle a Alceste 
de son merite, qui est reel, d'un emploi a lacour, 
dont il est en passe, des machines que Ton pourrait 
faire jouer pour qu'il l'obtint, des gens d'un grand 
poids chez qui it est en grande estime. C'est une bour- 
geoise de Paris, peut-etre une fille de petite noblesse? 
qui exprime son amour par tout ce qu'il lui inspire 

s85 



EN LISANT MOLI&RE 

de pratique, sans aucune declaration romanesque, ni 
aucune subtilite psychologique a la Marivaux, et qui 
montre simplement a celui qu'elle aime combien elle 
serait devoufe a 1'ambition qu'elle lui suppose et avec 
quels soins et quelles adresses elle prendrait tous ses 
intents. 

La romanesque done Elvire elle-meme est extr^me- 
ment natureiie dans ses propos et la suite de ses dis- 
cours est une simple peinture naive de son ame. Elle 
dit d'abord et tr&s uniment par quels sentiments elle 
a pass6 quand elle a 6t6 abandonnee : « J'admire ma 
simplicity et la faiblesse de mon coeur a douter d'une 
trafaison que tant d'apparences me confirmaient. J'ai 
&t& assez bonne, je le confesse, ou plutot assez sotte 
pour me vouloir tromper moi-meme et travailler k 
d£mentir mes yeux et mon jugement. J'ai cherche 
des raisons pour excuser a ma tendresse le relache- 
ment d'amitie qu'elle voyait en vous, et je me suis forg6 
expr&s cent sujets legitimes d'un depart si precipit6, 
pour vous justifier du crime dont ma raison vous 
accusait. Mes justes soupgons, chaque jour avaient 
beau me parler : j'en rejetais la voix.qui vous ren- 
dait criminel a mes yeux et j'6coutais avec plaisir 
mille cMmhres ridicules qui vous peignaient inno- 
cent a mon coeur; mais enfin eel abord ne me permet 
plus de douter. . . » 

Ensuite, devant les reticences et subterfuges imper- 
tinents de Don Juan, elle lui fait des observations 
am&rement ironiques mais encore qui ne son! presque 
qu'a demi ironiques et ah ne laisse pas de percer le 
desir qu'elle aurait encore, que Don Juan, m6me en 
mentant, lui dit des paroles douces et la leurrat au 
moins en langage d'amoureux. C'est d'une nuance 
tris vraie, tr&s simple et c'est exquis : « Ah ! que vous 
savez mal vous d^fendre pour un homme de cour et" 

&86 



SA MAN1ERE DE TRAVAILLER 

qui doit Sire accoutume' a ces sortes de cboses ! J'ai 
pitie de vous voir, la confusion que vous avez. Que ne 
vous armez-vous le front d'une noble efironterie ? Que 

ne me jurez-vous que yous etes toujours dans les m£mes 
sentiments pour moi ? que yous m'aimez toujours avec 
une ardeur sans egale, et que rien n'est capable de yous 
detacher de moi que la mort? Que ne me dites-vous 
que des affaires de la deraiere .consequence vous ont 
oblige a partir sans m'en donner avis ; qu'il faut que 9 
malgre vous, vous demeuriez ici quelque temp's et que 
je n'ai qu'A m'en reiourner d'ou je viensy assurde que 
vous suivrez mes pas le plus t6t qu'il vous sera pos- 
sible ; qu'il est certain que vous bralez de me rejoindre 
et qu'eloigne de moi yous .souffrez'ce que souffre un 
corps qui est separe de son ftme ? ¥oi!4 comme il 
faut vous de£endre ? et non pas 6tre interdit comme 
- vous etes. » 

Et enfin, devant les scrapules religieux feints par 
Don ' Juan ? A- la fois voyant bafouer des sentiments 
qu'elle respecte et se voyant froidement rnoquee, elle 
eclate en reproches directs et en menaces directes ; 
elle devient peiiple, moms 1'incorrection du iangage ? 
simplement furieuse 5 sans aucune imprecation* de 
theatre^ ce que Moliere a cru devoir laire remarquer 
comme nous 1'allons voir, absolument naturelle : « Ah! 
scildrat! C'est maintenant que je te connais , tout 
entier; et pour mon malheur ? je te connais iorsqu'il 
n'en est plus temps et qu'une telle connaissance ne 
peut plus me servir qu'k m@ ddsespdrer. Mais sache 
que ion crime ne demeurera pas impuni 'et que meme 
le Ciel dont tu le joues me saura venger de ta perfidie. . . 
II suffit. Je n'eij veux pas oui'r davantage etjem'accuse 
meme d'en avoir trop entendu. C'est une lachete que de 
se faire expliquer trop sa hohte ; et, sur de tels sujets, un 
noble coeur, au premier motj doit prendre son parti. 

287 



EN LISANT MOLltRE 

N'attends pas que j'eciaie ici en reproches et en injures 
[le parterre s'y aitendait et Moliere Pavertit qu'ii n'y 
faut pas compter et qu'il rompt avec les habitudes du 
theatre] ; non, non, je n'ai point un courroux a 
exhaler en paroles vaines, et toote sa chaleur * se reserve 
pour sa vengeance. Je te le dis encore, le Giel te 
punira, perfide, de Foutrage que tu me fais ; et si le 
Ciel n'a rien que tu puisses apprehender, apprehende 
aumoins la colere d'une femme offensee. » 

Voila le langage naturel remplaganfc dans la bou- 
che des amoureux le langage de la galanterie ou le lan- 
gage tragique et pompeux. On pourrait appiiquer au 
langage de Famour dans Moliere ce qu'il a dit de cer- 
taines faveurs amoureuses et dire que ses mots d'amour 
ou de colere amooreuse sont 

Semblables a ces eaux si pures et si belles 
Qui coulent sans effort des sources natureiles. 

Une grande difference encore entre le theatre de Moli&re 
et le theatre comiqueanterieur a lui, c'est Fimitation des 
anciens. La Fontaine, dans Psychi, ou r qui que soit 
Gelaste, on accordera.bieo qu'il y adu moins quelques 
souvenirs de Moli&re, dit de ses trois amis: « lis ado- 
raient les anciens ». Moliere dans la cqmedie a imite 
les anciens ce que Pen ne faisait pas depuis le xvi e siecle, 
ou ce que, pourmieux dire, on ri'avait jamais fait, car 
les comedies du xvi* siecle iraitees des anciens ne sont 
pas des imitations mais des traductions. II a imit£ les 

I. Le"gere incorrection ; il fallait : « je n'ai point un courroux 
a exhaler en paroles vaines et toute la chaleur da mien... » 
Mais Moliere a senti que, quoique Elmire parle en langue correcte 
parce qu'elle n'en sait pas d'autre, « la chaleur du mien » serait 
peut-Mr© un peu trop du langage soutenu pour une femme en 
colere. 

288 



SA MANI&RE DE TRAVAILLER 

anciens dans son Amphitryon, dans son Avare. Cen'est 

pas que je Fen feiicite 9 d'abord parce que, en these 
generale ? je suis pour qu'on etadie lout el pour que Ton 
n'imite rien 9 ensuile parce que particulierement dans 
la comedie je suis de ;; Fa vis de Moliere lui-mSme qui 
est qoe « V affaire de la comedie est de representor en 
general tons les defauts des faommes et en particulier des 
hommes de noire si^cle ». il faut meme, dans ia come- 
die, Re pas sortir des defauts des hommes de son siecle. 
Qoaod on imite ? dans la comedie, on tombe tout de 
suite dans la comedie abstraite. Si V avare est plus abs~ 
trait, moins vivant que tant d'autres personnages de 
Sf oli&re (je dis seulement moins), s'il sent tin pen, de 
loin je le reconnais, la comedie. de coII&ge y c'est qu'il 
est imit£ de Piaute. Imitant Piaute poor faire une 
comedie k destination du public francais, Fauteur etail 
force de kisser tomber tons les trails de caraci&re 
romain ? de couleur rdttiaiae ; qoe restait~il? Fabstrac- 
lion avarice. II pouvait sans doute remplacer les frails 
de caractfere remain par des traits de caract&re frangais. 
G'est ce qii'il a fait. Mais encore d'avoir commence par 
un texte ancien cela Fa forcement 61oigne un pen de 
Fobservation directe oil des souvenirs , latents dans son 
esprit ? derives de Fobservation directe. (Test pourquoi 
Harpagon est "moins vivant que Tartnfie ? Orgon on 
Argan. 

Amphitryon est en dehors de la question ; car ce n'est 
pas line .comedie, ce n'est.pas line peintore des defauts ' 
des hommes, c*est un conte drolatique mis sur ia 
scfeae. On pourra toujours, si Fon a du talent, faire 
un bon divertissement dramatique avec Psycki on 
avec la Matrons d'Blphhe. Tout ce qui s'adresse a 
Fimagination pent &tre sans grand danger imite. des 
anciens oe des etrangers, quoique encore il vaille mieux 
avoir une imagination qui se mette en branle toute 

289 

1% 



EN LISA NT • MOLIJEBE 

seule, tout ce qui s'adresse a la sensibilite doit etre 
spontane; plus encore cequi s'adresse a Fintelligence 
et a la connaissance que les homines ont de leurs 
moeurs, tout ce qui dit au public : « Celaest-il vrai? » 

J'insiste un peu, peut-£tre a tort ; mais cet exemple 
qu'ont donn£ nos auteurs de 1660, ratement d'ailleurs 
\Avare, Amphitryon, Plaideurs), a £te pour quelque 
chose dans tous les MSnechmes et dans tons les muets 
dont les auteurs du xvm e siecle ont regale leur temps 
et qui ne sont pas les peries de riotre theatre comique. 
En litterature comique, limitation de FantiquitS est un 
contresens. 

Le theatre de Moli&re se distingue encore du thea- 
tre qui Fa prec£d6 par la suppression de Fintrigue. 
corapliquee et mdme, a proprement parler, par la sup- 
pression de Fintrigue « vraie, logique, amusante », 
c'est ainsi que Bumas fils voulait que rat la com£die> 
« Logique », c'est !a part de Fintrigue, c'est-a-dire de 
la succession des faits allant vers un denouement qui 
proc&de d'eux et qui les arr&te. II faut que cette suc- 
cession soit logique et quand.elle est ing&iieusement 
logique la pi&ce est une pi&ce bien faite. Moliere s^est 
peu4nqui£t6 de cette logique-la. II a ete vrai et amu- 
sant et il a &t& logique dans la composition de ses 
caract&res et dans leur devenir a travers une situation , 
maisvrien de plus. 11 est vrai qu'Alceste soit amoureux 
d'une momtaifie ? de par cette loi des contraires qui 
regit, quoi qu'en dise Sch£rer, Famour, et il est logique 
qu'amoureux d'une mondaine et ayant son caractere, 
il devienne ridicule malheureux et finalement delaisse 
et isol£. II est vrai qu'Arnolphe soit un vieux gafcon, 
seigneur et gardien tout ensemble d'un serail bour- 
geois, et il est logique qu'Agn&s le trompe avec le 
cynisme qui ressortit a sa stupidity et il est logique 
que Monsieur de la Souche soit tr&s malheureux a la fin 

- ' 290 



SA MANIERE DE TRAVAILLER 

de la piece. H est vrai que Philarainte ait seduit par son 
esprit el sa distinction ua bon bourgeois borne et i! 
est logique que dans la maison qu'ils out fondle tout 
aille de travers et ies enfants soient assez mal eleves, et 
que Phitaminte finalement soit stupefaite des sottises 
que son amour du bel esprit lui a fait faire. II est vrai 
qu'Orgon, an commencement du deciin de P4ge, s'e- 
prenne d'un exploiteur de devots, et ii est logique qu'il 
soit men6 par ce personnage asissi loin que yous savez 
qui! est pousse, II est vrai qu 9 il y a des avares et ii est 
logique que, dans leur niaison 3 tout aille. e'en dessus 
dessous et que leurs enfants soient prodigues et sur- 
tout soient plus ou molns denatures . Moliere est vrai 
' et Moliere est logique dans le devenir de ses person- 
nages au" milieu d'une situation donn^e. 

Mais \k s'arr&e sa logique, et de logique dans la dis- 
position de Pintrigue il en a tres pen cure. Ses de- 
nouements son! quelquefois rationnels, le plus souvent 
tout & fait accidentels. Ses denouements rationnels ont 
ceci de particulier qu'ils sont des absences de denoue- 
ments. Le denouement de George Dandin est Ires 
rationne! ; mais cela tient a ce .que dans George Dan- 
din il n'y a pas de denouement : George Dandin cons- 
tate qu'il n'aura jamais raisonde sacarogne de femme 
et il a envie de se jeter k Peau et les cboses vont conti- 
nuer ; il n'y a pas de denouement. Le denouement du 
Misanthrope est ties juste ; mais cela tient a ce qu'il 
n'y a pas de denouement dans le Misanthrope. Alceste 
ya se retirer a la campagne ou il trouvera autant d ? ob~ 
jets k emouvoir sa bile que dans Paris ; Celimene, et 
elle le sait bien, puisqu'elle ne veut pas « renoncerau 
monde » , ne sera deiaissee que quelque temps et verra 
son salon se remplir de nouveau et les choses conti- 
nueront comma devant. 

Les denouements de Moliere qui ne sont pas ration- 

291 



EN USANT MOLIERE 

neis, et ce sont les plus nombreux. ne doivent pas ? 
cependant, etre traites d'absurdes ni de ridicules ; ils 
sont simplement accidentels et 1 'accident est dans la 
vie tout autant que la logique, si'taat est qu'il ne faille 
pas dire qu'il y est encore plus. II n'est pas en dehors 
' de la verite de tous les jours -qu'un escroc rencontre 
k nn moment donne* la justice qui Farrete surtoutquand ? 

}" >ar une demiere escroquerie, il a attire* les yeux sur 
ui. II n'est pas en dehors dela verity de tous les jours 
que Ton croie un ' proces perdu et que le moment 
d'apres on le sache gagne\ II n'est pas, a la verite, dans 
la verite* de tous les jours qu'un scelerat soit entraine 
dans les enfers par la statue d'un commandeur ; niais 
c'est dans la verite d'un siecle qui est encore un siecle 
de foi. 

Quant aux denouements par anciens enlevements 
en mer, forbans, pirates et captiviles en Alger, je recon- 
nais qu'ils sont accidents ultra-accidentels et que, ceux- 
ci, ils ne ressortissent a aucune verite; mais songez que 
le public de ce temps a ete habitue a ces histoires par 
les romans de cette epoqtie qui sont tout pleins d'aven- 
lures de ce genre et que ces denouements n'ont pas 
44 etonner le moins du monde le public de 1660. 
«Rgm&rquez que, du reste^ ces accidents arrivaient a. 
cette epoque, et qu'un jeune poete pris par les corsaires 
d'Alger, tenu en captivite pendant deux ans, y torn- 
bant araoureux d une jeune etinteressante captive dont 
le mari est cru mort, se faisant racheter lui et elle, 
voulant l'epouser, en etant emp&che parce que le 
mari est vivant, est une histoire parfaitement aethen- 
tique. 

Ces denouements irf ationnels de Moiiere, ces denoue- 
ments accidentels de Moiiere, pour les rendre logiques 
il eut suffi de les preparer, « L'art du theatre, c'est 
Fart des preparations » ,- disait Dumas fils, qui, quand il 

292 



sa maniMre de travailler 

parlait de son art, se placait toujours an point de vue 
de la logique. SI Moliere avait prepare ses denoue- 
ments les plus accidentels ils auraient paru rationnels 
trfes honnltement. Dans Tarluffe il lui aurait sufB de 
faire dire par Glean te, an premier acte, que, du reste, 
il courait de Ires facheux bruits sur Tartuffe et qu'on 
ie disait recherche par la police poor certains m6faits 
aociens. .Dans les Fernmes savantes il aurait - suffi 
qu'Ariste se fut annonce comme capable de d^masquer 
Trissotin de la facon du reste la plus facile du monde. 
Dans ioutes les pieces a pirates U aurait suffi de pr£- 
venir le public quHl regnaii on certain mystere sur les 
premieres annees de la jeune fille a marier et sur ses 
origines. i Un denouement postiche n'est presque tou- 
jours qu'un denouement accidenteS npn prepare et un 
denouement rationnel n'est presque toujours qu'ua 
denouement accidentel prepare avec soin et avec me- 
sure. Moliere a tout simplement dedaigne Fart des 
preparations comme trop facile pour qu'il fut soigneux 
de s'en occuper. 

Remarquez qu'il n'a donn6 a ses denouements .acci- 
dentels que juste Fimportance.et la portee qu'ils pou- 
vaient avoir. Un accident pent nous tirer delamesaven- 
ture ou noire sottise, vice ou defaut, nous a jet£, il ne 
nous corrige pas de noire sottise, defautou vice. II d^noue 
Fintrigue, du cote du caract&re il lie denoue rien ; il 
denoue Fimplication des fails; il ne denoue pas le 
nceud de noire temperament. Or c'est juste ce que font 
les denouements de 'Moliere. Ils mettentle point final 
a an des incidents de Fhistoire d'un homme qui, de par 
sa passion maitresse, a connu des incidents analogues et 
est destine a en connaitre d'autres tout semblables. 
Bien de plus. Jamais un denouement de Moliere ne 
change Se caractere du personnage principal,' ni du 
reste d ? aucun personnage, Le malade imaginaire, la 

- ' 2 9 3 



EN LISANT MOLIERE 

bourgeois gentilhomme, Tartuffe, Alceste, Celimene, 
Philinte, Don Juan, Arnolphe sont exactement les 
memes k la fin de la piece qu'ils etaient am commen- 
cement. Jamais un denouement de Moliere ne change 
le caractere d'aucun personnage. 

S'il semble le changer, prenez garde ; vous vous faites 
peut~£tre illusion, De FEuclion, de Plaute *, Strobile 
dit : « Spectateurs, Favare Euclion a chang^ son carac- 
tere ; naturam avarus jSuclio mutavit », et il semble en 
effet qu'il en ait change* et c'est une des raisons pour 
lesquellesla plupart des critiques pretendent qu'Euclion 
n'est qu'un avare de circonstance. Moi, dont Fopinion 
est qu'Euclion est un avare de temperament et qui ne 
peux pas relire la piece sans en etre plus convaincu, 
j'estime que ce n'est pas son caractere qui est acciden- 
tel mais le d&iouement qui Fest, et qu'Euclion, un ins- 
tant distrait de son avarice par un incident heureux, 
redeviendra avare apres-demain. II y a de m&me dans 
Moliere de ces denouements provisoires ou de ces atti- 
tudes finales des personnages qui sont des attitudes 
provisoires et qui ne doivent pas tromper. Philaminte 
est d£cue a la fin des Femmes savantes et parait desa- 
bus£e de la spiritualite si Fon prend comme ironiques 
les dernieres paroles qu'elle adresse a Armande, mais 
est-il vrai qu'elles soient ironiques ? C'est une question 
sur laquelle je crois bien qu'on discutera toujours. 
En tout cas Philaminte ne fait aucune declaration 
g£ne>ale qui permette de croire qu'elle ait change^ 
qu'elle ait ite corrigee. Eile ne dit aucunement: « Je 
renonce a la spirituality » ou a Chrysale : « C'est vous, 
mon ami, qui aviez raison ». II me semble bien 
qu'elle n'est desabusfe que de Trissotin et que la se- 



i. Du moms dansle supplement d'Urcens Godrus: 
2g4 



SA MANIERE DE TRAVAILLER 

maine prochaine elle se mettra sons la direction de 
Vadius. 

Pour Orgon, c'est un peu different, mais seulement 
nil pen. Lui, a la verity, comme PEuclion de Plaute 
change d'attitude el a cause de cela semble changer 
de caractere. Non seulement, il est desabuse de Tar- 
tuffe comme Philaminte de Trissotin ; mais ? de plus, 
il generalise, ce qu'elle ne fait pas. II dit : 

C'en est fait, je renbnce a tons les gens de bien, 
c'est-a-dire : je renonce a tons les devots. 

J'en aural d6sormais une borreur e£Proyable 

Et m'en vais devenir pour eux pire qu'un diable. 

Mais, le croyez-vousP 

— - Ponrqnoi non? 

— Peut-etre il ne faut pas le eroire parce que Mo- 
liere lui laisse font le reste de son caractere. II lui laisse 
son irritabilite et plus forte que jamais et qui s'exerce 
sur sa n>ere, sur Borine, suf. tout le : monde ; il lui 
laisse son etourderie, sa niaiserie. II latf&it dire a pro- 
pos du compliment initial de Monsieur Loyal : 

Ge doux debut s'accorde avee mon jugement 

Et presage deja quelque accommodement. 

ce qui suppose que pour un rien il entrerait eh com- 
position avec Tartuffe et ne lui tiendrait pas rigueur 
de ses sceleratesses. En un mot, Moiiere'lui laisse tout 
son caractere moins Pesprit de direction, d'ou Ton pent 
conclure que son caractere tout enfcier, y compris Pes- 
prit de devotion qui en est le fond, lui reviendra gra- 
duellement. Le vraisemblabie c'est qu'Orgon pendant 
quelque temps, peut-etre assez long, passera au camp • 

296 



EN LISANT M0LIER8 

des libertins, dira du ; mal des gens d'eg^ise, sera ce 
que nous appelons anticlerical et le sera d'une facon 
yiolenfce, repetera milie Ibis : « Vous ne les connaissez 

pas, je les connais », deviendra un Homais ; maisque 

pios tard, inquire par les paroles memes qu'il aura 
proeoncees cootre les gens d'egiise, s'apercevant avec 
effroi que ces propos sentent le liber linage, craignant 

de s'atiirer quelque mechante affaire, il se rapprochera 
peu h peu de Feglise, disant, surtout s'il se sent un pen 
malade, qu'il a toujour eu et depuis son enfance des 
sentiments religieux et qu'il vent vieillir et mourir 
dans la religion de sa mere.- Puisse-t-il k ce moment-la 
rencontrer un a horame de bien » qui soil homme de 
bien et ne pas se coiffer d'un nouveau Tartuffe ; mais 
il aura certainement besdin du commerce, de Fassis- 
tance des « geos de bien » . 

' Je me crois autorise a dire que les denouements de 
Moliere ont pu changer Fattitude, mais n'ont jamais 
change le caractere de ses personnages. 

Des lore ils peuvent etre accidentels. Ilsne denouent 
que Fincident, ils ne denouent que Fintrigue et Fin- 
trigue n'est presque rien. lis son! des denouement cir- 
constantiels et des denouements "provisoires, des de- 
nouements pro tempore, 

Mais aussi il faufc, pour que ces denouements suffisent, 
que Fintrigue soit Ires legere. Eile Fes!;. L'intrigue est 
en raison du denouement et le denouement est en raison 
de Fintrigue. Sur le fond Ires puissant de la peinture" 
de passions fortes qui doivent raster et qui- resteront, 
Moliere fait jouerune intrigue Ires leg&re, k peine mar- 
quee, juste suffisante pour qu'il y ait piece, intrigue 
qui sera denooee par un denouement accidental pour 
que la piece soit fiiiie. IL-sailLtrop son art pour faire 
une intrigue compliquee qui detournerait Fatten tion 
du sgej a em de la peinture des moeurs ; et il est 

296 



SA MANlkRE DE TRAVAIlLBB 

assez mi de son art comme peintre de inoeurs pour 

s&voir que soo public, k' son th£&tre 9 lie "se souciera 
pas plus de piece biaa faite qu'il ne s'en sonde lui- 
mftme. 

L'intrigue sayante est !a ressource, fort .estimable 
eacore ? de reste ? de ceux qui Be peoveni pas retenir 
be public par I'expressioft'puissante des passioas hu- 
maioes. Au-x premieres annees de ce theatre litre qni 5 
h beaucoup d'egards, imitait Molifere, quoiqee im pen 
gauchement, deux aiiteurs drama iiques, vieux routiers 
de tbiatre 9 cSiscsstaieofc sur les nouveiles tendances : 
« Des pieces sans intrigue, disaife i'lm, c 9 est la verity 
mime, c ? est FikMal sa&me. . . 

— Tais-tor done, dlsait Faiitre ? . cefa nous foreerail 
4 avoir ctii talent. » 




LE STYLE ET LA VERSIFICATION 

DE MOLlBRE 



^Va ete au siecle dernier une grande discussion. Les 
\j uns — quand je dis les -uns je le multiplie car 
je croyais bien qu'il n'y avait que le seul Edmond 

Scherer — comme Fenelon et La Bruyere au xvn% 
assuraient que Moliere 6crivait mal. Les autres, Fer- 
dinand Brunetiere en t&e, squtenaient qu'il etait excel- 
lent ecrivain. G 'etait tellemeat au xix e siecle une 
excentricite* que de considerer Moliere comme un ecri- 
vain qui n'est pas sans deTaut qu'Edmond' Scherer 
intitulait.son. article sur cette question: Urn Mr hie 
UtUraire. Quoi qu'il en soit il lui reprochait, en tant 
qu'ecrivain, les defauts suivants : metaphores incoh6~ 
rentes. Examples : 

Pourvu que votre coeur veuille donner les mains 
Au dessein que j'ai fait de fuir tous les humains 

Le poids de sa grimace, ou bnlie l'artifice, 
Renverse le bon droit et tourne la justice. 

Ghevilles. « De quoi que Ton vous somme » — 
« voulant qu'on vous seconde », mots absolument 

298 



LE STYLE ET LA VERSIFICATION BE MOLIERE 

inutiles qui ne sont que pour remplir les vers et pour 

la rime. Chevilles un peu plus dissimul£es qui con- 
sistent dans la repetition pure et simple de ce qui vient 
d'etre dit et quelquefois en le disant plus mal. 

II @st bien des endroits ou la pleine franchise 
Deviendrait ridicule ei seraii peu permise. 

Serait-ii a propos et de la hienseance 

Be dire a mille gens tout ce que d'eux on pense ? 

J'entre en un@ humeur noire, en un chagrin prpfond. 



Le galimatias (comme a dit F&ielon), c'est-fe-dire 
l'entassement des * metaphores sinon incbtieraites du 
moins embrouillees et eramelees les unes dans les 
autres (l'exemple choisi par Scherer n'est pas tres bon 

a prouver ce qu'il avan.ce, mais-on en pourrait trouver 
vingt autres). 

L 9 araphigouri ? c ? est-a-dire le propos enigmatique 
ou ? au moins j laissant en doute et'en hesitation sur le 

sens -: 

Allez, j'etais trop dupe et je ne veux plus 1'etre, 
Vous me faites un bien me faisant vous connaitre ; 
JTy profile d'un eteur qu'ainsi vous me rendez 
Ei trouve une vengeance en ce que vous perdez. 

Des constructions surcfaargees, des « collections de 
que » : 

Et lorsque j'ai voulu moi-meme vous forcer 
A refuser 1'hymen qu'on venait d'annoncer, 
Quesi-ce que cette instance a du vous faire entendre, 
Que l'inter&t qu 9 en vous on s'.avise de prendre, 1 • 



M LiSANT Moukm 

Et Fennui qu'on srarait que ce neeud quon resoiit 

Vint partager du mollis oa cceur gue Ton veut toot l ? 

Un style inorganique, e'est-i-dire non ' enchain£, 

Bon engrene ? mais fait de propositions qui se suivent 

sans aucune subordination les unes aux autres et sans 
autre liaison que la conjonction et 

Ferdinand Branetiere 3 quoique n'aimaht pas Moliere, 
pril sa defense pour ce qui eiail de-sa maniere d'ecrire 

' parce que, sinon an xix® siecle do raoins an xvii® el an 
xvhi% entail en lui ce qui avail 6t6 le plus conteste. 
11 reconnut, ce qui m'efonne un pen, que les chevilles 
sont Ires nombreuses dans Moliere ; mais i! assura que 
cc la comedse n*est pas le lieu du style organique » ; 
qu'un auteur dramatique eoraique doit <&crire ma! 
pufsqu'ii fail parler des bourgeois dont la conversation 
a precisesnenf; pour premier caractere de n'avoir pas 
de style ; que du regie Moliere ecrit trhs bien, que son 
style- est cc bourgeois », « cossu » (Saiote-Beuve) et 
« vivant », et qu'enfin « cqmme &tant constammeiit 
prosa?que, II. est realiste et nataraliste ». 

Pour mon compte, tons les reprocties de Scherer me 
paraissent justes, sauf daas use certaiee raesure celui 
qui concerne le style inorganique. II arrive a Moliere 
d'enchainef insufEsamnient 5 de ne pas pelrir sa phrase 
autour d^une solide armature cenirale ; mais il lui 

'arrive beaucoup plus souvent de 1'engrener avec une 
pleine et parfaite' solidity. Ten citerai pour exemple 

_ precisement cette phrase: « Et iorscfue j'ai voulu moi- 
meme vous forcer » , qui biesse Scherer et qui blessera 

i. Poor moi, se m'esi point du tonal les que, si sdroitement, si 
ing^iiieuiseiBeiit et si clairement' disposes (reliseg), qui me d£sobl£~ 
gent ; et je inrave la phrase admirable 5 mais les on, d'abord trop 
nombreux et dont deus se rapporteat a Orgpn et irois k Elmire 
qui me chagriaent un psu. 

3oo 



LE STYLE ET> LA VERSIFICATION DE MOLlME 

anssi Ions leg cc primaires » pr£cis£menf parce qu'elle 
est organique, parce qu'elle est construite, parce que s 

qnoique si complexe, eile est absolument claire et parce 
qu'enfin.elle est ua des modeles de la phrase du xvn e 
siecle. J 'en. citerai, comme example encore, les periodes 

de Cieanle au premier acte dtS Tartuffe : 

Eh quo! ! vous ne (erez. n title distinction 

Entre I liypocrisie et la devotion ? 

Vous les voulez trailer d'un semblable langage 

Et raidre meme honneur au masque qu'au visage, 

Egaler i'artifiee a la sincerity, 

Confondre I'apparence avec la verite, 

Estimer le fantdme autant que la personne 

Et la fausse monnaie a i'egai de la bonne ? 



Je ne snis point, mon frere, un docteur revere ; 

Et le savoir chez moi n'est pas tout retire. 

Mais, en un mot, je sais, poor toute ma science, 

Du faux avec le vrai fairs la difference. 

Et comme je ne vois nul genre de heros 

Qm soient plus a p riser que les parfaits devots, 

Anemic chose an 2B.oo.de et plus noble et. plus belle 

Que la sainte ferveur d'un veritable &eie, 

Aossi ne vois-je rieii qui soil plus odieux 

Que le dehors platre eTun zele specieux, 

Que ces francs charlatans, que ces devots de place, 

De qui la sacrilege et trompeuse 'grimace 

Abuse impimement et se joue a leur gre 

De ce qu'ont les mortels de phis saint et sacr£, 

Ces gens qui 3 par une ^rne a I'interet souxnisej 

Font de devotion metier et marchandise 

Et veulent acheter credit et dignites 

A prix de faux clins d'yeux et d' elans affectes, 

Ces gens, dis-je, qu'on volt d'nne ardeur non commune 1 

i. Chevi'lle, je le confesse. 

So i 



EN LISANT MOLIERE 

Par le chemin du ciel courir a leur fortune, 
Qui, brulants et priants, demandent chaque jour, 
Et pr&chent la retraite au milieu de la cour, 

Qui savent ajuster leur zele avec leurs vices, 
Sont prompts, vindicatifs, sans foi, pleins d'artifices, 
Et pour perdre quelqu'un couvrent insolemment 
De 1'interet du ciel leur Her ressentiment, 
D'autant plus dangereux dans leur apre colere, 
Qu'ils prennent contre noes des armes qu'on revere, 
Et que leur passion, dont on leur salt bon gre, 
Veut nous assassiner avec un fer sac re. 

— Songez encore a la profession de foi de Don Joan (I , n) ; 
au couplet de Jupiter dans Amphitryon qui commence 
par : <c Je ne vois rien en vous dont mon feu ne s'aug- 
mente » et qui se termine par « ne fut point ce qui me 
les donne » et que'je cite plus loin pour un autre 
objet. Je ne vois guere dans toute la literature fran- 
chise de periodes" plus construites ? plus engrenees, 
plus organiques et en meme temps elles sont en xnou- 
vement. Statiques et dynamiques, dirait Auguste Gomte ; 
mais je ne Pai pas dit. 

II faut se souvenir aussi de certains precedes de 
dialogue qui consistent a opposer les repliques les 
unes aux autres, symetriquement, comme les repli- 
ques vers contre vers de Gorneille ou des anciens : 

« Comment, pendard, c'est toi qui t'abandonnes a ces 

[coupables extremites ? 

— - Comment, mon pere, c'est vous qui vous portez a 

[ces honteuses actions? 

— C'est toi qui te veux ruiner par des emprunts si 

[condamnables ? 

— C'est vous qui cherchez 4 vous enrichir par des 

[usures si criminelles ? » 

etc. Et ceci n'est pas « organique »« car il est artificial; 
So* 



LE STYLE ET LA VERSIFICATION DE MOLIERE 

mais. il est constrait, concerts pour l'effet rythmique 
point du tout abandonne, aussi savamment. agenc6 
dans son genre qu'une phrase de Bossuet ou de 
Rousseau. Voila ce que j'aurais 4 



Rousseau. Voila ce que j'aurais 4 faire observer a 
Edmond Scherer. Pour ce qui est des chevilles, des 
impropriates, des mots- 4 sens vagues, des amphigou- 
ris et des galimatias , je ne puis qu'avoir le regret de lui 
d'onner raison. 

Pour le plaidoyer de Brunetiere en faveur du style 
de Moliere je ne suis pas sur de le bien entendre tout 
entier. II dit que la com^die n'est pas le lieu du style 
organique et il a parfaitement raison pour ce qui est 
du dialogue ? mais il oublie que Moliere est tres sou- 
vent orateur, comme -tout son temps, et qu'il use du 
style oratoire dans les tirades de ses raisonneurs et 
ailleurs encore, et que c'est 14 ou il en use qu'il faut 
( lui demander le style organique et se demander s'ii Pa 
etque pre*cisement il Fa en effet comme j'ai cru le 
demontrer par des exemples. 

Pour ce qui est de la th^orie qu'un auteur comique 
doit teire mal parce qu'il fait parler des bourgeois 
qui ne.parlent pas bien, elle eut bien etonne Moliere 
qui fait parler C liante et aussi Ghrysale beaucoup mieux 
qu'evidemraent ils ne parlent dans la halite et qui 
s'applique 6videmment au style et qui, ce me semble, 
y reussit. Comment ne voit-on pas que le style 
ordonne', constrait, « organique » et soutenu, en un 
mot le style, est le inoyen ■ par lequel l'auteur comi- 
que et tout particulierement Moliere avertit que le per- 
sonnage a raison et au fond que c'est lui, l'auteur^ qui 
parle? Pour montrer que c'est l'auteur qui parle, il 
parle bien et tout 4 fait comme Boileau dans une 
satire ou dans une 6pitre. 

Et quand Brunetiere en vient k dire que, quoique 
le devoir d'un auteur comique soit de mal ecrire, 

3o3 



EN LISANT M0L1BRE 

cependant Holier© a le style bourgeois, cossu el 
vivant, if ne se pent pointy 'ce me semble, qu'il m se 
conlredise un pen el qu'il n'attribue a Moliere, sinon 

cc le style » du mains un style, et qui n ? est pas celui 
.de Boursaull ou de Moalfleery. 

Et enfin je ne comprends plus du tout s quand 
, Bruneti&re assure que le style de Moliere est constam- 
ment prosaique; carpersonne, plus que Moliere, n'a 
us^ et tu&me ua pea abuse, reveaez aux exemples que 
j'ai donnes, el que j'ai donnes a deux fins, et revenez aux 
couplets que j 9 ai cites corrnoe admires de Hugo, de la 
m&aphore. C'esi pr6cis£ment le style trop cons- 
tamment ou trop souvent poefique qui desobligeait 
F^nelon quand ii disait : « Terence dit en quatre mots 
et avec la plus 616gante simplicity ce qoe Moliere ne 
dit qu'avec une multitude de metaphores qui appro- 
client du galimatias » . Le cc style constamment pro- 
salque » n'est 14 que pour revenir a la these initiate • 
qoi est que les auteurs comiques n'ont pas de style et ne 
doiventpasen avoir, these qui,au mGins pour Moli&re, 
n'est pas juste le moins du monde. En resume, j'ai dit, 
il y a trente aas : « Motive est un grand ecrivain 
neglig6 ». Je crois, aprfes nouvel exaoien, queje n'ai 
rien a retranclier ni de Fun ni. de Fautre de ces quali- 
ficatifs. 

Sa versification dans les pieces ecrites en alexan- 
drins estsolide, forte, carree et un peu massive. Ii est 
vigoureux comme Boileau et n 9 a pas- la legerete, 
Falerte ' que Boileau ne laisse pas d'avoir quelquefois. 
Je ne crois pas qu'il e&t ecril le Luiriri, Meme 
.dans V Amphitryon les parties Sorites en alexandrins 
sont de la m^me Yersification sauf, ce qui fait a vrai 
dire une difference sensible, que par les rimes croisees 
l'auteur &vite la monotonie inh^rente a Falexandrin 
quand on le coupe selon la manure classique. Mais 

3o4 



LE STYLE ET LA VERSIFICATION DE MOLIERE 

dans le vers franchement irregulier. Moliere a ete un 
virtuose incomparable, on comparable seulem ent a La 
Fontaine et sans qu'il soit tres facile de dire a qui Ton 

donnerait la preference. J'ai peut-&tre dit que Moliere 
avail pu recevoir des legons de vers irreguliers de La 
Fontaine parce que, si V Amphitryon a paru la meme 
axm£e que les six premiers livres de La Fontaine, 
encore est~il que beaucoup de fables de La Fontaine 
circulaient avail t la publication des six premiers livres 
et parce que les Conies, de publication anterieure, 
avaient pu servir de modele a Moliere. Je ne tiens pas 
beaucoup a cette faypothese, Moliere ayant eu pen de 
loisirs pour lire ies fables de La Fontaine avant leur 
publication en recueii et les Contes offrant tres peu de 
modeies de versification irreguliere. . 

La veVite est probablement que Moliere s'est initie 
et exerce au vers irregulier par ses vers de divertisse- 
ments et de ballets etd'intermedes. II y en ade toutes 
nuances et tres agreables dans la Princesse <T Elide, 
dans la Pastorale comique, dans l' Amour p'eintre. 
Rernarquez cetle particularity tres notable de la Pas- 
torale comique, i'enneasyllabe,- si rare auxvn e siecle, 
encore qu'il ait && pratique une fois par Malherbe, si 
musical , impose probablement aex poetes par les 
musiciens pour les paroles qui devaient etre chantees, 
et pratique ici par Moliere, tres joliment sans aucun 
• doute, mais avec inexperience puisqu'il le mele a des 
vers de huit syllabes et a des vers de dix syllabes, ne 
sentant'pas qu'en vers irreguliers il ne faut jamais 
mettre un vers a cote d'un autre ayant une syllabe de 
moins que lui ou une syllabe de plus que lui parce 
que la difference n'est pas assez sensible a 1'oreille et 
qu'elle n'a que la sensation de vers boiteux ou de vers 
faux . 

Tant y a qu'il s'initiait ainsi et en recourant quel- 

3o5 



EN LISANT MOLIERE 

quefois a des mesures rares ei qu'il s'exercait au vers 
irregulier et au vers que j'appellerai spontan6, par 
lequel on cree continuellement son rytbme, au lieu de 
le recevoir et de s'y soumettre. II s'y initiait et s'y 
exergait d'autre facon encore, c'est a savoir par ses 
rytfames de prose, qui sont ties curieux. Non seule- 
ment il laissait aller dans sa prose beaucoup de vers 
alexandrins, ce que tout le monde a remarque, mais 
il les melait souvent a des vers octosyllabiques tres 
nets ? trbs caracteris^s et formait ainsi des strophes de 
vers irreguliers tout a fait analogues a celles de La 
Fontaine, le fond meme de la versification libre aux 
si&cles classiques 6tant comme on sait Pentremelement 
de Falexandrin et de Poctosyllabe. Voici des exemples 
pris exclusivement dans 1' Amour peintre qui, ne Pou- 
bliez pas, est en prose : 

■ II fait noir comme dans un four 
Le ciel s'est habille ce soir en Scaramouche 

Et je ne vois pas une etoile 

Qui montre le bout de son nez. 
Sotte condition que celle d'un esclave, 

De ne vivre jamais pour soi. 



Et parce qu'ii est amoureux 
II faut que nuit et jour je n'aie aucon repos, 

Mais voici des flambeaux, et sans doote c'est lui. 

neufvers enonze lignes. 

Aussi ne crois-je pas qu'on puisse voir personne 
Qui sente dans son coeur la peine que je sens. 



Et il me semble, a moi, que vos yeux et les -siens, 
Depuis pres de Joux mois, se sont dit bien des choses. 

■3o6 



LE STYLE ET LA VERSIFICATION DE MOLIERE 
a Et ce jaloux manidit ? ce traitre de Sillcien ? 

Me fermera toujours tout acces aupres d'elle!^ 



Je voudrais seulenient que, par quelqee moyen, 
Par un billet, par quelque bouche, 



« elle fiit avertie, 

Des sentiments qu'on a pour elie, 
Et savoir les siens la-dessus 



C'etait pour vous que cela se faisait ? 

Jele veux croire ainsi, puisque vous me le dites. 



A quo! bon de dissimtiier? 
Quelque mine qu'on fasse, 
On est -toujours bien aise d'etre aimee : 
Ces hommages a nos appas 
Ne sont j'amais pour nous deplaire. 

Quoi qu'on en puisse dire 

La grande ambition des femmes 
Est, croyez-moi, d'inspirer.de r amour, 

Tous les soins qu'elles prennent 

Ne sont que pour cela; 
Et Yon rien voit point de si fiere 
Qui ne s'applaudisse en son coeur 
Des conqu&tes que font ses jeux. 



Certes, voulez-vous que je dise ? 
Vous .prenez un mauvais parti, 
Et la possession d'un coeur.,. 



807 



EN L1SANT M0L1ERE 



Je ne vous dis rien la-dessus. 
Mais !es femmes enfin n'aiment pas qu'on les g$ne. 



Mais tout cela ne part que d'un exces d'amour. 
— Si c'est votre fagon d'aimer, 
Je vous prie de me hair. 



J$ regois cet honneur avec beaucoup de joie. 
L'aventure me surprend fort, 

Et pour dire le vrai, je ne m'attendais pas 
D'avoir un peintre si iliustre. 



Si votre pinceau flatte autant que votre langue^ 
Vous ailez me faire un portrait 
Qui ne me ressemblera pas. 

" J'en passe. Cela ne vent pas dire que Moliere s'exer- 
g&t en prose a ecrire en vers irreguliers ; mais cela 
indique que d'une part il s'exergait par ses ballets, 
divertissements et intermedes a ecrire en vers irregu- 
liers et que d'autre part il avait teUement le vers irre- 
gulier, meme a 1'etat de strophe, dans le cerveau, dans 
Poreille et comme dans la plume, qu'il ecrivait sa prose 
en vers irreguliers sans y songer et que sa prose etait 
souvent un melange, un ambigu de prose et de vers. 
Ce n'est pas lui, c'est un de ses personnages qui dit 
que tout ce qui n'est pas prose est vers et que tout 
ce'qui n'est pas vers est prose. D'abord je crois que 
c'est' faux et k coup sur ce n'est pas lui qui le pouvait 
dire. 

C'est ainsi . prepare qu'il ecrivit Amphitryon et il 
est a remarquer que I' Amour peintre est de 1667 et 

3o8 



LE STYLE ET LA VERSIFICATION DE M0L1&RE 

Amphitryon de Janvier 1668 ; et dans V Amphitryon il 
donna le modele meme et !e triomphe du vers irregu,- 
lier. Dans V Amphitryon il mela d'abord le vers 
alexandrin au vers octosyllabe ce qui est corame la 
base, on le voit par La Fontaine, de la versification dite 
irreguliere ; et de plus il mela au vers alexandrin le 
versde dix syllabes et le vers de sept syllabes. It ent're- 
mela Falexandrin k Foctosyllabe dans tous les discours 
seYieux et tendres (entretiens de Jupiter et d'Mcmene) ; 
il entremela Falexandrin aux vers de dix, de huit, de 
sept syllabes dans les dialogues rapides et brusques. 11 
est h noter que le vers alexandrin s'eioigne rarement, 
est present presque toujours, intervient plus ou moins 
selon le caractere du dialogue, mais ne s'abstient 
jamais ; ce qui meparait tres juste, car toute une scene 
seulement sans vers alexandrins aurait quelque chose de 
trop sautillant et Falexandrin est ce qui donne poids et 
solidity. L'auteur a evite presque toujours cette ibis 
de placer Fun pres de l'autre deux vers ne diff<£- 
rant entre eux que d'une syllabe, ce qui ne marque 
pas assez aux oreilles, k moins qu'elles ne soient bien 
subtiles, la difference metrique 3 . 

En un mot, Moliere dans Amphitryon, comme La 
Fontaine dans ses Fables, a cree continuellement son 
rythme pour le conformer a la situation, a C action* e% a- 
la nature des sentiments exprimfa, et c'est le but mdme 

1 . »c Presque toujours » . Je trouve en effet cette exception : 
Du detail de cette victoire 
Je puis parler ivH savamment. 
Figurez-vous done que Teiebe, 

Madame, est de. ce cote\ 
C'est iine ville", en v6rit£, 
Aussi grande quasi que Thebe. 
La riviere est comme la... 
S'il y a un autre exemple de cette faute, il m J a ^chappe. 

3o^ 



'EN LISANT MOLIEEE 

de la versification libre, puisqu'aussi bien, meme dans 
la versification reguliere, le poete, pour fchapper et a 
la monotonie et a la non-conforraite do . rythme et du 

sentiment, est amene,, comme Racine, a varier les 
coupes du vers, a deplacer la ensure, a faire des enjam^ 
bements, k arreter le discours d'un personnage au 
milieu d 1 un vers et k fake comraencer le discours de 
l'autre acteur k ce m&me milieu de vers, artifices qui 
ne vont pas k autre chose qu'& transformer sournoise- 
ment, dans une certaine mesure 9 le vers regulier en 
vers irregulier. Et maintenant cette conformity continue 
du rythme k la situation, k Taction et k la nature des 
sentiments, Moli&re, dans ses vers libres, y a-t-il at- 
teint? C'est de quoi une lecture attentive, faite a ce 
point de vue, vous fera jnger. Je ne puis ici donner 
qu'un ou deux exemples : 

N'importe, je ne puis m'aneantir pour toi, 
Et souffrir un discours si loin de Tapparence. 
fetre ce que je suis est-il en ta puissance ? 

Et puis-je cesser d'&tre moi ? 
S'avisa-t-on jamais d'une chose pareille ? 
Et peut-on dementir cent indices preslants ? 

Reve-je ? Est-ce que je sommeille ? 
Ai~je l'esprit trouble par des transports puissants? 

Ne sens-je pas bien que je veille ? 

Ne suis-je pas dans mon bon sens ? 
Mon maitre Amphitryon ne m'a-t-i! pas commis 
A venir en ces Heux vers Alcmene sa femme ? 
Ne lui dois-je pas faire, en lui vantant sa lamme, 
Un recit de ses faits contre nos ennemis ? 
Ne suis-je pas du port arrive tout a i'heure ? 

Ne tiens-je pas une lanterne en main ? 
Ne te trouv£-ie pas devant notre dei&eure ? 
Ne t'y par!e-je pas d'un esprit tout humain? 
Ne te tiens-tu pas fort de ma poltronnerie 

Pour m'einpecher d'entrer chez nous ? 

3io 



LE STYLE ET LA VERSIFICATION DE MOLIERE 

N'as-tu pas sur mon dos exerce" ta furie ? 

Ne m'as-tu pas roue de coups ? 
Ah ! tout ceia n'est que trop veritable ; 

Et plut au ciel le fut~il moins ! 
Gesse done d'insulter au sort d'un miserable, 
Et iaisse a moil devoir s'acquitter de ses soins. 

On voit assez que toutes les fois que la pensee est 
relativement calme elle s'exprime en alexandrins et 
que quand elle se precipite, quand elle se mele d'im- 
patience et de colere, tout de suite elle s'elance en un 
vers de huit pieds on de dix ? Le rythme est la comme 
un geste. Et e'est precisement ce qu'il faut que le 
rythme soit. Relisez encore le'S'' propos d'amoor de 
Jupiter h Alcmene : 

Je ne vois rien en vous dont mon feu ne s'augmente : 
Tout y marque a mes yeux un coeur bien enflamm£, 
Et e'est, je vous 1'avoue, une chose charmante 
De trouver tant d'amour dans un objet aime. 
Mais, si je Fose dire,~un scrupule me g&ne, 
Aux tendres sentiments que vous me faites voir ; 
Et pour les bien gouter, mon amour, chere Alcmene, 
Voudrait n'y voir entrer rien de votre devoir : 
Qu'a votre 'seule ardeur, qu'a ma seule personne, 
Je dusse les faveurs que je recois de vous, 
Et que la qualite" que j'ai de votre epoux 
Ne fut point ce qui me les donne. 

Ceci est une elegie; done, naturellement, sera en 
stances. Trois stances en effet : deux en alexandrins a 
rimes croisees, la derniere a rimes embrassees avec 
chute des alexandrins surun octosyllabe. Cette pdriode 
en trois stances est admirable comme periode construite ? 
comme « style organique » , et elle est aussi parfaite 
comme rythme pour exprimer un sentiment doux et 
calme a peine traverse d'un commencement d'inquie- 

3n 



EN LISANT MOLIERE 

tude. Mais aussitot qu'Alcraene a repondu qu'elle ne 
c >mprend rien a ce scrupule et que c'est surtout comme 
epoux qu'elle aime A mphitryon, voyez comme le ry thme 
change, n'est plus equilibre\ n'est plus balance, se 
rompt par des passages brusques de Talexandrin k 
Foctosytlabe, sans du reste rien de trop heurte, ce qui 
ne conviendraifc ni a la dignite que garde toujours 
Jupiter ni au caractere de son amour qui ne laisse pas 
d'&tre un peu superficieL Ld mesure m'en parait ex- 
quise. 

Ah ! ce que j'ai pour vous d'ardeur et de tendresse 

Passe aussi celle dun epoux: ; 
Et vous ne savez pas, dans des moments si doux, 

Quelle en est la delicatesse. 
Yous ne concevez point qu'un coeur bien amoureux 
Sur cent petits egards s'attache avec etude 

Et se fait une inquietude 

De la maniere d'etre heuxeux. 

En moi, belle et charmante Alcmene, 
Vous voyez un mari, vous voyez un amant ; 
Mais 1'amant seui me touche, a parler franchement, 
Et je sens, pres de vous, que le mari le gene. 
Get amant, de vos voeux jaloux au dernier point, 
Souhaite qu'a lui seui votre coeur s'abandonne ; 

Et sa passion ne veut point 

De ce que le mari lui dbrine. 
II veut de pure source obtenir vos ardeurs. 



Moliere est un tres bon versificateur en versification 
vulgaire, si I'on me permet de parler aiiisi, il est un 
admirable versificateur en versification libre et demi- 
lyrique au point de faire presqiie regretter qu'il ait tant 
6crit en alexandrins a rimes plates. Fenelon, de gout 
si sur 5 l'a tres bien vu : a J'aime bien mieux sa prose 

3i$s 



LE STYLE ET LA VERSIFICATION DE MOLIME 

que ses vers ». Par example VAvdre-e&t moinsmal ecrifc 
que les pieces qui soot en vers* II est vrai que la ver- 
sification francaise Fa gen& [oui, la versification regu- 
Here, a preuve ses cfaeviiles et ses delayages], il est vrai 
meme qu ? il a mieux reussi pour les vers dans YA rn- 
phitryon ou il a pris la liberie de faire des vers irregu- 
fiers. 

Et, done,, ce n'esf pas la versification' qui Fa gtn& y 
mais la versification reguli&re, puisque dans Firregu- 
liere, qui est. plus difficile, il a souverainement reussL 
Le jugemenl de Fenelon sur ce point, expliqu^ comme 
i! faut, je crols, qu'il le soit, me parait definitif. 




CONCLUSION 



UN homme de morale assez basse et qu'il serait de- 
plorable que la nation qui l'admire prit pour guide 
et directeur de conscience, point demoralisateur du 
reste quoi qu'on en ait dit et qui ne pousse pas plus 
au vice qu'il ne pousse a la vertu, k quoi il ne pousse 
aucunement, un faiseur de types admirable, un peintre 
de portraits, ce qui n'est pas la m£me chose, tres in- 
form6 et tres habile, un caricaturiste 6tonnant, un psy- 
chology peu raffing, mais de vues promptes et justes, 
un homme doue de Finstinct du theatre k un degr6 
incroyable et dont la moindre scene a le mouvement, 
Faction et comportele gesteetle suscite et Fentraine, 
un 6crivain qui £crit trop vite, mais qui sait sa langue a 
fond et en tire des effets excellents et qui a un style de 
dialogue inimitable et un style oratoire tres distingue ; 
voil&, selon moi, Moliere. On ne pent pas rever un plus 
grand poete comique ; on pent rever un poete comique, 
qui restant aussi comique « corrigeat les moeurs » 
d'un peu plus haut ; mais encore Fhonnete homme, 
Fhomme sense serait-il bien avis6 de chercher ses iddes 
directrices et sa morale dans un auteur comique? Tout 
ce qu'il doit exiger du poete comique c'est de n'&tre 
pas corrupteur et j'ai cru montrer qu'il fallait avoir 

3x4 



CONCLUSION 

l'esprit mal fait pour trouver Moliere tel. L'honn^te 
homme ne cherche dans un po&te comique que des 
caract&res, des peintures de moeurs et des scenes de 

comedie divertissantes, etil demande k d'autres ou a lui- 
meme les directions desavie. J'admettrais meme qu 9 il 
dit, avec un pen d'ironie peut~etre ? au poete comique : 
« Ne me donnez que la morale de l'exp&ience. Elle 
est immorale, je le sais ? mais j'ai quelque besoin qu'on 
me peigne le r£el et -qu'on me montre les legons qui 
en derivent. Je ne les suivrai pas ? mais il me faut 
connaitre et le reel et les legons qu'en tirent les esprits 
mediocres pour me s^parer ? en connaissance de cause 
et non pas au hasard ? et du reel et de ces esprits-la. 
Donnez-moi done tout le reel et tout son triste ensei- 
gnement. A d'autres etk moi-m&me je demanderai les 
lecoris et les suggestions qui permettent de s'elever un 
peu au-dessus de ce degre* et qui permettent d'etre, non 
pas un surhomme et n'y visons pas, mais enfin un 
sur-Ghrysale et un sur-Cleante. » - ' , 




TABLE DES MATIERES 

AVANT-PROPOS ...... v 

LE TEMPS . . * i 

UHOMME .■;.... 4 

PREMIERE VUE SUR UCEUVRE DE MOLIERE. . 10 

La Jalousie du Barbouille, . • ". 10 

Le Medecin volant 1a 

L'fStourdi i4 

Le Depit amoureux. ...;....... 16 

Les Pr^cieuses ridicules ...» i8 

Sganarelie ou le Gocu imaginaire 21 

Don Garcie de Navarre on le Prince jaloux .... a 3 

L'Ecole des maris s6 

Les Facheus ........' 29 

L'Ecole des femmes 3i 

La Critique de l'&ole des femmes et 1 Impromptu de 

Versailles 34 

Le Mariage forc£ 36 

La Princesse d'filide ou les Divertissements de File 

Enchantee 87 

Don Juan ou le Festin de pierre ....... 89 

L'Amour medecin 43 

3l7 



TABLE DES MATIERES 

Le Misanthrope 45 

Le Medecin malgre lui. ........... 48 

Melicerte, Pastorale heroique 5o 

La Pastorale comique 5 s 

Le Sicilien ou 1' Amour peintre. ....... 58 

Amphitryon .............. 55 

George Dandin ou le Mari confondu . 58 

L'Avare 6o 

Tartufife 6a 

Monsieur de Pourceaugnac 66 

Leg Amants magnifiques .......... 68 

Le Bourgeois gentilhomme ......... 72 

Psyche 76 

Les Fourberies de Scapin. 77 

La Gomtesse d'Escarbagnas . . • 79 

Les Femmes savantes . . . . . . . . ... 82 

Le Malade imaginaire 8Q 

La Gloire du Dome du Val-de-Gr&ce ...*.. 88 

SES WEES GENERALES 92 

SA MORALE i3i 

SES IDiES LITTERAIRES . . 167 

LBS^. TYPES 179 

L'Arnolphe ■* 179 

Don Juan i84 

Le Misanthrope 192 

TartufFe 200 

Orgon 209 

L'Avare ai3 

Le Bourgeois g@ntiihomme ai5 

Le Malade imaginaire 219 

L'Autcur 222 

La Femme savante. 225 

La Coquette aSz 

3i8 



TABLE DBS MATIERES 

L'HoimMe Femme . a35 

La Jeune Fill© 2^2 

SA MANIERE BE TRAVAILLER: 269 

LB STYLE ET LA VERSIFICATION DE MOLIERE. 298 

CONCLUSION 3i4 




IMP. BUTTNER-THIERRY 

SAINT-OUEN (SEINE)